‹ L'art moderneChapitre 4 sur 18 · MARILHAT · texte numérisé non relu

MARILHAT

maître, il retournera à sa place accoutumée reprendre son allure trottinante. Je me souviens de tout cela ; je me rappelle tout jusqu'au Pli-^es-Grives, jusqu'au cigare fumé tranquillement sur les Tertres de Bontest, en face de cette nature douce et calme et de cet horizon si gai et si plein de bonheur. Dis-lui qu'ici tout est grande haut, sublime, mais tout est aride ; c'est dénudé de végétation, encore plus pelé et plus monotone que les vastes bruyères de nos montagnes. Ici (je veux dire en Syrie), toute la végétation semble avoir été comme brûlée et réduite en cendre, sans perdre sa forme, par le souffle empesté d'un mauvais génie. La seule variation, c'est des chemins étroits et tortueux taillés sur une base de craie blanche ou quelques éboulements de terrains, comme si la nature n'y était pas encore assez nue et qu'on ait voulu lui arracher par force son dernier vêtement en lambeaux. Partout la même misère. Quand ce ne sont pas des bruyères, des chardons, ce sont des pierres tombées là comme la grêle et qui ont sablé ces vastes contrées d'ime teinte uniformément gris-noir comme la peau raboteuse d'un crapaud ; toujours une ligne droite ou régulièrement ondulée de colÛnes arides; quelquefois, dans le lointain, les pics majestueux et nus du Liban, comme un gigantesque squelette qui paraîtrait à l'horizon ; toujours un ciel pur et d'un azur foncé vers le haut, vers le bas d'un ton lourd et écrasant, plus terreux et plus livide à mesure qu'on approche davantage du désert. Qu'on se figure au milieu de cette désolation trois ou quatre mille chameaux blancs, roux et noirs mangeant gravement les herbes sèches et dispersés dans la plaine comme autant de petites taches ; un camp de Bédouins, composé de vingt ou trente tentes

lié L'ARt MOBlltllE.

noires^ toutod noires^ en poil de chameAU^ aggloiûêtées âftâs ordre; quelques femmes ayant pour tout vêtement une chemise bleue et une ceinture en cuir; puis près dé vous, si vous voyeK un tiomme poussant ses cb^s ou ses moutons) ô'èst quelque èhosê de sec et de ûév^ ccuieut de pain bis, atèe une chemisè> autrefois blanelie> setrée d'une ceinture de cuir, recouverte dMn manteau en Iftlne à trois larges raies bleues du haut en bas, la tète enveloppée d'un mouchoir de soie Jaune et entourte d'une corde en poil de chameau. C'est là l'habitant de la partie dé< serte de la Byrie et de la Judée. ^ Plus près de la mttf, ce sont des villages blancs en tetre avec des terrasses pouf toits, et pour maisons des carrés de dit pieds et des portes de trois pieds de haut. Là-dedans logent les paysans... Tout cependant n'est pas comme Cela. Quelquefois on trouve une belle souwe, grosse à l'endroit d'où elle sort comme votre DuroUe; alors à ses alentours se déploie la plus riche végétation qu*on puisse imaginer. Sur un ri* deau d'un vert brillant et. pur, formé par les vigûôs et les orangers qui se mêlent et s*entrelaôent, on voit scintiller le rouge sémillant de la grenSde, qui s*ouVre pour oStit, la coquette 1 ses charmes aux voyageurs, et s*étaler la feuille large et luisante de la bananô avec Ses longues grappes de fruits, et dans le fond, plus loin, le gris-vert de l'olivier, placé là comme pour reposer les yeux de tant d'objets splendides.

a Sous ces charmants fouillis de végétation, une halte de Turcs avec leurs chevaut arabes attachés aut arbres. Les hommes sont assis à leur manière sur leurs tapis et fument gravement la pipe ou le narguilhé. Nous faisons quelquefois partie du tableau. Moi armé de mou carton &

HÂRTLHÀT. 4 Ils

dtîsôiner, le cuisiûiér en traifl de faire cuite une mauvaise poule et un peu de riz> et là-basl, dans la campagne, le docteur prussien avec son havx*èsaô passé detrièfé le dos et attaché si court, quil teiùblô faihî l'office dô collet; de ce havresac sortent dès pînCés, des mâfteaux, uttvoileà papillon. Quant à la tête, elle est coiffée d'un chapeau de ^ paille hérissé de lézards, de mouches, de scarahées, d'insectes de toute Sorte; potrf les jambes, elles s'engloutissent dans d'immenses bottes turques ïouges à pointes recôu> bées âsseÈ grandes pour faire un justaucorps. La main ba* lance un énorme bâtoh. fteprésente-toi tout cela, et, pour prendre tôu point de vue, place-4oi sur un tas de matelas, de caisses, de Casseroles et de bâts, et tu auras uûe idée de ce que c*ést qu*uu naturaliste eh Syrie et im campement de Voyageurs arrêtés pour dîner dans un lieu commode. »

Une autre lettre, écrite â Son pêrè, contient des détails sur l'Itinéraire suivi en Palestine par la petite caravane artistique et botanique. « Tu dois sans doute, môû chef père, avoir reçu k lettre que Jô f ai envoyée de Beyrouth. Dans le cas contraire, Je te dirai que nous n'avons pu faire le voyage de Palmyrô comme nous l'espérions, à Cause . des Bédouins, qui. Justement à cette époque, étaient agglomérés pour faire paître leurs troupeaux près de Homs; ville située au bord du désert, et d'où nous devions partir pour notre expédition. Nous sommes allés de là à Balbek, puis dans le Liban, où nous avons passé quelque temps; Cô que je ne t'ai pas dit, de peur de feffrayer, c'est que M. tïugel y est tombé malade d'une fièvre nerveuse qui lui a duré quinze jours à Tripoli, puiS â peu près autant à Beyrouth, où nous étions fidlés par mer. De Beyrouth,

nous sommes allés par mer à Saïde (Sidon)^ puis à Sour (Tjv), ensuite à Acre, per terre; de la à Nazareth, puis au Thabor, i Tibériade, près de la mer de Galilée. Nous sommes retournés à Nazareth, puis de là nous avons dirigé notre voyage vers la grande cité de Jérusalem par Sa« marie (Naplouse aujourd'hui). Nous y sonmies restés huit jours, tu penses à quoi faire : à visiter toutes les places. •• à recueillir toutes le»5 traditions... pas moi, car je n'écris rien, et je préférerais du reste un bon croquis (malheureusement les bons croquis sont rares!) à toutes les relations de voyages imaginables. A Jérusalem, je me suis fourni d'une bonne provision de chapelets, reliques, etc., que j'ai fait bénir au SaintrSépulcre. Cela peut être agréable à quelques personnes de nos connaissances. Nous sommes allés voir Bethléem et la mer Morte, et tous les points importants; puis nous avons fait route sur Jafik, où nous nous sommes embarqués pour Alexandrie. Notre traversée a été de quarante-huit heures seulement. Tu sens que, tout en voyant des lieux si anciennement illustres, les souvenirs de nos vieilles armées de la république m'ont souvent occupé, et au Thabor, et à Saint- Jean d'Acre, et à Jaffa, que de fois j'ai pensé à toutes ces belles victoires d'une poignée de Frangais sur des milliers d'Arabes, venus comme des fourmis de leurs déserts!

« Comme les mauvaises nouvelles se savent vite et sont toiyours exagérées, tu dois avoir lu dans les journaux des relations effrayantes des ravages du choléra-morbus en Syrie, en Arabie et en Egypte; je vais te dire tout ce que j'en ai su sur les lieux mêmes, et quel rapport cela peut avoir avec notre voyage.

a Le choléra est venu des Indes en Perse par les cara*

lURILHAT. 117

yanes. Les hadjis ou pèlerins persans Font porté i la Mekke et i Médine^ où cette année se trouvent à peu près cent mille pèlerins^ venus de tous les pays musulmans ; la maladie aussitôt s'est manifestée d'une manière e&ayante^ et a enlevé^ dans Tespace de quatre à cinq jours^ quarante mille hadjis. Puis le temps de partir est arrivé^ et de ce centre commun lès caravanes se sont dirigées^ Time pour Bagdad, Tautre pour Gonstantinople par la Syrie, l'autre pour la Haute-Egypte par la mer Rouge et Kosseîr, enfin la plus nombreuse pour la Basse-Egypte, le Delta, le Caire et Alexandrie ; ainsi la maladie que les Arabes appellent le vent jaune a éclaté en même temps partout...

a Nous sommes arrivés au Caire après la maladie, et il n'y a plus rien dans la Haute-Egypte. Nous partons sous peu pour ce pays. »

Profitant de son séjour au Caire, où il a trouvé le motif de tant de délicieux tableaux. Marilhat en fait à la plume le croquis suivant, avec une netteté et une finesse admirables : <K La ville se présente i vous comme les mille petites tourelles dentelées d'un édifice gothique au pied d'une montagne blanchâtre assez escarpée, et flanquée d'une citadelle à tours et à dômes blancs dans le goût turc. D'une part, vers la montagne, le désert avec toute son aridité, sa désolation, et, pour y ajouter encore, la ville des tombeaux, espèce de cité qui a ses rues, ses maisons, ses quartiers, ses palais, et n'a d'habitants vivants que quelques reptiles, quelques oiseaux solitaires et d'immenses vautours placés sur les minarets comme les vedettes de cette triste population; de l'autre part, vers le Nil, des champs couverts d'une verdure brillante, et (du moins à l'époque où nous y étions) de temps en temps de

dlamiwtêB fMéèd û*mï^ rdUMft de rOoi^UMmi^ toiiottttlt AU lein de (setté V6rdurd| de» iiïôim eouvette d'arbreft épsds et MïtBy d'où relevai cotdmé aulftHt d'ftigtéttes des flïiUléi» de pàlfflief d â¥ôO leuîl Mle8 grappes rouges ou dorées. Au ffillien A» Se S0&mstè sê trouve Ift tiUe^ tôui4fliit en harmonie aves es paysage Mtarre^ immense ramas^ d'édiflcès à toits plftts sans tnlles, ûofrois par la fumée et oouYérts de pouiâsière : de toiu en loin^ un édiàoe neuf, blanc et scintillant^ Jaillit de te tas de maisons grisâtres^ dé Ces tues étrolted et noires où se remue un peuple sale quoique très^brillânt et bariolé i de eette poussière^ de eètte fumée bleue s'élaûcettt térs Tair libre mille et mille mi-* ûaret8^ éomme le palmier des Jardius^ minarets eouvérts d'ornements légers à Tarabe et eeroléâ de leuri» trois gale^ ries de dentelles superposées. C'est un admirable Spec^ taclè, fait pour enthousiasmer un peintre. »

Ensuite il ajoute, eu pâtiattt de son projet de voyage dans la Hâute-Égypte : a C'est un beau voyage qœ celui de la fiautê-Égypte, facile à faire avec agrément, il y a Ici fréquemment des dames anglaises qui le font ; mais passé le Caire, comme lé costume européen des femmes n'est pas connu, elles sont obligées de s'habiller â la turque. Je t'assure qu'il y a Comme cela de Ibrt Jolies Turques, t

Ce voyage, fait en compagnie de M. Hugel, dura trois mois. Une dernière lettre que nous allons citer, outre les impressions de l'artiste, contient des détails curieux sur le Voyage de Fobélisqué de Luxor, avec qui il naviguait de conserve :

« 4S mai 4833. Rade de Toulon. .

« Me voilà enfin de retour dans notre bello France, le

lui» anîYé bidP dans la matlnëê sur le Sphimy Miteau A vapeur de TÉtat qui f emoi*c[uait robélisque dé Ltutoif. Mais à quoi bon être arrivé quand on eêt eoudamné à voir oettd terre chérie de près sans pouvoir y mettre les pieds^ sans pouvoir serrer la main à im compatriote^ êans pouvoir aller mtoie au lassaret qu'avec un garde de santé grognard qui a toujours peur qudvous communiquiez avec des gens qui se portent peut^re moins bien que vousi Oiii^ c'est un vrai supplice de Tantale^ et d'autant plus grand, qu'rm vient d'un pays plus aride et plus éloigné de nos mœurs^ J'ai heureusemdnt i qui parler dans les officiers du bftti<^ ment, qui sont de vrais amis pour moi et des jeunes gans charmants pour tout le monde; j'ai tout ce qu'il me fiiut pour passer la quarantaine gaiement, et cependant h«.

< J'étais parti âvea /e Sphina dans l'espoir que la tnn versée serait moins longue et moins fatigante qu'avoc un bâtiment marchand. La bouté du bfttilment et ragrém«ût de l'intérieur mêle faisaient penser, mais il était écrit qu'il n'en serait pas ainsi j 11 fallait que tout tendit à allonger ce malencontreux voyage. Partis d'Alexandrie par un temps superbe, lé 1*' mai, nous avons eu^ deux jours après, un v^t de ncrd'Kmest si fort, qu6 ne pouvant plus aller de ravant, inquiets du Liûjor^ qui, peu fait pour supporter la mer, paraissait devoir s'engloutir à chaque instant, nous avons laissé porter sur Rhodes> où nous sommes ar^ rivés A bon port^ malgré un vent très-fort et uno mer hou-» leuse. Gomme le port n'y est pas asse« sûr> nous nous sommes réfugiés vis- à* vis, àMarmariza, sur la côte de Caramanle. Là, nous avons attendu que le mauvais tenips nous permit de repartir; puis nous avons fait route sur Wavarin, croyant y trouver du charbon pour reftiiro notre

Où l'art mob»ne.

provision, qui commençait à s'épuiser. Un coup de vent nous a forcé de relâcher i Milo, dans rArchipel^ d'où nous sommes repartis au bout de deux jours. Arrivés à Navarin, point de charbon l Obligés d'aller en prendre dans les Iles Ioniennes ! A Zante^ nous en trouvons à peine pour at« teindre à Corfou, où enfin nos soutes se sont comblées. Le chargement a duré huit jours, après lesq[uels nous avons chaujSé^ et nous voilà arrivés ici avec un temps superbe, arrivés comme Ulysse, après avoir visité toute la Grèce antique. Si l'obélisque, que tu verras du reste à Paris, t'intéresse, je te dirai qu'il va i merveille, et que si tous ses antiques magots hiéroglyphiques n'ont pas plus le mal de mer dans la traversée qui va les conduire au Havre qu'ils ne l'ont eu jusqu'ici, il n'y aura pas trop d'avaries pour qu'ils puissent montrer leurs grotesques faces de granit sur une de nos places de Paris.

« Cependant le voyage m'a amusé, en ce sens que j'ai vu Rhodes et ses souvenirs de chevalerie, ses écussons des anciens chevaliers, sa tour attaquée avec tant d'ardeur, défendue avec tant de courage; Marmariza et ses montagnes incultes, couvertes de ]^ns, de myrtes et de toutes ces plantes du climat de Grèce qui répandent dans l'air un parfum à elle, et lui donnent un aspect si brillant, quoique si triste ! £t Milo décoré de la mémoire du plus bel âge des arts; Navarin, je le connaissais déjà; enfin Zant« et Gorfou, iles doublement charmantes dans le passé et dans le présent, les premières que je voyais qui me rappelassent un peu l'Europe et présentant des restes de la puissance commerçante de Venise. Ma qualité d'artiste m'a fait recevoir du lord haut commissaire, gouverneur de Tiie, ainsi que deladyN...... sa femme, qui, artiste

qu'elle est^ aime les arte^ comme tous les sommités de raristocratie (lord N. . . est le frère du duc de Buckingham). Je suis allé au bal deux fois. Je te reparlerai de tout cela à loisir. Le papier finit. Adieu^ SalamrAldc.

« LnS;g7ptien Paosfer Marilhat. »

Là se termine Todyssée de notre yoyageur^ et ici nous allons placer quelques détails épars dans sa correspondance.

A son retour au Caire^ il lui arriya un malheur trèssensible pour un peintre; sa boite à couleurs embarquée avec d'autres bagages à Beyrouth^ fut promenée on ne sait où par un patron maltais qu'égarait la peur du choléra. Heureusement^ il se trouva là un amateur qui^ touché du désespoir du jeune peintre^ lui céda une boite assez bien garnie qu'il avait. béni sois-tu^ digne amateur qui, sous la forme d'une douzaine de vessies, représentas la Providence auprès de Marilhat et fus la cause indirecte de beaucoup de chefs-d'œuvre.

Notre artiste, à qui M. Hugei avait proposé de faire le voyage des Indes-Orientales, et qui n'avait pas accepté, passa quelques mois tout seul, tantôt à Alexandrie, tantôt à Kanka, à Hosettt) et au Caire, où étaient restés le docteur et le naturaliste prussien, qui, tous deux, avaient trouvé à se placer avantageusement au service du pacha, dont il fit le portrait, non sans peine, car «ce diable d*homme » voulait être peint saus poser, prétention assez gênante pour la ressemblance, qui fut pourtant réussie. Il eût bien voulu en faire une copie, mais il lui fallut se contenter d'un croquis fait à la hâte et en cachette. Pendant tout ce temps, Marilhat, fit des portraits pour vivre et des études pour ap-

144 L*AAt MODÈtlNB.

prendre. Ses portraits Itii étalent payés 300 fraiMîîs, et ce ohiflte flattait son âmôur-propre. — Il peignit aussi deux décorations pour un théâtre bourgeois d'Alexandrie, où il y avait « des actrices bien jolies. »

Il reita là tout rhiver^ n'osant paà révenir en France, de peur de geler, car, dit-il, a depuis mon séjour en Orient, Je suis devenu Si frileux, que, môme ici, je souffre beaucoup du froid de Phlver, si doux cependant- Que Serait-ce donc, si j'arrivais en France dans cette saison? » Nous aussi, nous avons éprouvé ce frisson en revenant de Gonstamlûe, au mois d'août, après un long bain de soleil à quarântë-httit degrés. Une houppelande doublée de peau d'ours dans laquelle nous nous étions enveloppé ne nous empêchait pas dô claquer des dents sur le quaî de Marseille, et nous ne sommes pas encore réchauffé!

Les fragments que nous ayons cités donnent une iiét assez Complète de l'itinéraire suivi par Marilhat â Texception dô son voyage dans la Haute-Egypte qu'il annonce plusieurs fois, et dont sa correspondance ne contient pas de description^ bien que sa Vue des ruineÊ de Tkèbes et d'autres dessins montrent que le voyage a été accompli. Mais peut-être que les lettres confiées aux mains peu sûres, des fellahs Se seront égarées, ou Marilhat, énervé par « ce mou climat d*Orient, » n'aura pas écrit.

Ce que nous avons détaché de cette correspondance écrite au vol de la plume à de proches parents, sans le moindre soupçon de publicité, fait voir, â travers sa négligence, que Marilhat eût pu acquérir comme écrivain le nom qu'il a conquis comme peintre; son style est net, coloré, rapide; ses descriptions, aidées par l'œil exercé de l'artiste, ont une précision caractéristique des plus rares; chaque objet

est attaqué par son ongle fliilbtttt^ ûbaitue touche posée à SA place et du premier coup : il a daius aon aiyle unô grande puissance de réalisation plastique, ^our bieâ écrire un voyage^ il faut un littérateur aveo dei qualités de peintre ou ua peintre avec Un aentimiUt littéfttlre^ et Marilbat remplit parfaitement ces eonditiont j c'était du resté un esprit vif^ <dair> plein d'aotitité et de feii> légèrement ironique et se plaisant aux lectures choisies : Montaigne^ Ger^ vantes et Ral)elais étaient ses auteurs de pré<ttleetion; il aimait à peu'ler et parlait bien. Ses eonversàticns itoulaient en général sur dès théories d^art tantdt paradoxales^ tantôt profondément sensées^ suivant sc^humeui^^ qu^lldévelôp* pait avec beaucoup de verve et d'éloquence t Fart fttt l'idole de sa vie et la consuma tout entière*

Dans le po8t^4ofiptum de plusieurs de ses lettres^ il patie arec une sollicitude inquiète du sort de son tableau ent oyé au Sabn avant son départ^ et demande l'avis de Gicdrî et de Gaînille noqueplan> et plus tard^ lorsqu'on lui marque que quelque»*unes de Ses études apporta en t^^rance ont été comparées à celles d'l8aJ)ey par des connaisseurs^ il se récrie^ quoique le compliment l'ait touché au vif s < Isabey est un habile peintre, et je ne suis qu'un Jeune croûton I »

hevenu à Paris après une si longue absence, que devait prolonger encore un voyage m Italie^ projet qui ne s'ac^ oomplit paS| Marilhat se posa tout de suite au premier rang par son tableau de la Plaùe de VEtbékiéL Décampe revenait^ lui aussi, de son pèlerinage, et lançait, ft travers les ruelles crayeuses de Smyrne, cette Patrouille turque qui Courait si Vite, quô son ombre ne pouvait la suivre sur les murailles. La pehitute avait ses Orientaleê comme la poésie.

4t4 l'art moderne.

Une des gloires de Marilhat fiit de conserver son origi* nalité en présence de Decamps. Ces deux talents sont des lignes parallèles voisines, il est vrai, mais qui ne se touchent point ; ce que Tun a de plus en fantaisie, l'autre le regagne en caractère. Si la CQuleur de Decamps est plus phosphorescente, le dessin de Marilhat a plus d'élégance. L'exécution, excellente chez tous deux, l'emporte en finesse chez le peintre enlevé si jeune à sa gloire et au long avenir qui semblait devoir l'attendre.

A la Place de VEsbekieh succédèrent le Tombeau du scheick Abon^Mandour, la Vallée des Tombeaux à Thèbes, le Jardin de la Mosquée, les Btdnes de Balbeck, et d'autres chefis-d'œuvre d'une nouveauté, d'un éclat et d'une puissance extraordinaires.

Puis Marilhat fiit pris de maladie du style, maladie que les jeunes paysagistes, revenus dans leurs ateliers, gagnent en regardant les gravures d'après Poussin. La plupart en meurent ou restent malades toute leur vie. Notre Égyptien, habitué aux fléaux, à la peste, au choléra, à la dyssenterie, et d'ailleurs violemment médicamenté par une critique intelligente^ survécut et rentra dans sa par^ faite santé pittoresque.

Au salon de 1844, qui, si cette expression peut s'étendre à la peinture, fut le chant du cygne de Marilhat, il envoya huit tableaux, huit diamants : un Souvenir des bords du Nily un Village près de Rosette, une VUle d^ Egypte au crépuscule, une Vue prise à Tripoli, un Café sur une route en Syrie, etc.

Le Souvenir des bords du Nil est peut-être le chefd'œuvre du peintre, nous dirions presque de la peinture. Jamais l'art du paysagiste n'est allé plus haut ni plus loin.

HARILHAT. 125

C'est si parfait^ que le travail n'a laissé aucune trace. Ce tableau semble s'être peint tout seul comme une vue répétée dans une glace. Nous en avons écrit jadis une description que nous reproduisons ici comme prise sur le fait. « Les teintes violettes du soir commençât à se mêler à Tazur limpide du ciel^ où la lune se recourbe comme une faucille d'argent. Des tons de turquoise et de citron pâle baignent les dernières bandes de Thorizoo, sur lequel se détachent en noir les colonnes sveltes et les él^ants chapiteaux d'un bois de palmiers plantés sur une rive qui forme une ligne de démarcation entre le ciel et Teau^ miroir exact qui en réfléchit les teintes. Dans l'ombre de cette rive conunencent à scintiller quelques points lumineux^ étoiles de la terre qui s'éveillent à la môme heure que celles de là-haut. Un troupeau de buffles s'avance dans le fleuve pour s'abreuver ou le traverser à la nage. Dans le ciel, un essaim de grues vole en formant le Y ou le delta. On ne peut rien rêver de plus calme, de plus taciturne et de plus mystérieux. 11 règne dans cette toile une fraîcheur crépusculaire à tromper les chauveshsouris.» Comme la plupart des pemtres, Marilhat eut trois manières : la première, qui se rapporte aux tableaux exécutés en Orient même ou d'après des études faites sur place, a quelque chose d'imprévu, de violent et de sauvage. On y sent passer le soufiCie orageux du Khamsin et ruisseler les rayons fondus du soleil d'Égyte. Tout un cycle d'œuvres où palpitent des souvenirs immédiats, ou du moins trèsvifs encore, se rattache à ce genre. Puis vient la seconde manière, celle du style historique, dans laquelle l'artiste, averti à temps, n'a fait heureusement que très-peu de tableaux, La troisième est probablement celle qui sati^

126 l'art M0I)£&N£.

fera davantage leâ amateurs. Marilhat^ pendant cett« pé^ riôde, se préoccupait de Texécutlon à un point excessif, il apportait le plus grand soin au cboix de ses panneaux et de Ses couleurs; il grattait, il ponçait, il se servait du rasoir, glâôalt, reglaçait, et employait toute* les ressources matérielles de l*art. Jamais tableaux n'ont été l*objet de tant de précautions; il laissait quel<]t[èfoii» une teinte sécher trois mois avant dé revenir dessus; auissi avaiMI toujours une grande quantité d'ouvrâgèsi êtt train. Pour nous, et les artistes seront de notre avis, nous préférons sa première manière, moins parfaite sans doute, mais plus hardie.

On a bien Voulu nous montrer les études et les tableaux que Marilhat a laissés à sâ mort, ou plutdt dès le com^ mencement de sa funeâte nUdâdie, à un état d'ébauche plus ou moins avancé.

Nous sommes entré dans la petite chambre qui les renferme empilés les uns sur les autres, ou tournés contre la muraille, avec un sentiment de profonde tristesse r un autre tombeau avait le corps du pauvre grand artiste, mais là était enterrée son âme. Ce que nous avons vu a doublé nos regrets. Pourquoi faut-il que le pinceau se soit échappé si tAt de Cette main sans rivalet Tout l'Orient nous est apparu dans ces esquisses et ces ébauches étincelantes; déserts arides, vertes oasis, caroubiers au feuillage Itiisant, palmiers aux grappes rouges, villes aux coupoles d'étain, minarets élancés comme des mâts d'Ivoire, fontaines aux arcades dentelées, ruines massives, caravansérails qu'encombre une foule brillante et bigarrée, caravanes aux types variés et bizarres, défilés de chameaux profilant sur l'horizon fauve leurs cous d'autruche et leurs dos gibbeux; buffles difibrmes descendant à l'a-

ICAJaiLHAT. itî

brèuvoiir ou $e vatiti^ant dans la vase^ sauvages habitants dtt Sennâar pareils à des statues de jais^ temples à moitié enterrés dans le sabl», riôû n*y manque. Ce qu'il y a de singulier dans tes tableaUi, c'est que les pônlons peintes sont parMtement achevées^ quoique le veftte de la toile sôit laissé en blanc. L'exéôutlon de Matilhat était si sûw, que tout coup portait. De simples frottéiS à là terre de eassel ont la perfection du travail le plus patient. Cette certitude de main, soutenue par une pratique incessante et Aeâ études immenses, lui permettait de peindre très-vite sans tomber dan s le désordre, les bavochures, le gâchis et le tumulte de Tesquisse. Son tableau semblait fait derrière la toile. Il ne le peignait pas, il le découvrait.

Cependant, soit désir de la perfection, soit mobilité d'esprit, il n'a produit relativement à sa fécondité qu'un petit nombre d'oeuvres terminées, bien qu'il ait travaillé avec un acharnement et une assiduité sans exemple.

Cette chambre ne contient pas moins de deux ou trois cents toiles commencées et menées jusqu'à un certain point d'exécution. Les moins faites ne sont pas les moins belles. Il serait à souhaiter que la famille de Marilhat fît une exposition de son œuvre complète, tableaux, dessins, études, et Ton verrait quel grand peintre la France a perdu dans ce jeune homme mort si déplorablement, et à qui elle eût pu épargner un chagrin. Marilhat, après cette radieuse exposition de 1844, croyait avoir mérité la croix, — il ne pensait pas que ce fût un hochet; — on lui donna nous ne savons plus quelle médaille qui se distribue aux demoiselles qui font des bouquets de fleurs et des intérieurs vertueux. Il en conçut une mélancolie qui altéra son esprit, déjà si troublé, et précipita sa an, dès longtemps prévue.

128 l'art mobërne.

Puissent ces quelques pages ramener Fattention sur cette tombe que trop d'herbe environne^ bien qu'elle soit récente ! Hélas 1 le pauvre Marilhat joue de malheur. Qui lira aujourd'hui ces lignes où il ne s'agit que d'art^ de souvenirs de voyage^ de tableaux et d'ébauches interrompues par la mort? Écoutera-t-on le poète qui^ au milieu de la tourmente révolutionnaire, essaie de raviver dans les mémoires distraites l'admiration pour un grand peintre, et qui traverse les rues ensanglantées pour aller poser une couronne sur le nom de Marilhatt

pu

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