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PINACOTHÈQUE

A l'extrémité d'un faubourg fashionable et meublé de jolies maisons qui tiennent à la fois delà villa italienne et du cottage aiiglais^ s'élèvent deux bâtiments parallèles et de style différent. Ce sont les deux Pinacothèques, Tancienne et la moderne. Peut-être an jour introduirons-nous nos lecteurs dans l'ancienne, qui est simplement un des plus riches musées de l'Europe. Mais avant de nous occuper de l'art immortel, qui a le temps d'attendre, mettons-nous en règle avec l'art vivant, beaucoup moins sûr de l'éternité, et bornons-nous à entrer aujourd'hui dans la nouvelle Pinacothèque, consacrée aux peintres contemporains^ à peu près comme notre Luxembourg.

L'extérieur de cet édifice, construit sur les plans de M. Voit, est d'un aspect un peu lourd, mais ne manque pas de noblesse. La façade méridionale présente un grand

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mur plat. A la hauteur du premier étage se profile un bandeau au-dessus duquel s'étalent sept grandes fresques d'après Kaulbach^ et dont nous aurons Toccasion de parler plus loin. Cette architeoture polychrome et ces peintures en plein air surprennent les yeux habitués aux parois blanches ou grises des maisons et des monuments de Paris^ et M. Hlttorf serait ici le plus heureux du monde^ car son système de coloration des édifices est adopté partout.

Uq perron d'une belle ordonnance conduit à un vestibule magnifiquement décoré^ orné de dorures^ de marbres ot de stucs y et dans lequel un escalier à double réyolution se présente aux pieds essuyés des visiteurs pour les mener aux salons d'en haut. Entre les deux rampes de cet escalier s'ouvre^ comme une caverne^ une niche qù apparsdt^ dans un demi-jour favorable ^ le modèle colossal en plâtre de la Bavière, dçbout sur un char triomphal, traîné par un formidable quadrige léonin, dont la reproduction en bronze orne l'arc de triomphe qui fedt face à Ludwig- Strasse, la plus belle rue de Munich.

Ce groupe savamment conçu, largement exécuté, couronne bien le monument auquel il est destiné, et découpe une assez fière silhouette dans les rougeurs du soir. Mais ici ces quatre lions colossaux, dont Ténormité se démontre par le rapprochement, entrevus à travers cette ombre comme au fond d'un belluarium, ont l'air de monstres antédiluviens gardés pour les combats d'une immense arène bordée d'un public de géants , et ils vous causent involontairement une sorte de terreur par leur majesté fauvo et farouche. L'auteur de ce beau quadrige est M. Wagner.

La Pinacothèque moderne se compose de onze salles

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grandes et moyennes, recevant le joiir à*en haut, et d'une série de cabinets éclairés latéralement et destinés aux petits tableaux. Cette disposition n*a pas Taspect majestueux de nos longues galeries, mais elle dispense le jour d^une manière plus équitable et mieux proportionnée à la dimension des cadres. En somme, Tédifice offre une magnifique et cordiale hospitalité aux tableaux qu'il accueille; nous allons voir jusqu'à quel point les hôtes sont dignes du palais.

A côté de Cornélius et en tète de la liste des peintres allemands contemporains se place tout naturellement Overbeck. Celui-ci est le Raphaël de son pays comme Cornélius en est le Michel-Ange ; il est bien entendu que nous ne voulons rien dire autre chose par là, sinon que chacun de ces éminents artistes a choisi pour patron le maître qui lui a semblé le plus conforme à ses tendances et à son tempérament. Cornélius, que nous avons déjà apprécié, semble avoir toujours professé, à l'endroit de la peinture à l'huile, un dédain michelangelesque ; nous ne le retrouverons donc pas ici. Overbeck, nature calme, esprit religieux, âme évangélique, a passé toute sa vie à Rome, où nous avons eu Thonneur de le voir, et a laissé à l'Italie la plupart de ses productions; il n'est donc pas étonnant qu'elles soient rares dans sa patrie. Les deux seuls échantillons de ce maître que possède la Pinacothèque sont : d'abord le portrait de Vittoria Caldoni, une de ces belles filles d'Albano dont les artistes aiment à faire des études, et qui n'a pas d'autre importance ; puis un groupe de deux femmes, intitulé Allemagne et Italie, que l'on a pu voir souvent exposé en gravure aux vitres des marchands d'estampes de Paris. Si nous avons souvent éprouvé de-

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vant les originaux alleinands une désillusion pénible des espérances inspirées par un burin trompeur, nous devons proclamer hautement qu'ici notre attente a été dépassée. L'œuvre d'Overbeck brille entre toutes les toiles de la Pinacothèque par un sentiment de grâce exquise et par une suavité toute raphaélesque. Au milieu d'un paysage lumineux qui reproduit, d'un côté, quelques fabriques italiennes s'enlevant sur des touffes d'arbres et sur Foutremer des montagnes lointaines, et, de l'autre, une ville allemande du moyen flge avec ses clochers aigus, ses tourelles en poivrière, ses pignons tailladés en scie , comme Albert Durer aime à en découper au fond de ses tableaux, deux jeunes filles, d'une beauté toute céleste, semblent échanger quelque confidence vir^nale: l'une d'elles, tendre et naïve blonde, au corsage de velours vert garni de martre, aux larges manches rattachées par des agrafes de pierreries, costume tout septentrional, interroge d'un regard affectueux sa compagne, qui se penche vers elle, les yeux baissés comme une madone, dans une pose attendrie et d'une grâce mélancolique : leurs belles mains entrelacées, qui font sur leurs genoux l'effet d'un bouquet de lis, sont étudiées et modelées avec une rare finesse. L'ardeur contenue du Midi et la rêverie candide du Nord difféT*encient heureusement ces' deux types. La blonde Allemagne parait interroger sa brune sœur, avec une curiosité enfantine, sur les secrets de l'art et les mystères delà beauté; l'Italie écoute indulgemment , sous sa couronne de lauriers, la naïve jeune fille, coiffée des humbles fleurs de la prairie. A en juger par le tableau, les conseils de l'Italie doivent être excellents; car, placée dans une galerie ancienne^ entre un Pérugin et un Raphaël^ la toile

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d'Overbeck n'y ferait pas tache. Ce petit cadre, où l'artiste . n*a eu aucuue préteation à entrer en lice avec les grandes machines de ses confrères, satisfait également Toeil et Fesprit, et nous n^hésitons pas à le proclamer la meilleure peinture moderne de Munich.

M. Kaulbach est encore un nom connu en France: il y a quelque quinze ans il fit sa première apparition chez nous, au bas d'une gravure représentant une maison de fous. Cette estampe révélait un penseur, et la physionomie fortejnent accentuée du savant, de l'ambitieux, du dieu de sa propre religion, de la folle par amour, du mathématicien, proavait une étude profonde de cette su* prème misère de la nature humaine ; tout le monde se souvient de cette malheureuse insensée berçant avec frénésie entre ses bras une bûche, simulacre de l'enfant qu'elle a perdu : jamais plus navrante image ne fut tracée par le crayon. Néanmoins, à travers l'éminent mérite de cette œuvre, nous avions entrevu déjà une tendance fâcheuse à donner aux haillons modernes des plis sculpturaux, des cassures héroïques assez inutiles dans une cour de Cbiarenton ou de Bedlam, et à souder à des tètes étudiées avec une finesse et une profondeur physiognomoniques dignes de Lavater des membres et des extrémités d'un dessin tout à fait conventionnel. Une biographie de l'artiste nous apprend qu'il fut chargé de peindre une église dans une maison d'aliénés près de Dusseldorf . Poursuivi pendant longtemps par le souvenir du hideiix spectacle qu'il avait eu si longtemps sous les yeux, il ne put parvenir à se débarrasser de ce cauchemar, qui revenait s'accroupir sur sa poitrine comme le Smarra du conte de Nodier, qu'en le fixant sui: la toile. Les fantômes de la dé-

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menœ emprisoniiés sous une f onue plastique cassèrent de le hanter^ et il recouTra son repos. Ainsi Goethe se délitrait de toute idée troublante en la coulant dans le moule du rhythme; il est fâcheux que l'auteur de la Maison de fous ait reculé devant la vérité vraie et ne se soit pas dél^ndu^ cette fois du moins^ de la manie qu'ont les Allemands de tout styliser, un verbe qu'on nous permettra de leur emprunter et qui nous manque.

Quelques années plus tard^ Raulbach nous envoyait une grande eomposition légendaire représentant les lé« glons romaines et les hordes d'Attila ressusoitées après le combat^ et eontinuant à l'état de spectres^ dans le ciel nooturne^ la lutte qu'elles avaient soutenue la veille^ corps vivants , sur la terre et à la pure lueur du soleil. Un tourbillon de guerriers déroulait dans l'air sa spirale menaçante^ et l'on croyait^ à l'aspect de cette mêlée fantastiquement terrible^ entendre des cliquetis d'épées et des ohoos d'armures. Cette vaste composition n'a été exécutée qu'en grisaille^ par suite de l'ardeur impatiente de la personne qui l'avait Commandée^ et révéla dans son auteur beaucoup de science et d'imagination. Nous trouvons à la Pinacothèque une autre grande page du même genre ^ ayant pour thème la dèstniction de Jérusalem : ce sujet magnifique a été conçu par l'artiste dans sa plus haute acception. Les quatre prophètes habitués à sonner les trompettes hideuses des malédictions^ conmie dit Shake* speare^ Isale^ Jérémie^ ÉzécMel et Daniel ^ montrent sur leurs livres «acres la malédiction divine; devant eux planent les anges de l'Apocalypse faisant flamboyer leurs glaives de feu ; au fond paraît Titus à la tête de ses légions^ mardiant sur les débris fumants et accomplissant

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les menaces prophétiques. Plus en avant, les hordes ont déjà envahi Pautel délaissé, et soufflent à pleine bouche dans leurs clairons triomphants. Vers la gauche fume le temple incendié dont' Jésus a prédit qu'il ne resterait pas pierre sur pierre; Ahasvérus, chassé par trois démons armés de fouets à lanières de serpents, commence son infatigable pèlerinage, terrible allégorie de ce peuple indomptable et opiniâtre renaissant sous le châtiment éternel ; enfin, au premier plan se groupent les martyrs et les croyants conduits par des anges élevant le calice eucharistique. Certes, il suffit de cette description très-sommaire pour faire comprendre lont le parti qu'un maître pouvait tirer d'une donnée semblable. Malheureusement ici, comme dans la plupart des œuvres de Técole allemande, Fexécution ne répond pas à l'idée. Quoique Kaulbach ne paraisse pas professer pour la conleur le dédain farouche et teutonique des autres peintres de ce cycle, la vérité nous force à dire que son "grand tableau rappelle d'une manière fâcheuse, par le coloris et l'aspect, des petites toiles où M. 0. Gué traite des sujets bibliques; quelques groupes çà et là décèlent de l'imagination , et le dessin ne manque ni de science ni de mouvement, mais l'aspect général ne saisit pas et ne s'empare pas invinciblement de l'œil et de l'esprit. La griflfe du lion ne raye nulle part cette toile placide et convenable.

Sur les parois latérales de la grande pièce dont la destruction de Jérusalem occupe le fond, se voient deux portraits en pied, peints l'un et l'autre par Kaulbach, d'après deux artistes de Munich. Ils sont revêtus de costumes moyen âge, tels, dit la notice, qu'ils se sont montrés à la grande mascarade des artistes en 1840. Avec des

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costumes aussi bien reproduits que ceux-ci^ le peintie n'avait qu'à copier juste pour faire un pseudo-Albert Durer assez ressemblant; ces deux figures fontinyolontairement penser à des troubadours ou i des chevaliers de Fragonard.

La plaisanterie allemande^ on le sait^ n'est pas l^ère^ mais elle prend une particulière lourdeur lorsqu'au lieu d'être écrite ou parlée elle est peinte^ et surtout peinte i fresque sur un mur d'une centaine de mètres de longueur. La peinture peut à peine sourire du bout de ses belles lèvres rouges : comment admettre qu'elle rie aux éclats et consacre les moyens les plus durables de l'art à des charges qu'il suffirait de croquer au fusain ou à la craie sur la porte de l'atelier? Les dix fresques exécutées à l'extérieur de la Pinacothèque moderne^ par Nilsen^ d'après les petits tableaux de Kaulbach^ que nous retrouvons ici, démontrent surabondamment que la gaieté grimace lorsqu'elle prend des proportions monumentales. Les parois du temple de l'art ne doivent recevoir que des héros et des dieux^ et c'est une profanation que d'employer une aussi belle place que la façade d'un musée et un aussi noble moyen que la fresque à reproduire des Hogarth apocryphes, des Biard gigantesques^ des Daumier et des Gruishanck colossaux : c'est ce que Kaulbach a osé faire , et il en est résulté une triste drôlerie, un mélange hybride de formes, de couleurs et de costumes, une espèce de carnaval au soleil, très-ridicule et très-désagréable à voir. Nous nous garderons de décrire chaque sujet l'un après l'autre, et nous nous bornerons à dire que l'idée mère de cette exhibition artistico-burlesque consiste dans la glorification de l'école allemande en général, et celle du roi

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Louis I«' en particulier. Assurément , si jamais souverain a prodigué aux arts des encouragements nobles , intelligents, magnifiques, c'est bien celui-ci, et l'immortalité des Médicis lui serait à bon droit dévolue. Pas un monument à Munich qui ne porte son nom, et, chose encore plus admirable que d'avoir tout entrepris, il a tout achevé. Ce n'est pas sa fauté si les Michel-Ange, les Raphaël et les Léonard de Vinci lui ont manqué, et si son siècle n'a pas été un siècle de Léon X, et il est fâcheux que ce roi artiste par excellence ait obtenu une si médiocre apothéose.

Malgré le fil d'Ariane du livret, nous n'avons pas Tamour-propre de nous être retrouvé à travers le dédale des allégories et des allusions de cette composition, naturellement obscure pour un étranger; cependant nous essayerons de donner l'idée de deux ou trois de ces pages bizarres. L'une représente « l'activité des artistes qui ont exécuté pour le roi A'œtivres éminentes (sic). » Nous ne chercherons pas chicane à cette phrase; un livret allei mand n'est pas obligé de parler français, et nous allons

( tâcher d'expliquer la chose. Un artiste, dans lequel nous

I avons cru reconnaître Cornélius, peint à son chevalet,

» tandis qu'au second plan des élèves travaillent à une fresï que sur un échafaudage. A ses pieds est accroupi, dans î \ine pose simiesque, un modèle de femme qu'il ne regarde }. pas, sans doute pour indiquer, par un mythe ingénieux,

\ le dédain abstrait de l'école allemande pour la nature. Sur

f la gauche, un peintre de paysage montre sa toile à un

f confrère qui, les bras étendus avec un geste épiscopal,

t semble la bénir; à droite, la porte s'ouvre bruyamment

k pour livrer passage à l'abdomen aulique et proéminent

f d'un conseiller en costume de bailli de l'Opéra-Comique ,

qui, le jarret tendu, la tête en arrière et la bouche dilatée par un sourire important et diplomatique , apporte sur un coussin des rubans et des croix; il est flanqué d*un héraut brandissant au-dessus de sa tète une sorte de thyrse empanaché de rubans aux couleurs de Bavière. S'il pouvait y avoir quelque chose de ridicule dans les récompenses accordées au mérite par un pouvoir intelligent, ce personnage officiel serait vraiment risible.

Prenons encore au hasard. Nous voyons ici Tinauguration de la statue du roi Louis de Bavière. C'est le fait intelligible de la composition, dont le reste est un mystère pour nous. Sur le devant a lieu un combat équestre d'en* fants armés de lances de bois, caparaçonnés de panoplies de carton décrochées de la boutique de quelque marchand de jouets du Nuremberg, et enfourchant des bâlons à tête de cheval. Que peut signifier cet éti?ange et burlesque épisode? la lutte d'écoles bâtardes remplacées par l'école nouvelle? Nous l'ignorons, et nous hasardons celte conjeoture pour justifier la présence de cette facétie caricaturale au milieu d'un sujet grave. Au-deesus de la statue placée, comme il convient, au milieu du tableau, se balance une guirlande de truelles, de ciseaux, de palettes, d'ébauchoirs, de pinceaux, de crayons, de violons et autres instruments d'art ou de travail. Derrière l'effigie royale, des artistes groupés chantent les louanges du monarque. Nous avons pu nous convaincre à l'Opéra de Munich de l'excellence des chœurs allemands; mais ici l'on dirait que le peintre a voulu reproduire un de ces grotesques concertos d'amateurs ou de musiciens de villages qui plaisent à la verve boufibnne des caricaturistes : jamais musique n'a fait décrire auxbouchesd'oùelles'exhaledeplus étranges ellipses.

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