‹ L'art moderneChapitre 3 sur 18 · C I I I II I I · texte numérisé non relu

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Quelque temps après la révolution de juillet, vera 1833 à peu près, une petite colonie d'artistes, un campement de bohèmes pittoresques et littéraires menait une existence de Robinson Crusoé, non dans Tile de Juan Feiv nandez , mais au beau milieu de Paris, à la face de la monarchie constitutionnelle et bourgeoise, à cet angle du Carrousel laissé en dehors de la circulation comme cea places stagnantes des fleuves où ni courants ni remoua ne se font sentir.

C'est un endroit singulier que celui-là : à deux pas du roulement tumultueux des voitures, vous tombez tout i coup dans une oasis de solitude et de silence. La rue du Doyenné se croise avec l'impasse du même nom, et s'enfonce au-dessous du niveau général de la place par une

pente assez rapide; Timpasse se termine par une espèce de terrain fermé assez peu exactement d'une clôture de planches à bateaux noircies par le temps. Les ruines d'une église, dont il reste une voûte en cul de four, deux ou trois piliers «t un bout d'arcade contribuent à rendre ce lieu sauvage et sinistre. Au delà s'étendent, jusqu'à la rue des Orties, des terrains vagues parsemés de blocs de pierre destinés à l'achèvement du Louvre, entre lesquels poussent la folle avoine, la bardane et les chardons.

Les maisons qui bordent ces deux rues sont vieilles, rechignées et sombres; elles frappent par un air d'incurie et d'abandon. On ne les répare pas, les ordonnances de voirie le défendent, car elles doivent disparaître dans un temps donné, lorsque les travaux du Louvre seront repris. On dirait que ces pauvres logis ont la conscience de l'arrêt qui pèse sur eux, tant leur physionomie est morose. A la crainte de l'avenir peut se mêler le regret du passé, car c'étaient pour la plupart de respectables demeures honorablement hantées par des gens d'église et de robe.

J'habitais deux petites chambres dans la maison qui fait face à l'arcade qui mène au pont suspendu. Camille Rogier, Gérard de Nerval et Arsène Houssaye occupaient ensemble, dans l'impasse, un appartement remarquable par un vaste salon aux boiseries tarabiscotées, aux glaces à trumeaux, au plafond décoré de moulures délicates et capricieuses; ce salon chagrinait beaucoup le propriétaire, et avait longtemps empêché le logis de se louer, car en ce temps-là le goût que nous appelons brio-à-brac, faute de meilleur nom, n'était pas inventé encore.

Cette pièce, garnie de quelques meubles anciens brocantés i vil prix, rue de Lappe, aux Auvergnats de la

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bande noire ^ avait quelque chose d'étrange et de fantastique qiîi nous plaisait^ et souvent le regret de ne recevoir personne dans une si belle pièce nous préoccupait douloureusement^ mais pour rien au monde nous n'y eussions admis des bourgeois en chapeau rond et en habit à queue de morue, à moins que ce n'eût été un éditeur venant nous proposer dix mille francs pour un volume de vers ou un Anglais curieux de se cx)mposer une galerie de tableaux inédits.

Gérard trouva un moyen de tout. concilier, c'était de donner dans ce^on Pompadour un bal costumé; de cette façon , les personnages ne jureraient pas avec l'architecture : cette opinion paradoxale nous surprit un peu, car nos finances étaient dans l'état le plus mélancolique; mais, poursuivit Gérard, les gens qui manquent du nécessaire doivent avoir le superflu, sans quoi, ils ne posséderaient rien du tout, ce qui serait trop peu , même pour des poètes. Quant aux rafraîchissements, ils seront remplacés par des peintures rurales qu'on demandera aux artistes amis; cette magnificence vaudra bien à coup sûr quelques méchants verres d'eau chaude mêlée de ^hé et de rhum : faire peindre un salon exprès pour une fête, c'est une galanterie digne de princes italiens ou de fermiers généraux, et qui nous couvrira de gloire.

fl n'y avait pas d'objection à faire à^des raisonnements si logiques : les camarades furent convoqués ; on dressa des échelles, et chacun se percha le moins incommodément possible pour esquisser le trumeau et le panneau qui lui était destiné dans la distribution du travail. Aucun des noms qui concoururent à cette décoration improvisée n'est resti dans l'ombre qui les couvrait alors, et dans ces

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ébauches rapides 1-on pouyait déjà preasentir le talent et le caractère futur de chacun.

Un jeune homme aux yeux noirs , aux cheveux ras ^ au teint cuivré , peignit sur une imposte des ivrognes couronnés de lierre, dans le goût de Velasquez, et un autre jeune homme à Tœil bleu, aux longs cheveux d'or , exécuta une naïade romantique : Tun était Adolphe Leleux, le peintre des Bretons et des Aragonais; l'autre Célestln Nanteuil , Fauteur du Rayon, un des plus charmants tableaux de l'exposition de cette année. Sur deux panneaux étroits, Corot logea en hauteur deux vues d'Italie d'une originalité et d'un style admirables. Théodore Chassériau, lalors tout enfant, et l'un des plus fervents élèves d'Ingres, paya sa contribution pittoresque par une piane au bain , où l'on remarquait déjà cette sauvagerie indienne mêlée au plus pur goût grec d'où résulte la beauté bizarre des œuvres qu'il a faites depuis.

D'autres panneaux furent remplis de fantaisies orientales et hofiftnanniques par Camille Rogier, qui, plus tard, réalisa ses rêves par un séjour de huit ans à Constantinople, d'où il a rapporté le plus curieux album. Alcide Lorentz fit aussi quelques Turcs de carnaval, et des masques à la manière de Gallot. Ppur moi , je peignis dans un dessus de glace un déjeuner sur Pherbe , imitation d'un Watteau ou d'un Lancret quelconque, car, en ce tempslà , j'hésitais entre le pinceau et la plume. Gérard ne fit rien , mais il nous donna le conseil de nous couronner de fleurs , suivant l'usage antique.

Comme nous étions juchés sur nos échelles , la rose à l'oreille, la cigarette aux lèvres, la palette au pouce, chantonnant des ballades d'Alfred de Musset ou déclamant des

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vers d'Hugo, il entra un jeune homme amené par un camarade pour prendre sa part de nos travaux^ et qui fit sur moi rimpression la plus vive.

Il avait une de ces figures qu'on n'oublie pas. Son teint naturel disparaissait sous une accumulation de couches de hâle, et ressemblait à du cuir de Cordoue^ quoiqu'aux pommettes on pût distinguer à travers le jaune des traces de couleurs assez vives ; une fine moustache ombrageait sa lèvre supérieure, et son nez mince, un peu courbé en bec d'oiseau de proie, s'unissait à des sourcils noirs extrêmement marqués. Les yeux, agrandis par la maigreur, avaient une limpidité, un éclat et une expression extraordinaires : ils semblaient avoir gardé le reflet d'un ciel plus lumineux et la flamme d'un soleil plus ardent; le ton bistré de la peau en faisait encore ressortir l'émail étincelant: ces yeux étaient le résultat d'un voyage en Orient, car l'Orient, nous en avons fait la remarque depuis, lorsqu'il ne vous aveugle pas, vous donne des regards aveuglants.

Le nouveau-venu promena sur tout ses prunelles d'épervier, prit un morceau de crayon blancr, et traça sur un coin resté vide trois palmiers s'épanouissant au-dessus du dôme d'une mosquée ; puis , quelque afikire l'appelant ailleurs, il s^en alla et ne revint plus.

Ce jeune homme à physionomie d'icoglan ou de zébek, comme nous le sûmes plus tard, était Prosper Marilhat, qui revenait d'Egypte. Rien, à cette époque, ne le recommandait à l'attention que le feu de ses yeux et le haie de sa peau, car il n'avait encore rien exposé, et sa longue absence avait naturellement dérobé le secret de ses études et de ses progrès.

Au Salon saivant, un tableau étrange, marqué au cachet de Toriginalité la plus naïve et la plus violente, attira l'attention des artistes et du public. On ne peut se faire aujourd'hui uneidée dé la surprise qu'excita cette révélation d'un monde inconnu, fâi ce temps-là, l'école romantique pittoresque commençait à peine à se produire, et le paysage historique florissait principalement. Ce superbe goût, qui règne encore sur les papiers de salle à manger des auberges de province, était cultivé avec succès par beaucoup de membres de l'Institut. Un arbre dans le coin, une montagne dans le fond, une fabrique à fronton |

triangulaire sur le bord d'une nappe d'eau formant cas- |

cade, un Ulysse, une lo ou un Narcisse pour animer la i

chose ; tel était le programme. Aussi , à l'aspect de ce tableau exotique, les perruques traditionnelles se hérissèrent, les crânes beurre frais pâlirent d'horreur et dirent que l'art était perdu. Le public comprit tout de suite qu'un grand peintre était né. Sur le sable rouge du terrain, la brosse, comme un doigt qui trace un nom dans la poussière, avait écrit d'un jet fier et libre : Prosper Marilhat.

En voyant pour la première fois ce nom obscur la veille, et sur qui la lumière était à jamais fixée, le jeune homme aux yeux flamboyants me revint en mémoire, et il me sembla que lui seul avait pu faire cette œuvre si bizarrement puissante. En efiet, c'était bien lui.

* La f lace de fEsbekieh au Caire l Aucun tableau ne fit sur moi une impression plus profonde et plus longtemps vibrante. J'aurais peur d'être taxé d'exagération en disant que la vue de cette peinture me rendit malade et m'inspira la nostalgie de l'Orient, où je n'avais jamais mis le

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pied. Je crus que je venais de connaître ma véritable patrie^ et^ lorsque je détournais les yeux de Tardente peinture^ je me sentais exilé : je le vois encore cet énorme caroubier au tronc monstrueux pousser dans Tair chaud ses branches entortillées comme des nœuds de serpents boas^ et ses touffes de feuilles métalliques dont les noires découpures font briller si vivement l'indigo du ciel. Tombre s'allonge azurée sur la terre fauve, les maisons élèvent leurs moucharabys et leurs cabinets treillages de bois de cèdre et de cyprès avec une réalité surprenante; un enfant nu et bistré suit sa raère/long fantôme enveloppé d'unyalek bleu. La lumière pétille, le soleil darde ses flèches de feu, et le lourd silence des heures brûlantes pèse sur Tatmosphère.

J'ai raconté de quelle manière j'avais rencontré Marilhat pour la première fois. C'était à propos d'un bal. La dernière fois que je le vis, ce fut à propos d'un ballet; j'avais écrit pour Carlotta le livret de la Péri, et, dans cette œuvre muette, je voulais apporter toute l'exactitude matérielle possible. J'allai donc chez Marilhat faire provision de couleur locale; une sincère admiration chaleureusement exprimée de ma part, une bienveillance reconnaissante de la sienne, avaient établi entre nous des rapports qui, pour n'être pas fréquents, n'en étaient pas moins cordiaux. Il m'ouvrit tous ses cartons avec une inépuisable complaisance , me dessina ou me permit de calquer les costumes dont j'avais besoin, et me prêta même une petite guitare arabe à trois cordes, au ventre en calebasse et au fong manche d'ébène et d'ivoire, qui servit à la Péri dans sa scène de séduction musicale; il est vrai de dire qu'aucune danseuse, à l'exception de mademoiselle

Delphine Marquet-, ne voulut se conformer aux indications de Marilhat, et que toutes, à mon grand désespoir, préférèrent s^habiller en sultanes du Jardin Turc, ce qui me démontra la vanité de la couleur locale en matière chorégraphique.

Maintenant ces yeux si avides de lumière sont baignés par l^ombre éternelle, et lorsqu'on reporta la guitare, dont on avait fait une copie en carton, la porte de Tatelier était fermée pour ne plus se rouvrir. Marilhat n'était pas mort, mais déjà il était perdu pour les arts; la têt« ne guidait plus cette main si habile, et deux ans il se survécut ainsi. à lui-même. Lorsqu'après des alternatives de calme et d'exaltation il s'éteignit enfin, les journaux, préoccupés de quelques misérables tracasseries politiques dont l'opposition taquinait alors la royauté, se turent sur cette triste fin, et la tombe du grand peintre mort si jeune ne reçut pas même ces banales couronnes nécrologiques qu*on jette à toutes les médiocrités défuntes comme pour les remercier de s'en être allées. L'oubli vient si^vite dans notre époque afiairée! A peine se souvient-on de soi-même; d'ailleurs, les vivants réclament leur part de publicité avec une telle énergie, que les morts doivent en souffrir, et moi, dont aucun génie n'a trouvé Tadmiration infidèle, je ne suis pas non plus sans quelques remords à l'endroit de la mémoire de Marilhat. Voici bien des mois déjà que l'annonce de l'article qui le concerne se reproduit sur la couverture de la Revue des Deux-Mondes; mais la vie, comme dit Montaigne, est ondoyante et diverse, et la plus ferme volonté dévie à chaque instant; le labeur de chaque jour, les mille soins de l'existence, les chagrins et les découragements d'un poëte qui poursuit son rêve à travers

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tes pesantes réalités du journalisme, une révolution, un deuil irréparable dans les circonstances les plus douloureuse, me serviront d'excuse, et mon hommage, pour être un peu tardif, n'en sera pas moins senti. Je n'oublie vite que les sots et les méchants.

Je n'ai pu m'empêcherde commencer cette esquisse biographique, sur laquelle la mort prématurée de celui qui en est l'objet jette d'avance comme un crêpe de tritesse^ par les deux anecdotes frivoles et peut-être puériles qu'on vient de lire. Aujourd'hui les peintures du salon de la ruo du Doyenné ont disparu sous une couche de badigeon, car ces barbouillages auraient nui à la location, et la guzla rapportée du Caire par Marilhal qui la prit des mains d'une gawhasie, après avoir résonné à l'Opéra sous les doigts frêles de Garlotta Grisi, se trouve dans un coin de l'atelier de Femand Boissard, où son emploi est de poser pour les mandolines moyen âge.

Prosper Marilhat fut d'abord élève de Roqueplan : ses premiers essais, quoique indiquant d'heureuses dispositions, n'indiquent pas le genre de talent qu'il aura plus tard; c'est qu'il n'avait pas encore trouvé.le véritable milieu de son talent. Chose remarquable, l'âme a sa patrie comme le corps, et souvent ces patries sont différentes. Il 7 a bien des génies pareils au palmier et au sapin dont parle Henri Heine dans une de ses chansons* Le palmier rêvait des neiges du pôle sous la pluie de feu do l'équateur; le sapin , frisonnant sous les frimas de la Norvège^ rêvait de ciei bleu et de soleil brûlant. Ce qui arrive aux arbres peut ariver aux hommes. Quelquefois ils ne sont pas plantés dans leur pays réel; ces aspirations singulières qui font un Grec ou un Arabe d'un individu né à Paris ou

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dans TAuvergae ont leur raison d'être. La mystérieuse voix du sang^ qui se tait pendant des générations entières ou ne murmure que des syllabes confuses^ parle de loin en loin un langage plus net et plus intelligible. Dans la confusion générale^ chaque race réclame les siens; un aïeul inconnu revendique ses droits. Qui sait de combien de gouttes hétérogènes est formée la liqueur rouge qui coule sous notre peau? Les grandes migrations parties des hauts plateaux de Plnde^ les débordements des races polaires^ les invasions romaines et arabes ont toutes laissé leurs traces. Des instincts bizarres^ au premier coup d'œil^ viennent de ces souvenirs confus^ de ces rappels d'une origine étrangère. Le vague désir de la patrie primitive agite les âmes qui ont plus de mémoire que les autres et en qui revit le type effacé ailleurs. De là ces folles inquiétudes qui s'emparent tout à coup de certains esprits^ ces besoins de s'envoler comme en sentent les oiseaux de passage élevés en captivité^ ces départs soudains qui font qu'un homme quitte les jouissances d'une vie confortable^ luxueuse^ pour s'enfoncer dans les steppes^ les pampas^ les despoblados et les sahara^ à travers toute sorte de fatigues et de périls. Il va retrouver ses frères d'autrefois; on pourrait même indiquer aisément la patrie intellectuelle de chacun des gands talents d'aujourd'hui. Lamartine, Alfred de Musset et de Vigny sont Anglais; Delacroix est Anglo-Hindou; Victor Hugo, Espagnol, comme Charles-Quint avec le royaume des Flandres; Ingres appartient à ritaUe* de Rome ou de Florence; la Grèce réclame Pradier; Dumas est créole, à part toute allusion de couleur; Ghassériau est un Pelage du temps d'Orphée; Decamps, un Turc de l'Asie Mineure ; Marilhat.

MARILHAT. I0f>

lui^ était un Arabe syrien^ il devait avoir dans les veines quelque reste du sang de ces Sarrasins que Charles-Martel n^a pas tous tués.

Âussi^ lorsque cette occasion se présenta de faire le voyage d'Orient en compagnie de M. Hugel^ riche seigneur prussien y Marilhat comprit sa vocation y et l'avenir de son talent fut décidé. Ce voyage fut Tévénement capital de sa vie^ ou plutôt ce fut âa vie tout entière : Téblouissement n'en cessa jamais pour lui^ et les années qu'il vécut ensuite n'eurent d'autre emploi que de rendre les impressions reçues à cette époque bienheureuse. A part quelques rares études d'arbre qu'il peignait lorsqu'il allait l'été passer cinq ou six semaines chez ses parents en Auvergne, tous ses tableaux ne représentent que des sites et des scènes de l'Orient. Rentré dans les brumes du Nord, il garda toujours dans l'œil le soleil de là-bas. Il s'isola de la nature qui l'entourait, et, malgré les nuages gris, les terrains froids, les hêtres, les frênes et les bouleaux, il fit toujours, avec l'exactitude de la vision rétrospective, s'épanouir l'étoile de feuilles du palmier dans l'implacable azur du ciel égyptien. Il n'aperçut pas le noir fourmillement des bourgeois dans nos rues crottées, il n'entendit pas le tumulte de nos voitures. Pour lui, la foule bigarrée des Fellahs, des Nubiens, des Cophtes, des Nègres, des Turcs, des Arabes, circulait toujours dans le pittoresque dédale du Caire avec ses armes et ses costumes bizarres; il y avait dans son imagination im perpétuel mirage de dômes d'étain, de minarets d'ivoire, de mosquées aux assises blanches et roses, de caroubiers trapus et de dattiers sveltes, de llamans s'enfuyaat dans les roseaux, de vols de colombes égrenées dans l'air comme des

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colliers de perle; quoique sou corps fût ici, il n'avait pas, à vrai dire , quitté TOrient, et consolait sa nostalgie par un travail acharné. Decamps offre un exemple illustre de ce phénomène. Il n'a jamais pu non plus rentrer dans sa patrie, et il continue sa caravane orientale sans plus se détourner qu*un pèlerin musulman qui veut aller baiser la pierre noire à la Caabâ.

Nous allons tâcher de faire, avec ce pauvre Marilhat, enlevé si malheureusement à la fleur de l'âge et du talent, ce voyage qui Ta rendu un des plus grands peintres de paysage de ce temps-ci et de tous les temps, il faut bien le dire.

On a bien voulu nous confier quelques lettres qu'il écrivit à sa sœur dans les rares loisirs que lui laissaient ses études et ses excursions. Cette liasse de papiers jaunis, presque illisibles, usés à leurs angles, lacérés par les griffes de la sanfS, exhalant encore les acres parfums des fumigations contre la peste, et que nous avons dépliés avec une précaution respectueuse et triste, nous permettra de comparer le récit au tableau, Fimpression écrite à Pimpression peinte.

Ce n'est pas un voyage complet que nous allons transcrire; ces lettres offrent beaucoup de lacunes; plusieurs se sont égarées en route, d'autres ont été perdues depuis. Une foule de détails sont omis, car Marilhat, en peintre qu'il était, se fiait plus au crayon qu'à la plume, et à plusieurs reprises exprime cette opinion : qu'un bon croquis vaut mieux que toutes les descriptions imaginables; il avait plus que personne le droit d'émettre cet avis, mais chacun fait comme il peut. Si la description littéraire est moins exacte, elle a cet avantage, d'être successive, et Ma-

rilhat lui-même &'est donné tort par plusieurs passages charmants et pittoresques.

La première de ces lettres est datée du 16 mai 4831 , à bord du brick le d'Aisas, en rade de Navarin. Le jeune voyageur y parle de la Provence, qu'il vient de traverser a juste au moment des roses et des arbres de Judée , » de la route de Marseille ^ Toulon, si aride et si sauvage, du joli vallon chargé d'oliviers en fleur qu'on parcourt avant d'entrer dans cettç dernière ville. ,

Il continue d'un ton badin en s'excusant de ne pas décrire d'une façon détaillée des choses si connues, et, s'adressant à sa sœur, a je te dirai seulement, comme dans Plik et Plok : Corbleu! c'est un joli brick que le brick le d'AssasI 11 est fin , léger, coqjiet , d'une propreté merveilleuse, et c'est, les marins en conviennent, le plus joli navire qu'on ait mis à l'eau depuis longtemps. Il n'a que dix-huit mois, ayant été lancé à Rochefort lors de l'expédition d'Alger, ce qui ne m'a pas empêché d'avoir le mal de mer. C'est une diable de chose que le mal de merl Veux-tu savoir ce que c'est? On entre dans un navire, on est fort gai. Peu à peu les figures changent. Tune s'allonge, l'autre s'élargit, une autre devient rouge, une autre devient verte. Les plaisanteries cessent, on s'aligne entre les caronades , et. . . »

Débarqué à Navarin avec ses compagnons, le jeune voyageur indique ainsi son itinéraire : « Nous irons voir l'ancienne Arcadie et quelques ruines grecques. Nous nous réembarquerons immédiatement pour Napoli de Remanie. De là nous nous dirigerons vers Athènes, Sparte et toutes les villes de Grèce que nous pourrons visiter; puis, nous embarquant de nouveau, nous gagnerons Candie,

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ensuite Alexandrie . d'où nous commencerons notre voyage en Syrie ^ dont je parlerai dans ma prochaine lettre. »

Cette excursion accomplie ^ Marilhat tient sa parole, et d'Alexandrie envoie à sa sœur la lettre suivante qui contient ses premières impressions orientales : a Tu dois savoir, ma chère amie, qa'il y a déjà huit jours que nous sommes à Alexandrie, et ces huit jours ne m'ont pas paru longs, je t'assure, quoique nous soyons assassinés par les cousins et les moustiques et quoique le soleil soit passablement ardent; mais il y a dans toute la ville quelque chose de si neuf pour moi , dans les habitants quelque chose de si original , que le' temps passe très-vite à voir et à dessiner dans les bazars et les places publiques toutes ces figures si noblement déguenillées. Quelle différence avec notre froide ntt propre France I

« Je crois, » continue-t-il en revenant sur ses pas, a que je t'ai laissée à Navarin ; je ne te raconterai pas notre petite incursion eij Grèce. C'est si bête de raconter, surtout quand on parle de quelque chose que l'on a vu avec plaisir ! Je me contenterai de Rapprendre que nous sommes allés de Navarin à Napoli de Romanie par mer, que là nous avons pris avec nous une escorte que nous a donnée le comte Capo d'Istria, que nous avons vu Argos, Corinthe,. Mégare, Athènes et les lieux intermédiaires où il y avait des antiquités, que nous sommes restas trois jours dans cette dernière ville et qu'ensuite nous nous sommes embarqués pour Candie , que nous y avons relâché un jour et que nous voici au terme de notre voyage par mer, grâce au ciel. Je ne te dirai pas que la Grèce est un pays charmant, bien cultivé,, bien boisé , peuplé d'habitants doux et hospitaliers : je mentirais ; mais je te dirai que c'est un

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pays d'uû caractère superbe, hérissé de rochers arides, mais d'une forme imposante, avec des plaines désertes, mais d'une grandeur et d'une beauté magnifique, et couvertes de broussailles, de lauriers-roses tout en fleurs, de myrtes et de thuyas; que les habitants y sont voleurs, canailles, mais qu'ils ont des tètes et des attitudes fort imposantes; qu'il y a des ruines superbes...

a Cependant tout cela n'est rien comparativement à la partie de l'Egypte où nous sommes. Les ruines y sont peu importantes, mais les habitants sont la chose la plus extraordinaire que j'aie jamais vue. Il y a des figures parmi eux qui sont absolument semblables à celles que les anciens Égyptiens cherchaient à imiter dans leurs sculptures. »

La Grèce et ses nobles sites obtiennent, on le voit, de notre artiste un légitime tribut d'admiration. Pourtant, dès qu'il met le pied sur le rivage d'Alexandrie, on sent qu'il aborde à sa terre natale, à la patrie réelle de son talent; il s'étonne, il se récrie et ne procède que par exclamations. La vue de cette foule si pittoresquement drapée, si sale et si brillante, si bariolée et si diverse, l'enchante et le ravit. Justement le pacha a convoqué son armée, et il y a là une collection de types à faire devenir un peintre fou de joie. Les Gophtes, tels encore que les couvercles des momies nous les représentent, les habitants du Sennâar et du Darfour, les Abyssins, les Gallas, les gens du Dongola, ceux de l'oasis d'Âmmon, les Arabes de llledjaz, les Turcs, les Maugrabins, posent tour à tour devant l'ai^ tiste. Autour de la ville, des cahutes basses en briques et couvertes de plusieurs doigts de poussière mamelonnant la plaine, comme autant de verrues, contiennent les fa-

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milles des soldats. Des femmes innrôs eomme des statues de bronze^ vêtues à peine d'une ohemise blene^ entrent dans oes tanières en oourbant la tète ou en sortent portant quelque vase de terre et traînant quelque enfant tout nu. QuqI plaisir et aussi quel regret pour Marilhat^ qui voudrait dessiner des deux mains el quaranter)iuit heures par jour! mais Iaissons«le parler plutôt luiripème. A travers la mauvaise humenr que loi cause quelque courbature petcfi le plus vif sentiment pittoresque.

a Daps le voyage que nous venons de terminer^ qous avons rencontré unci mauvaise saison 2 c'était au plus fort de Tété. Tu sens que^ voyageant dans la plus grande cha« l#ur du jour sous le soleil brûlant de Syrie^ et surtout étant obligés de ne porter pour coilSUre qu'un tarbouch eu bonnet grec ^ à cause du fanatisme des habitants contre les chapeaui^ nous n^étions pas sans attraper force c^ups de soleil. Nos visages couleur d'éerevisse étaient impayar bies^ et notre tournure... c'est à décrire I Représente-toi quatre oq cinq figures de diflMrentes couleurs^ selon VeWeit du soleil sur duujue carnation : l'un avait la peau rouge^ puis à cété brune et encore noire. C'étaient les trois couéhes diflKrentes^ les restes^ par plaoe^ du premier et du deuxième coup de soleil^ tout cela se pelant comme l'éeorce d'un jeune cerisier et s'enlevant de temps en temps par laitges rouleaux ; l'autre avait sur le nea une immense vessie on ampoule^ et sur la figure autant d^autres petites^ comme les enfants de la première. Pour moi^^j'ai pelé au moins une demi»douiaine de fois. Nous voilà pourtant sur la route à dix heures^ loin encore du lieu de la sieste^ et tout cela parce que M. Hugel ne se lève jamais de Jotenne heure^ oh»suu monté sur une mule immense^ des*

ifAiiïtifAfJ m

mxn lui tout son bagage et son matelas^ ehemmant grayemenl au milieu de la eaf ayane^ tantôt pestant contre la maudite mule qui ne veut pas ayaneer^ tantAt^ par un éeart, roulant à terre, la tète la première, le bagage d\m côté, le matelas sur soi, sans avoir d*autre consolation que de rire de ses compagnons... Nous Mslons comme cela douze ou treize lieues de France par jour, puis nous nous arrêtions dans un lieu habité ou sauvage, toujours à Tair ; on étendait son matelas, on fiailsalt décharger les mules, le cuisinier allumait son féu. S'il n'était pas encore nuit, je partais pour faire quelques croquis de mon côté : le naturaliste, du sien, chargeait son havresac, prenait son bâton et allait à la recherche... Au lieu de la halte, sur un tas de bags^es mêlés de casseroles, de matelas, de bâts d'ânes, était juché le baron écrivant; puis, autour de lui, il y avait les deux ou trois cents Arabes de la caravane, occupés à le regarder. Alors, quand je revenais avec mon car-ton sur le dos, le naturaliste avec son chapeau hérissé dinseotes et de lézards, et tout autour du cou un immense serpent, nous trouvions la table mise sur une natte avec des matelas pour sièges, comme dans les festins antiques ; au milieu, un immense plat de pilau; puis des poulets bouillis et des terrines de lait aigre pour compléter notre repasj quelquefois, surtout dans les derniers jours, de trèstbeaux raisins de la couleur la plus agréablement dorée que Pon puisse voir. Là-^dessus,nous étendions de nouveau nos matelas, nous établissions une sentinelle, nous nous roulions dans nos manteaux, et je t'assure que hormis l'heure de notre garde, nous n'ouvrions guère les yeux Jusqu'au lendemain. Puis c'était à recommencer; alors ou é^ippekit, on chargeait de nouveau, et en avant !

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a La Syrie, en grande partie, je t'assure, est terrible à traverser en été. C^est un pays aride et sec, qui fait mal à voir. Seulement, dans les montagnes du Liban, il y a une belle v^étation, mais rien comme notre France. Si tu veux savoir au juste ce que c'est que la Syrie, c'est la partie aride de notre province (l'Auvergne) en laid... Les belles parties, qui sont extrêmement rares, sont mille fois plus belles que les jardins d'Hyères, sans culture 5'entend; cela se trouve seulement quand il y a de Teau : alors c'est une place d'une lieue et souvent moins... puis tout est désert. Je ne te parle pas de tout cela en artiste; j'ai mal à la tète, et je ne vois pas les choses en beau. »

Dans une autre lettre, où il félicite ironiquement son frère d'avoir été promu au grade de lieutenant de la garde nationale, à Thiers, nous retrouvons ce passage remarquable. Rassasié de palmiers et de végétations tropicales, il recommande, si l'on^veut lui faire plaisir, de planter à SauvignaC; près de la serre du jardin, des saules pleureurs, et de faire nettoyer la petite allée du bois. «... Lui, il est là, continue-t-il en parlant de son frère avec une vivacité d'images qui le met en présence des objets, il va se promener de bonne heure par une de ces journées d'automne si agréables, où le brouillard du matin vous enveloppe comme un songe, où l'on parcourt, sans peùser où l'on va^ les charmants sentiers des bols, où l'on respire, en gonflant sa poitrine, cette atmosphère fraîche et mélanco« lique, où l'on n'entend que les feuilles mortes qui tombent avec un léger frôlement conune un regret des beaux jours, et de temps en temps le cri saccadé et moqueur du merle qui s'enfuit; alors son chien fera quelques pas brusquement en avant, et puis, après avoir interrogé son

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