BEAU DANS L'ART
On connaît les Nouvelles genevoises de M. Tôpffer; elles ont été ici même appréciées par une plume trop habile^ trop ingénieuse, pour qu'il soit nécessaire d'y revenir. Le Presbytère, V Héritage, la Bibliothèque de mon on^te et surtout la Peur sont de petits chefs-d'œuvres où Sterne, Xavier de Maistre et Bernardin de Saint-Pierre se fondent heureusement dans une originalité d'une saveur toute locale; aujourd'hui, c'est sous un autre point du vue que nous allons envisager M. Tôpffer.
L'auteur des Nouvelles genevoises, de Rosa et Gertrude, des Voyages en zigzag, était, comme chacun sait, maître de pension^ quoiqu'il ait d'abord t«nté la carrière des
(4) Béfieasion» et menus Propos d'un peintre genevois, OQTrage pOBttiume de M. Tôpffkk.
arts. Entraîné vers la peinture par une vocation sincère,' il y renonça bien à regret, à cause de la faiblesse de ses yeux, sinon totalement, du moins comme profession formelle. Nous n'avons vu de M. Tôpfifer ni tableau ni « lavis à Tencre de Chine, x> ce qua nous regrettons beaucoup j mais, si nous ignorons sa peinture sérieuse, nos doigts ont feuilleté et refeuilleté les albums comiques où, dans une suite de densins au trait, il qoqs a déroulé leg aventures de MM. Crépin, Jabot, Vieux-Bois, Cryptogame et autres personnages grotesques de son invention. Le grand Goethe daigna sourire aux fantaisies drolatiques du caricaturiste genevois, et ses petits cahiers lithographies obtinrent un succès européen.
n serait difficile de trouver en France des équivalents pour faire comprendre le talent de M. Tôpflfer comme dessinateur humoristique : ce n'est ni la finesse élégante d^ Gavami, ni la puissanoe brutale de Daumier, ni Taxagé^ ration bouffonne de Cbam, ni la chai:ge triste de Traviàs. Sa maaiàre ressemblerait plutôt à oelle de TAiiglals Gruikaobaiiok;maiail y a chez le genevois mohp d'es* prit et plus de naïveté s on voit qu^il a étudié avec beau*^ coup d'attention les petits bonsnhommes dont les gaminsi ebarbon&â&t les murailles avec des lignes dignes de Part élamsque pouv h grandeur et la simplioité ; tf^t même h sujet de l'un des plus charmants chapitres de son liVM. n a dû également s'inspirer des byzantins d'Éplnal. Lesf belles images dUenriatte et Damon, du Juif errant j IsaaQ Laquedem, dû Geneviève de Bradant, de PyvaQie et Thisbé, devaient, à coup sûr, orner son musée ou son, eahîAet da tdNi,yail« Il e& a ap^a l'art de rendre sa fiensée, sans lui rien faire perdre de sa ftyroe^ en quelqiMl;
traits cUciflifa^ dont la pBéoMupatioii des détails anatoroi* qiies 6t de la térité boorgeoiae i|e vient pas troubler une seule minute la hardiesse sereine. Aussi quelques-unes de ses pluches peuye&tndles être mises à côté des vignettes qni ornaient PancianuQ édition du Dwble ammrmàûo de Gazette^ et dont les illustrations les plus soignées et les ipîeiui finies n^'ont pu faire oubli» le gribouillage prisiesautier et profondément significatif.
^ous avons un peu insisté^ avant d'arrivé aux R4* flmoM tt wi$m4Ê PropoB, sur le oaraotère du dessin de M. T0pffiv^ du moins tel qu'on peut le deviner d'après des cahiers de charges eroquées i la plume^ pour charmer les Idiim des soirs d'hiver et réveiller la gaieté du cercle intime, n voudrait^ autant que possiUe^ entre la pensée et la réalisation de cette p^sée, atténuer ou supprimer le moyen; il trouve ayee raison cette figure de soldat griffonnée par un écolier^ où les bufSeteries^ les épau- IfitteS; les houtOTis de Punifonna» sont indiqués d\ine manière presque hiéroglyphique^ supérieure à ce gueis rier romain ombré sdgneusemept p^ un rapin au bout de deux ans d'atelier, Dans le charbonnage informe^ l'idée de soldat é(date avec bien plus de force que l'idée de guerrier dans le dessin savamment fini. S'il eût conti« nué ses étudep pittoresques^ M. Tôpfhr eût assurément cherché le naïf^ car^ bien que la naïveté soit ou paraisse être plus qae toute autre chose un don inné^ on peut néanmoins la cultiver et la préserver d'altération comme une planta précieuse, quoique semée d'elle-même ^ et qu'on entoure de soins délicats.
Les Méflexumê et mênua Propos d'un peintre genevoh devaient être primitivement un traité sur le lavis à l'encre
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de Chine; mais l'auteur^ après avoir achevé le premier livre, s'aperçut qu'il n'y était question ni de lavis ni d'encre de Ghine^ ce qui est un bien petit malheur. En effets quelle raison aurait un écrivain de caprice de gêner sa fantaisie pour le mince avantage do faire cadrer son OQjuvre avec le titre?
M. Tôpffer débute par un chapitre sur le sixième sens y car, au delà du tact, de l'ouïe, de la vue, de l'odorat, il existe une perception des choses naturelles qui ne se rapporte à aucun de ces sens. Ce sixième sens se sert des autres comme d'humbles esiclaves : lui assigner une place certaine est difiScile; il réside peut-ôtre dans le cerveau, mais qui pourrait l'aflarmerî Les animaux en sont privés et beaucoup d'hommes aussi, car l'homme se divise en trois classes : -— l'homme végétatif, l'homme animal, l'homme intellectuel. Plusieurs, très-braves gens du reste, voient la nature comme l'arbre voit le ciel ou comme le mouton voit le pré; d'autres, plus forts, ont la perception du bleu et du vert, mais sans en déduire aucune conséquence; quelques-uns remarquent les différences et les rapports de ces tons, et il en résulte pour eux une sensation de beauté, une idée qui n'est ni dans le ciel ni dans la prairie. Ceux-là jouissent du sixième sens : ils ont la bosse, quoique non bossus^ ils possèdent ce que Boileau appelait l'influence secrète.
Si vous n'avez pas la bosse, cherchez quelque honnête métier, quelque emploi lucratif; mais, croyez-m'en, ne passez jamais votre pouce dans le trou d'une palette, ne vous servez du papier que pour faire des factures ou des quittances, et gardez-vous de laisser tomber vos doigts sur rivoire d'un clavier, car vous n'êtes, ne fûtes et ne
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serez jamais que ce que les étudiants allemands aiq[)ellent un philistin, et les artistes français un bourgeois. Les arts ont cela d'admirable et de particulier^ que Tesprit le plus lucide^ le raisonnement le plus juste^ joints à Térudition la plus \aste et au travail le plus opiniâtre^ ne servent à rien quand on n'a pas le sixième sens. Ceci ne veut pas dire que les gens* doués ne doivent pas étudier^ mais que rétude est parfaitement inutile à ceux qui .ne le sont pas. L'art différent en cela de la science^ recommence à chaque artiste. Hors quelques procédés matériels de peu d'importance^ tout est toujours à apprendre^ et il faut que l'artiste se fasse son -microcosme de toutes pièces. En art^ il n'y a pas de progrès : si le bateau à vapeur est supérieur à la trirème grecque^ Homère n'a pas été dépassé^ Phidias vaut Michel-Ange^ auquel notre âge n'a rien à opposer. Chaque poête^ chaque peintre, chaque sculpteur emporte son secret avec lui; il ne laisse pas de recettes. Le grain des toiles^ la manutention des couleurs^ le choix des pinceaux dont il se servait, voilà tout ce que l'on peut s'appr(q)rier de son expérience. Un chimiste^ un mathématicien, un astronome, prennent la science juste au point où leurs illustres prédécesseurs l'ont laissée, et la conduisent, autant que leur génie le permet, à un point où d'autres la reprendront; mais cette conception du beau, qui emploie pour se produire les formes et les symboles extérieurs qui l'ont excitée, n'est pas additionnel lement perfectible. Tout homme qui n'a pa& son monde intérieur à traduire n'est pas un artiste. L'imitation est le moyen et non le but; pai» exemple, Raphaël est virginal, Rubens sensuel, Rembrandt mystérieux, Ostade rustique. Le premier cherche dans la nature les formes qui se rapprochent le
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plus de son type préeouou ; 11 choisit les plus belles têtes dé femmes et de Jeunes ftlles^ il épnre leurs traits^ allonge les ovales de leurs figures, amincit leurs sourcils vers les tempes^ arque leurs paupières et leurs lèvres pour les faire coïncider avec le sublime modèle quHl porte au dedans de lui-même. Rubens a besoin de chairs satinées^ de chevelures blondes, de bouches et de joues vermillonnées, de velours miroitants, de soies chiffonnées, de métaux lançant des paillettes de fèu. Pour traduire la fête étemelle, la kermesse royale qui se donne dans son âme, il emprunte la pourpre, l*or, le marbre et l'azur partout où ils se rencontrent. Rembrandt, âme de songeur, d'avare, d*antiquaire et d*alchimîste, prend aux vieux édifices leurs arcades noires, leurs vitraux jaunes, leurs escaliers en colimaçon qui grimpent jusqu'aux voûtes et se perdent dans les caves, aux marchands de bric-à-brac leurs anciennes armures, leurs vieux coffres, leurs vases bossues, leurs ajustements étranges ou tombés en désuétude, aux synagogues leurs rabbins les plus chauves, les plus chassieux, les plus ridés , les plus sordides et les plus ranees, et, de toutes ces formes douteuses, bizarres, effrayantes, quil plonge dans Fombre fauve de son atmosphère, il fait son œuvre lumineuse et sombre, il réalise ses rêves ou plutôt ses cauchemars. Ostade, quand 11 asseoit un Flamand près d'un tonneau, à cheval sur un banc de bois, dans un de ces intérieurs où le sentiment du foyer rustique se traduit d'une façon si pénétrante, ne copie pas le manant qu'il a devant lui, bien qu'il paraisse quelquefois en faire le portrait; il le fait servir à la reproduction de l'idéal rustique qu'il porte en lui-même. Aussi^ on peut dire que nulle vierge ne l'est autant
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qa'uHd mOmb ds RaphàKl> que nulle santé Àè s'épantmit aussi irivace que eeUe ded fekumes de Rubend ; que Jamaià alcbiinisten'a regardé d'uu œil pluâ inquiet^ plus scru*tateur^ pluâ prof<md, lé micrteosmé ï^ayonner aux miirs de sa <^ttle^ que cet homme esquissé en deux toups de pointei qui se lève à demi de son fetUteuil, dans une des ftomidables eàux^-fortes de Rembrandt^ et que le rustre le plus lourde le plus patâUd^ le plus bi^^arremeut taillé à coupe de serpe^ le plus vêtu de haillons bruns^ le plus terreux et le plus enfùmé> est presque un citadin à côté d'un paysan d'Ostade. Où oes peintres ont^ils vu une sem- Idable Tierge^ une telle courtisane^ un pareil alchimiste et un paysan de celte tournure?
De tout ceci, il ne faut pas conclure que l'artiste soit purement subjectif; il est aussi objectif : il donne et re^ çoit. Si le type de la beauté existe dans son esprit à Pétat d'idéal, il prend à la nature des signes dont il a besoin pour les exprimer. Ces signes, il les transforme : 11 y ajoute et 11 en ôte, selon le genre de sa pensée, de telle sorte qtt*un objet qui, dans la réalité, n'exciterait aucune attention, prend de l'importance et du charme étant représenté; car les sacrifices et les mensonges du peintre lui ont donné du sentiment, de la passion, du style et de la beauté. Tous les Jours, on Voit des vaches dans des prairies, des ponts ruinés, des animaux qui passent des ruisseaux à gué, et l'on n'y prend pas garde : d^oû vient que ces mêmes choses, sous le pinceau de Paul Potter, de Karel du Jardin, de Berghem, vous arrêtent et vous séduisent? Est-ce la vérité de l'imitation qu'on admire? Nullement; les tableaux les plus vrais n'ont jamais fait lilusion à personne^ et l'illusion n'est pas le but de Tart,
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Sans cela^ le chef-d'œuvre suprême serait le trompe-Fosil^ et le trompe-l'œil est exécuté par les peintres les plus médiocres avec une certitude mathématique. Les dioramÂ^ les panorama^ les navaiorama^ ont produit en ce genre des effets merveilleux, et cependant Peter Neef, Yan de Velde et Backuysen, dont les toiles ne trompent qui que ce soit une minute, sont restés les rois de Tintérieur, de la vue architecturale et de la marine.
La peinture n'est donc pas, comme on pourrait le croire d'abord, un art d'imitation, bien que son domaine sentie circonscrit à la représentation des choses extérieures : le peintre porte son tableau en lui-même, et, entre la nature et lui, la toile sert d'intermédiaire. Quand il veut faire un paysage, ce n'est pas Tenvie de copier tel arbre, tel rocher ou tel horizon qui le pousse, mais bien ud certain rêve de fraîcheur agreste, de repos champêtre, de mélancolie amoureuse, d'harmonie sereine, de beauté idéale, qu'il cherche à traduire dans la lapgue qui lui est propre. Même, s'il s'astreint à représenter une vue exacte, sa pensée personnelle ne cessera pas d'être sensible pour cela : si elle est triste, il assombrira la nature la plu3 riante; si elle est gaie, il saura trouver des fleurs dans l'aridité la plus sablonneuse; c'est son âme qu'il peindra a travers une vue de forêt, de lac ou de montagne. C'est ce sentiment de beau préconçu qui inspire au sculpteur une statue, au poète une églogue, au musicien une symphonie; chacun tente de manifester avec son moyen cette rêverie, cette aspiration, ce trouble et cette inquiétude sublimes que causent au véritable artiste la prescience et le désir du beau.
Mais nous voici bien loin du lavis à l'encre de Chine; il