LES MEUBLES
'est avancer aujourd'hui une vérité devenue banale, tant elle est indiscutable pour la science et démontrée par les faits, d'écrire que le mobilier d'un peuple peut être considéré comme Texpression sincère et tangible de son tempérament et de son génie particuliers. Chaque époque de son existence se trouve nettement caractérisée par la physionomie originale des objets qu'il a créés pour la satisfaction de ses besoins, de ses goûts, de ses fantaisies et de ses caprices. Le sentiment de l'harmonie est inné dans l'homme, quel que soit l'état de sa civilisation. Il aime à trouver partout un reflet de sa personnalité, et sa préoccupation constante, autant en vertu de ce sentiment que par instinct de domination, est de l'imprimer profondément sur toutes choses.
L'examen attentif de l'art industriel et surtout du mobilier d'un peuple est donc, pour arriver à le connaître et à le juger sérieusement, un moyen aussi sûr et aussi rapide que l'étude de son histoire; et c'est, bien souvent, moins dans la conception de telle théorie sociale et politique, dans l'application de tel système religieux que dans les productions artistiques, dans la manière de se vêtir ou de se loger, que Ton trouve des renseignements précis sur son caractère et son génie.
Pour les périodes de création, du moyen âge à la Restauration, les analogies entre le mobilier et le caractère national sont évidentes, et il
serait facile d'écrire des pages entières de parallèles piquants et curieux sur les chayères des barons farouches du moyen âge, les pourpoints tailladés des gentilshommes galants de la suite de Henri II, de Henri III, et les gracieuses productions de la Renaissance, sur les excentricités galantes de la Régence et la fantaisie mondaine des créations de ses artistes industriels. A partir de la Restauration, on ne crée plus rien, on réédite; du moyen âge on passe au xvnf siècle, amalgamant tous les styles en vertu d'une méthode éclectique qui n'a produit que très rarement des résultats sérieux.
Nous en sommes pour l'heure au Louis XV et au Louis XVI. Parcourez avec attention la longue galerie du mobilier dans la section française, vous n'y trouverez guère que des reproductions et des imitations des œuvres de ces deux époques. Le xv' siècle, qui a été si fort à la mode autrefois au temps du romantisme, n'a conservé que de très rares fidèles. Peu ou presque plus de ces lourdes crédences en chêne brut, de ces immenses lits encourtinés, de ces buffets massifs et disgracieux, oiî le travail est secondaire, véritables anachronismes artistiques dont le moindre défaut était de jurer effroyablement avec le caractère de nos habitations modernes. S'agit-il d'une reconstitution du mobilier d'un vieux castel à mâchicoulis, nous ne contestons point qu'il n'y ait quelque mérite à faire une reproduction réussie; mais en telle circonstance, ce n'est pour ainsi dire plus de l'art, mais de l'archéologie. Il ne suffit point d'entasser sculpture sur sculpture pour faire de la Renaissance ou du moyen âge, de surcharger d'incrustations, de bronzes ciselés, des meubles en chêne ou en bois de rose, pour créer une œuvre du xvnf siècle. L'intuition du sentiment intime de ces époques et la restitution de quelques-unes des qualités particulières qui forment le caractère et le charme de leurs productions sont indispensables. Ce n'est qu'à ces conditions que l'on fait œuvre d'artiste. Laissons donc les huches bardées de fer et les chayères au Musée de Cluny. Elles ne conviennent point à notre siècle d'élégance.
La Renaissance est encore fort cultivée dans le grand mobilier, en dehors des fantaisies de luxe, cabinets, meubles à bibelots qui appartiennent généralement à ce style. Mais la plupart de ceux qui s'y adonnent semblent vouloir transiger avec le goût du jour, en s'inspirant des modèles de l'école italienne, aux formes plus sveltes et plus gracieuses que dans les œuvres de la renaissance flamande ou française.
Pour corriger la sévérité du ton uniforme du chêne, du noyer ou de l'ébène, ils jettent çà et là sur les corniches, sur les panneaux et les pi-
lastres, la note gaie et lumineuse d'un médaillon en émail, d'une applique de marbre ou de métal. Mais la dominante est le xviii' siècle : les commodes à marqueterie de bois de couleur, les chillbnniers, les bureaux aux bronzes finement ciselés et dorés, les armoires -étagères aux vantaux décorés de porcelaines galantes, les tables à la ceinture de bronze ajourée, aux pieds sveltes avec des cariatides de Clodion formant gaine. L'emploi du bronze dans le meuble a pris une extension si considérable et si caractéristique, qu'à voir certaines exhibitions on se croirait volontiers contemporain de M'"'= de Pompadour ou de Marie-Antoinette.
Une évolution aussi nettement accusée ne saurait être le résultat imprévu d'une fantaisie du hasard ou d'un caprice inconstant de la mode. Elle doit correspondre à une évolution qui s'est produite dans le goût du public. Entre chaque branche de l'art il existe toujours une corrélation très intime; il serait facile d'en multiplier les exemples. Pour encadrer les portraits de Van Loo, de Nattier, de Coypel, de Tocqué et de de Troy, les fêtes galantes et les conversations de Watteau, les fantaisies mythologiques, les bergeries de Boucher, les baigneuses de Falconnet, les bacchantes de Clodion, il fallait les décorations de Boffrand, de Robert de Cotte, d'Oppenord, de Slodtz, .de Meissonier, les meubles à végétations de bronze luxuriantes, ciselées par les Caffieri et les Crescent, les cuivres dorés se déroulant en guirlandes capricieuses, et s'accrochant à des volutes d'une fantaisie audacieuse : tout y forme une harmonie parfaite. Aux compositions calmes et sévères de David, convenait le mobilier rigide de Percier et de Fontaine.
Aujourd'hui l'art français est entré dans une période de transition. L'originalité puissante, l'esprit de novation audacieuse font défaut. 11 n'y a plus ni classiques purs, ni révolutionnaires irréconciliables ; l'opportunisme a envahi l'art comme il l'a fait de la politique, mais avec moins de succès. Les uns et les autres se font des concessions. Or si dans le commerce de la vie les concessions produisent l'harmonie, en art elles sont fatales. Pour faire de la bonne peinture, disait un maître, il faut avoir surtout l'esprit de parti. A cette peinture de période de transition nous paraît convenir heureusement un art industriel gracieux, aimable, lumineux, plein de goût et d'esprit, sans exagération de formes, sans prétention à la grandeur et à la majesté, l'art du xvni" siècle qui, s'harmonisant si agréablement avec les Greuze, les Joseph Vernet, le Lagrenée, les Fragonard, les Restout, etc., ne saurait être disparate avec nos tableaux de genre actuels, nos portraits intmies et nos paysages. La tona-