CI HOC
ORVM QVIGUM
QUE LIGAV.RI.
M. de Keranflec'h n'ose traduire cette inscription ; il propose d'y lire Crux. Brit. et mulieris, « la croix de Brit. . . et de son épouse, » — ril ego (un nom propre, suivi de filius Combraci), avec une formule d'absolution, dont les derniers mots seraient quicumque ligaverit. Son dernier lec'h est celui de la montagne de Grac'h (fig-. 64), aujourd'hui placé au musée de Vannes ; il y déchiffre les mots :
LAPIDEM HERANNVEN
FIL (ius.) HERANAL
AMIE RANHVBRIT
qu'il traduit « Pierre de Nuen, fils d'Alamic. » (V. la page 334 de son curieux mémoire.)
Les caractères employés dans toutes ces différentes inscriptions semblent appartenir, du moins dans quelques cas, aux vieux alphabets bretons, publiés l'un par le P. Grégoire de Rostrenen', prêtre et prédicateur capucin, dans son Dictionnaire français-celtique (fig. 65), l'autre par le P. dom Louis Le Pelletier, religieux bénédictin de la congrégation de Saint-Maur, à la fin de son grand Dictionnaire de la langue bretonne (fig. 66).
Le P. Grégoire prétend les avoir tirés d'un ancien calice de
l'abbaye de Landevenec, d'une croix de pierre en Plou-Sané, et du château de Lezascoët, près de Douarnenez.
Gomme ils sont à peu près introuvables, nous avons cru bien faire en les reproduisant à cette place, près de nos pierres elles-mêmes ; le lecteur en pourra faire ainsi une comparaison plus fructueuse.
Fig. 73. — Croix avec ornements en feuilles do fougère et cercles concentriques. — Saint-Laurent-du-Pouldour, près de Morlaix {Finistère).
Nous en avons rapproché deux alphabets étrusques (fig. 67), dont quelques lettres ont une certaine analogie avec les anciens caractères bretons ; puis nous avons mis en regard (fig. 68) l'alphabet oghamique, publié par Jean Reynaud. Celui-là n'est placé ici que pour faire ressortir la différence des lettres Scandinaves avec les nôtres.
Nous ne pouvons nous étendre sur ces comparaisons, qui nous mèneraient beaucoup trop loin.
Il est temps de revenir à nos saints irlandais, et de constater leur influence sur les provinces qu'ils évangélisèrent avec tant de zèle et tant d'amour de la vérité sainte.
LES MÉROVINGIENS
Grâce a leur immense charité, la pierre, selon le grand axiome des druides, fut solennellement déclarée « bonne avec l'Evangile. »
(igSSgtf
Fig. 'i. — Pierres sculptées d'Ecosse, d'après John Stuart, à Edimbourg. [Sculptures stoncs of ScoUand.)
Tout le pays courba la tête sous leurs mains bienfaisantes, et partout, dans l'ouest, dans le nord, et même dans le centre de ces contrées, ils
Fig. 75. — Lec'hs écossais, d'après Jolin Stuart.
fondèrent des monastères et des collèges, oii nous retrouverons vivantes les traditions des ancêtres, quand viendra l'heure de la grande révolution sociale qui remit, au xn^ siècle, le peuple de France à sa vraie place.
Gomme en Bretagne insulaire, la transition du culte d'Ésus à celui de Jésus se fit, cette fois, sans luttes, sans persécutions et sans martyrs ; on peut suivre, pour ainsi dire, la trace de ce fait dans la forme même des croix qui succédèrent aux pierres levées.
Le menhir s'était fait lech, le lec'h devint naturellement calvaire.
Fig, 76. Lec'hs écossais, d'après John Stuart, d'Edimbourg.
A Plouarzel (fig. 69), cette transformation saute aux yeux ; notre gravure s'explique d'elle-même et n'a pas, ce nous semble, besoin de plus de commentaires.
A Garnac, sur la route qui mène aux grands alignements de Kermario (la Cité des morts), une croix qui semble taillée par les mains qui ont dégrossi les dolmens est couverte de dessins plus druidiques qu'autre chose (fig. 70).
Au Gosquer, sur d'immenses ruines de cités ensevelies [Cos-ker, Vieille- Ville), nous en voyons une autre profiler sa silhouette naïve, ornée d'une marque humaine, comme à Plouagat (fig. 71 et 72), et de
LES MÉROVINGIENS
volutes bizarres assez semblables à celles que l'on rencontre sur les médailles antérieures à la conquête romaine.
A Saint-Laurent-du-Pouldour, enfin, près de la fontaine sainte où le paysan de la montagne et de la grève vient tous les ans après la moisson faire la lustration prescrite par les anciens rites, les feuilles de fougères des grottes morbihannaises s'allient, sur une dernière
Fig. 77. — I. Tombeau dit de Conan Meriadec, à la cathédrale de Saint-Pol-de-Léon. — 2. Tombeau trouvé à Saint-Séverin. (Musée de Cluny.)
croix primitive, aux cercles concentriques des stones d'Angleterre et d'Ecosse (fig. 73).
Pour mieux faire comprendre ce dernier rapprochement, cette parenté des deux peuples, que les monuments nous montreraient, si l'histoire n'était pas là pour le prouver plus sérieusement, nous donnons ici (fig. 74, 75 et 76) quelques pierres, non plus armoricaines, mais purement britanniques, dessinées par John Stuart d'Edimbourg, et publiées par lui dans son grand ouvrage sur les lec'hs de l'Ecosse {Sculptures stones of Scotland).
Malgré un caractère tout personnel, nous retrouvons encore sur ces lec'hs étrangers toute notre ornementation bretonne, subissant déjà, néanmoins, un peu plus que chez nous, l'influence des Scandinaves et des Saxons.
LART NATIONAI,.
Au pied de tous ces lec'hs il n'est pas rare de rencontrer des grands coffres de pierre chargés également d'ornements.
JNous avons vu qu'à Sainte-Triphine, on en avait découvert deux : l'un devant le menhir de Saint-Tromeur, l'autre à une faible distance de cette pierre levée. Presque tous les cimetières des petites églises bretonnes en possèdent. La cathédrale de Saint-Pol-de-Léon en montre
Fig. 78. — 1. Tombe du Musée de Cluny. — 2. Tombeau trouvé à Sainl-Germain-rAuxerrois. — 3. 4. 5. 6. Fragments de tombes en plâtre trouvées rue de l'Arbre-Sec et au cimetière de Saint- Germain-l'Auxerrois. (Musée de Cluny.)
un (flg. 77), que l'on prétend avoir été creusé pour contenir le corps du fameux Gonan Mériadec ; mais, depuis que les savants ont démoli ce personnage, le cercueil n'a conservé de valeur qu'aux yeux des archéologues. Dans l'église de Brelevenez on a fait un bénitier immense avec un autre cercueil du même genre.
Le cimetière de Saint-Gcrmain-des-Prés était plein de coffres analogues. Ils sont presque tous aujourd'hui déposés au Musée de Cluny ou à l'hôtel Carnavalet (fig. 78). Sur la plupart, à Saint-Germain-l'Auxerrois, à Saint-Séverin comme à Saint-Pol, on retrouve la croix pattée de nos lec'hs bretons. Cette croix est la marque typique de l'époque mérovingienne.
LES MEROVINGIENS.
On la voit sur l'autel de Sainte-Marthe, à Tarascon {ûg. 79).
M. Frédéric Moreau en a découvert plusieurs à La Sablonnière.
Les pignons des vieilles églises d'Auvergne en sont décorés.
Quand nous essayerons de faire, dans un prochain chapitre, l'histoire de la croix, nous pourrons y revenir.
Ce fut cette croix que plantèrent partout chez nous les moines d'Hibernie ; ce fut à l'ombre de cette croix que se fit la révolution
Fig. 79. — Autel antique dans l'église Sainte-Marthe de Tarascon.
gaélique qui devait avoir tant d'influence sur l'esprit du christianisme dans nos contrées, sur nos tendances politiques, et aussi sur notre art.
Le byzantinisme allait revenir, et, grâce à son alliance intime avec les descendants de Mérovée, tout pénétrer bientôt de ses visions fantastiques et de ses subtilités énervantes.
Si les vieux Gaulois du continent n'avaient pas reçu, à cette époque cette infusion nouvelle et vivifiante de sang national-, peutêtre aurions-nous été complètement anéantis par les cherubs et les monstres de l'Asie.
Heureusement que ces nobles émigrés, que Rome a toujours refusé de canoniser légalement, prirent en main la besace, le bâton,
traversèrent l'eau dans les étranges barques dont nous avons parlé, traitèrent tous ces dragons plus ou moins ailés comme ils le méritaient, et, nousinvitant à la grande communion de la nature, suivant la belle expression de M. Henri Martin, nous rappelèrent à nousmêmes et nous sauvèrent ainsi d'un irrémédiable désastre.
Fig. 80. — Sceptre du roi Dagobert 1er, autrefois conservé dans le Trésor de l'église de Saint-Denis.