‹ L'art nationalChapitre 12 sur 88 · PI. III · texte numérisé non relu

PI. III

FAiSCblAU D'AUMES CAULU VINGIENNES.

D'<ipi-6s les reconslitiitions du Miisûo d'ai'lillcrie.

LES CARLOVINGIENS

Enfin il meurt dans une île du Rhin, près de Mayence, jetant à deux fois dans l'air ce cri mystérieux Huz, Huz, croyant renvoyer le démon qui le hante et qui va peut-être emporter son âme dans le séjour des éternels désespoirs.

Fig. 93. — Le rocher de l'Aiguille et la chapelle de Saint-Michel, au Puy-en-Velay.

Né pour obéir, imbu jusqu'aux moelles de la crainte à.Vi Seigneur qui, d'après les Sémites, est le commencement de la sagesse, il n'eut jamais aucune des qualités qu'il faut à un chef destiné à commander à des hommes de cœur.

Lothaire, l'un de ses fils (fig. 81), qui fut empereur après lui, était, dit M. Henri Martin, un esprit médiocre, violent, égoïste et avide, qui intriguait toujours comme un Byzantin qu'il était, au lieu de franchement guerroyer.

Il n'eut en rien le courage de son ambition, se fit battre honteusement par ses frères à Fontenailles, et ne laissa dans l'histoire qu'un nom, celui qu'il imposa à cette pauvre province de Lorraine, qu'il gouverna quelque temps".

Après lui vint Charles le Chauve , cet enfant gâté de la belle

Fig. 94. — Chapelle de Sainte-Agathe, à Langon (lUe-et-Vilaine).

Judith la Bavaroise, « ravissante beauté qui tournait le cœur des hommes en tout ce qu'elle voulait, » épouse peu fidèle du vieil empereur Louis, qu'elle plia facilement à toutes ses volontés, partageant et départageant le royaume avec un sans-gêne incroyable.

Charles le Glabre [Karoîus glaher) [fig. 82] fut un souverain digne

1. Le nom de Lorraine, en effet, fut donné à celle partie de l'Auslrasie sous le règne de son fils Loliiaire H. Il signifiait royaume de Lolhaire ou royaume du fils de Lolhaire, en tudesque, Lotherrike ou Lolher ingrikc, en latin Lothariiifjia ou Lolharii regnum, d'où l'on a fait Lolhcn-egne, Loheraine, Lorraine. Lothairc, du reste, était une façon française de prononcer Chlotaire, sans le Ch' allemand. Lodewlg, de môme, dérivait de Cklodcwig dont nous avons fait d'abord Clovis, puis Lovis et Louis, qui fut un des noms les plus communs des souverains qui se succédèrent sur le trône de France.

LES CARLOVINGIENS

en tout point de son père : enfant de vieillard, d'une mollesse rare, plus occupé de sa personne que du bien de son peuple K II n'eut de courage que pour tuer de sa propre main le duc Bernard, l'amant de sa mère, non sans un soupçon de parricide. Cet homme ne vaut vraiment pas la peine qu'on s'arrête à étudier son caractère. Violent, timide, versatile et déloyal, il s'imprégna de tous les vices de son temps, et

Fig. 95. — Temple de Lanleff, près de Pontrieux (Côtcs-du-Nord) ; vue g.'nérale.

son nom, dit l'historien que nous nous plaisons à citer, ne peut rappeler que des souvenirs de malheur et de honte, (fig. 83). [Henri Martin, Histoire de France, t. II, p. 468.]

L'héritage de Glovis avait fini par tomber dans les mains de princes débiles, que des bœufs traînaient à pas lents à travers leurs

1. A l'assemblée de Pontion, en juin 876, au milieu des évoques et des seigneurs de la Gaule, convoqués par lui pour confirmer son couronnement par le pape, « il se montra vêtu, à. la manière des empereurs l)yzantins, avec une longue dalmatiquc tombant jusqu'aux pieds et la tête couverte d'un voile de soie sur lequel était posé le diadème : dédaignant les anciennes coutumes des rois francs, il u'estimait plus que les vanités grecques. » {Annal. Fuld., Henri Martin, t. II, p. 464.}

royaumes, dans de grands chariots garnis de tentures. L'histoire les a flétris du nom de fainéants.

Celui de Gharlemagne devait passer en de plus mauvaises mains encore. La seconde race finit plus mal peut-être que la première. Pépin, l'un des fils du Débonnaire, devint imbécile et maniaque à force de boire. (Henri Martin, p. 405.)

Fig. 9G. — Temple de Lanleff; aspect des arcades.

Karl, roi de Provence, fils de Charles le Chauve, mourut épileptique et impuissant. (Henri Martin, p. 454.)

Louis, son frère, était bègue, et s'appelle Louis le Bègue dans

l'histoire.

Charles le Gros, ayant derrière lui toute une armée, campée à Montmartre, et devant lui les Parisiens, qui avaient défendu leur ville héroïquement pendant dix-huit mois contre l'invasion des rois de la mer, les terribles Normands, ne sut qu'acheter argent comptant le départ de ces pirates.

Enfin, les chroniqueurs nomment l'un des derniers de ces rois Charles le Simple, en latin stuUus, le sot.

LES CARLOVINGIENS

Commencer par un héros et finir par un imbécile, c'est triste ; mais combien avons-nous vu de dynasties suivre, hélas! cette route désastreuse.

Fig. 97. — Église de Savennières (Maine-et-Loire). Appareil de briques disposé en feuilles de fougères.

Heureusement que si les rois s'en vont, les peuples restent.

Il y avait alors un pouvoir qui se considérait comme bien supérieur au pouvoir royal : c'était celui de l'Eglise et des évêques. Nous verrons, à propos de l'histoire du sceptre et de la crosse que, si V Itiît/.otio!;

laissait au souverain la qualité de chef, de hélier du troupeau, il se réservait d'en être toujours et avant tout le pasteur.

Les évêques jouèrent alors, dans l'ordre politique, un rôle considérable.

Nous les avons vus déposer solennellement Louis le Débonnaire, dans la fameuse cérémonie de Saint-Médard de Soissons, quand ils forcèrent ce pauvre empereur à lire à haute voix une formule odieuse, par laquelle il se déclarait coupable d'avoir mal géré la charge à lui confiée par eux. Ils s'attribuaient, même en dehors du pape, le droit de lier et de délier les consciences, et relevaient selon leur bon plaisir les peuples du serment de fidélité que ceux-ci devaient à leur prince.

Pépin, par besoin dynastique, s'était fait sacrer à Saint-Denis avec sa femme et ses deux fils par le pape Etienne II, le 28 juillet 754 '.

Gharlemagne, demêmehéni-par Adrien, fut pompeusement couronné par Léon III, le jour de Noël de l'an 800, dans la basilique de Saint-Pierre, à Rome -.

Charles le Chauve enfin, un jour de Noël aussi, en 875, suivit l'exemple de son aïeul et reçut de Jean VIII la couronne du Saint- Empire.

Pépin avait acheté son titre par la donation au tombeau de Saint- Pierre de la Romagne, du duché d'Urbin et d'une partie de la Marche d'Ancône, — Simple origine du pouvoir temporel des papes.

Karl le Grand paya le sien par la confirmation entière de cette donation.

1. En 7j1, Pépin avait déjà chargé révériiic Biiikliaid d'aller à Rome demander à Zacharie une consécration formelle de son droit au trône. On sait que le pape lui répondit que, « de par l'autorité de saint Pierre, il déclarait aux Francs que Pépin, possédant la puissance royale, devait jouir aussi des honneurs de la royauté. » A la suite de cette décision souveraine, Hildéric, le dernier des Mérovingiens, « qui se disait faussement roi, » fut par l'assemblée des évêques et des leudes, à Soissons, déposé, tondu et relégué parmi les moines de Sitliicu, à Saint-Omcr. — Ainsi finit la dynastie de Clovis; ainsi commença celle de Gharlemagne.

2. Le jour de la Nativité, 25 décembre de l'an 800, le roi Karl était entré dans l'église avec tout le peuple, pour la messe solennelle de ce jour, et, s'étant incliné devant l'autel pour prier, le pape Léon lui posa une couronne sur la tète et tous les Romains crièrent par trois fois : " A Karl très pieux, Auguste, couronné de Dieu, grand et pacifique empereur, vie et victoire! n Après les Laudes, le ponlile se prosterna devant lui et Vadora suivant la coutume établie du temps des anciens empereurs. (Henri Martin, p. 338.)

LES CARLOVINGIENS

Quant à Charles le Chauve, il se contenta, pour remercier le pape, de consentir à ce qu'il se donnât en France un lieutenant, vicaire apostolique, primat des Gaules et de Germanie '.

Fig. y«. — Mur méridioual de la nef de l'église de Gravant. [Opus spieaium, opus reticulatum.)

Les évêques français, qui se souciaient peu du pape, n'en restèrent pas moins les grands dispensateurs des sceptres et des couronnes.

1. Ce fut Anségise, archevêque de Sens, qui fut délégué par le pape pour surveiller les intérêts de la cour de Rome dans notre pays ; sa nomination ne fui jamais considérée comme légitime par ses confrères; elle ne s'établit pas solidement et ne fonda chez nous qu'une prétention de plus dans l'Église apostolique. (Annal, de Saint-Bertin. — Henri Martin, t. II, p. 464.)

Karl le Grand n'était monté sur le trône à Noyon, le 7 octobre 768, « que par le consentement des grands et la consécration des évêques. » (Henri Martin, p. 251.)

m i J --J LJ U E3 -J l-ï LJ JL-J iSl LJ LJ «4 Ol O Jl* la i3 1!

l£jijj ly ra lii ]iu lo !u r J i-j jj to .j cj ^ uJ y dJ .=-1

ÉjiElJfflJlllJlJBLilj ja il n iju JUlJJJB

s>^ ^K^^ ff---*^^ liffî^A tfi.Tfipj 'ffgfc-iT F*8f^ l^'f'^ ffWFf

j|ili>il^#iiil>iiiî>iifOii>i|iM>t/

^r. ( ^agJ ^^3^ ^^il ^^ j^-janaagBi-iBi

iBPlsii^'IIO y> Cl U LU w..^. .-__ w., j,i:ij,ii,ayii-jrœi

(WiSiiifelj Jli LU Jî IIP ou '

PBit ^^^t :^ISi« «^£1 ^H

9!£Sm? ^ifTî^* «^gp^* '^y;^^*.

]|]i u a ij nas

fii»tJs«>lL»4 .—^ — ^ -^

[fïi

J , J lJI -s u.» jUJ

'LPu,î»4Jii!l Mis

ÉÉiHilÉl ijii liii toi il li tt diû lU liuiFâ Ife» <i!ti u teiliéuiMiul

Fig. 99. — Appareil gallo-romain à l'église Saint-Pierre de Vienne (xe siècle).

Il fut oint par Fulrad, abbé de Saint-Denis, à l'époque de la mort de son père, en la villa de Gorbeny, le 4 décembre 771.

Nous avons vu le rôle que jouèrent ces illustres prélats sous le règne du Débonnaire.

Charles le Chauve fut autorisé par les évêques à s'emparer du royaume de Lothaire, déclaré par eux « dénué de toute science et de tout bon vouloir pour le gouvernement de l'Etat, et rejeté par le juste

LES CARLOVINGIENS

jugement de Dieu. » Louis le Bègue, enfin, fut sacré à Gompiègne par l'archevêque de Reims.

Ses successeurs suivirent son exemple et se soumirent, ne pou-

•ïi£J j^^lJUdU JllMMIlJiJlil,fflil«€J|li»(iy«|p|lll jmm . JMMMMiâi « M « a J Lli « iil liLIJJiiiMfB

[Uirsasu-jijuJ j j n '

'WMi |l!i» iB 'p À a Hl E" * |-J-JULJ Jt

Fig. 100. — Tympan de porte avec mosaïque de briques, à l'église Saint-Pierre de Vienne (DauphinéJ.

vant faire autrement, aux ordres du clergé qui les dominait complètement.

Pour juger de l'indépendance entière des évêques de France à l'égard du pontife de Rome, il suffit de lire la lettre qu'ils écrivirent à Grégoire IV, quand il vint en Gaule proposer son intervention dans la réconciliation de Louis le Débonnaire et de ses fils, en 833. Grégoire menaçait les partisans de l'empereur d'excommunication majeure ; les

prélats se réunirent, et la main dans la main, dextras dederunt, jurèrent en corps de résister au pape.

Ils lui signifièrent « qu'il n'avait droit d'excommunier personne, de faire quoi que ce fût malgré eux dans leurs diocèses ; que, s'il venait pour excommunier, il s'en retournerait excommunié lui-même^ et qu'il

Fig. loi. — Chapiteaux de l'ancienne église du monastère do Saint Gildas de Rbuys (Morbihan), servant do bénitier à l'église actuelle.

prît garde de perdre sa propre dignité (d'être déposé) pour être venu en Gaule sans qu'on l'eût appelé. » (Henri Martin, p. 395.)

En 870, l'évêque Hincmar, de Reims, qui soutenait avec ses collègues de Metz, Toul et Verdun, le roi Charles le Chauve dans son invasion de la Lorraine, fut apostrophé violemment par Adrien II. Le pape ici chargeait d'anathèmes les amis de Km^olus Glaher et les séparait du royaume de Dieu.

Hincmar répondit au pape « que les royaumes de ce monde s'acquéraient par la guerre et la victoire, et non par les excommunications de Vapostoile ; que ce n'était pas avec des oraisons que l'on relevait les couronnes ; que ses devanciers enfin pouvaient avoir gouverné l'ordre ecclésiastique, mais ne s'étaient jamais mêlés du gouvernement de l'Etat, rempuhlicam, qui appartient au roi ; qu'on n'ordon-

LES CARLOVINGIliNS.

nait pas ainsi aux Francs de suivre le premier venu; que les papes, en un mot, n'avaient jamais imposé pareil joug à leurs ancêtres, et qu'eux ne supporteraient pas une telle prétention de sa part. » (Henri Martin, p. 395.)

Plus tard, lorsque ce même Charles le Chauve eut fait à Rome une soumission complète et reçu du pape le diadème impérial, Adrien envoya son vicaire apostolique en Gaule , nous l'avons vu plus haut. Hincmar encore répondit au souverain pontife « qu'il dépassait, en

Fig. 102. — Chapiteaux de l'église de Locmariaquer et du temple de Lanleff.

cette circonstance, ses pouvoirs et qu'il ne reconnaîtrait jamais à aucun empereur, même sacré par lui, le droit de se mêler des affaires ecclésiastiques. » (Henri Martin, p. 464.)

Du reste, il ne faut pas se figurer que les princes de l'Eglise, au ix°et au x° siècle, ressemblaient aux humbles pasteurs de notre temps. Ils chassaient, guerroyaient et menaient la vie de grands seigneurs ; s'ils écrivaient des capitulaires contre le faste et le luxe, ils étaient les premiers à les enfreindre.

Ils portaient des ceinturons dorés, des couteaux ornés de pierreries, des éperons et des vêtements somptueux (Henri Martin, p. 372). Ils couraient les bois achevai, le faucon sur le poing (Henri Martin, p. 25G). Charlemagne les appelait « les grands luminaires du monde et leur conseillait de conduire avec vigilance le troupeau confié à leurs

soins dans les pâturages de la vie éternelle ; » mais il leur défendait rigoureusement d'entretenir dans leur palais des couples de chiens, des éperviers et des jongleurs. (Henri Martin, p. 309.)

On les voyait sans cesse sur les champs de bataille, avec leurs propres soldats. Karl le Grand écrivait à Fulrad :

« Nous vous ordonnons d'être au rendez-vous le 20 juin avec

Fig. 103. — Chapiteaux de l'église de Saint-Mcnoux (Allier) et de la crypte de Saiiit-Élienne d'Auxerre.

VOS hommes, armés et équipés convenablement ; vous vous rendrez au lieu assigné de manière à pouvoir combattre partout où nous vous commanderons, c'est-à-dire avec armes, outils et approvisionnements ordinaires en vivres et matériel. Chaque cavalier aura un bouclier, une lance avec épée, une demi-épée, un arc et des carquois garnis de flèches. Vous aurez sur vos chariots des outils de difî'érentes espèces, cognées, doloires, tarières, haches, pioches, pelles de fer, et autres instruments nécessaires à l'armée. Vous vous fournirez de vivres pour trois mois, d'armes et d'habits pour six mois. » (Charton, t. P"", p. 196.)

Pendant le premier siège de Paris, quand les Normands vinrent chanter à Lutèce, comme ils disaient dans leur poétique langage, « la Messe des épées, » l'évêque Gozlin conduisit les siens à la

LES CARLOVINGIENS

bataille. Lors de l'attaque furieuse de la tour du Grand-Pont, sur la rive droite de la Seine, attaque qui dura deux jours, il fut même blessé par un javelot Scandinave ; mais la victoire lui resta. Le temps des Grégoire de Tours, des crosses de bois, des évêques d'or n'était plus.

'^'^Hr lilf ife A

Fig. 104. — Chapiteaux et bases de colonnes, tirés des manuscrits de la Bibliothèque nationale

(ixe et \e siècle).

Ces prélats batailleurs appartenaient presque tous à la race des Francs; leur nom même l'indique.

L'ambassadeur de Pépin près du pape se nommait Burkhard ;

Fulrad était abbé de Saint-Denis ;

Hincmar, nous l'avons vu, était archevêque de Reims;

L'évoque de Sens s'appelait Aldric ;

Celui de Lyon Leidrade, et son successeur Agobard;

Hildebert gouvernait Tours ;

Théodulfe, Orléans ;

Puis viennent Arnulf de Metz ;

Chunibert de Cologne ;

Villebrod d'Utrecht;

Vulfrand de Sens ;

Et Winfried, enfin, devenu saint sous le nom de Boniface.

Les rois se réservaient la nomination des évêques. Ils les prenaient d'ordinaire dans leur chapelle royale', et Karl le Grand, qui était aussi parcimonieux de ses bénéfices que des légumes de ses

Fig. 105. — Chapiteaux et bases de colonnes, tirés des manuscrits de la Bibliothèque nationale

(xo siècle).

jardins^, ne donnait jamais deux titres à la même personne, parce

1. Comme l'église Saint-Martin de Tours, où se trouvait le tombeau du glorieux évêquc, passait pour le lieu des Gaules le plus fertile en miracles, les rois francs, pour s'assurer en tout lieu la protection divine, en enlevèrent une chape, capa, ayant, disait-on, appartenu au saint prélat; cette chape était portée dans les camps en temps de guerre, comme l'arclie sainte chez les Hébreux. Elle avait, comme garde, une escorte nombreuse de prêtres, qui formaient ce que l'on appela de son nom la chapelle du roi, capella.

(c Capella post moditm appcllata aedes ipsa in qua asservata est capa, seu capella, Martini intra palatii ambitum inaedificata. » [Gloss. de Du Gange). — A capa, capella, de chape, chapelle. A capella, capellani, de chapelle, chapelains.

2. On sait que Charlemagne , dans un capitulaire sur l'administration de ses nombreuses villas, réglementa jusqu'à la vente de ses œufs, de ses fruits, de ses légumes et de ses viviers. (Charton, Hist. de France, p. 195.)

LES CARLOVINGIENS

que, disait-il, u avec ce domaine, avec cette petite abbaye, cette église, je m'acquiers autant de vassaux qui me resteront fidèles, à la vie à la mort. » Les évêques carlovingiens, en leur qualité de Francs, d'abord, un peu aussi à cause de leur hostilité contre les prétentions de l'évêque de Rome, se jetèrent à corps perdu dans le byzantinisme.

ir :,!.'.., '' r

Fig. 106. — Chapiteaux et bases de colonnes, tirés des manuscrits do la Bibliothèque nationale

(Époque carlovingienne).

Ils donnaient au patriarche de Gonstantinople, comme à celui de Jérusalem, le même titre qu'au pape ; ils l'appelaient Pater.

Grâce à cette tendance, qui ne fit par la suite que s'accentuer davantage, Jérusalem devint, selon la belle expression de M. Renan, <' la capitale spirituelle du monde. » Elle fut, au milieu de ses ruines, assise dans sa désolation, comme un idéal vers lequel se tournèrent tous les cœurs.

Ce concept d'une ville bénie entre toutes, splendide image d'une autre cité bien plus belle, vers laquelle s'élevaient sans cesse les aspirations de l'humanité comme but suprême de ses efforts , muraille

sacrée que l'imagination naïve de ces temps dut souvent confondre ; ce concept, disons-nous, devait plus tard contribuer pour beaucoup au grand mouvement des croisades.

Le nom de Jérusalem était dans toutes les bouches, et la vallée de Josaphat dans tous les esprits.

Fig. 107. — Château carlovingien, d'après les Commentaires d'IIaymon sur le livre d'Ézéchiel. [(Bibliothèque nationale, fonds Saint-Germain, n» 503.)

On commença à tourner les églises du côté de l'Orient; on en bâtit de rondes, parce que, disait-on, telle était la forme du saint sépulcre.

Plus tard, la légende s'empara de ces rêves et crut devoir mêler tous les grands hommes de notre histoire aux événements qui se passaient dans ces pays lumineux et rayonnants.

Charles, le grand Charles, fut censé avoir arraché une première fois le tombeau du Christ des mains des Sarrasins qui le détenaient injustement.

LES CARLOVINGIENS

En ce temps-là, disent les chroniques, il arriva que les Sarrasins entrèrent en Syrie et violèrent les saints lieux ; mais une vision étant venue à Constantin, empereur d'Orient, celui-ci résolut de mander sa grande douleur à Charlemagne. — Charles, après avoir brisé le sceau des missives qu'il reçut de lui, commença de pleurer.

Fig. 108. — Château de La Roche-Maurice, près de Landerneau (Finistère).

Comme ceux qui étaient alentour de son trône se demandaient l'un à l'autre « ce que les chartes pouvaient chanter, » il les leur fît lire par l'archevêque Turpin, et tous alors s'écrièrent qu'il fallait partir pour la Palestine, ce qu'ils firent le lendemain.

Leur voyage à travers des forêts fantastiques, oii les oiseaux viennent les questionner et parlent en latin à l'empereur, est tout au long raconté par le poète. Ils chevauchèrent tant et tant qu'ils parvinrent bientôt à Constantinople.

Le fils d'Hélène vint à la rencontre du roi de France, et les deux

empereurs, après s'être embrassés cordialement (fîg. 84), résolurent de « se départir » vers la cité sainte. Bien entendu, ils pourfendirent moult musulmans. Les grands coups qu'ils férirent alors sont magnifiquement décrits dans le récit auquel nous empruntons cette anecdote. Après la victoire, comme souvenir de leur alliance,

Fig. 109. — Roc'h-llorvan.

Constantin voulut offrir à Charles des étoffes d'une incroyable richesse, des palefrois de la plus haute taille, des oiseaux de proie merveilleux et toute la gloire des pierres précieuses, qui couvrait une place entière de la cité ; mais Charles refusa tout et ne voulut rapporter en France que la couronne d'épines, une portion de la sainte croix et le bras droit de Siméon.

Après la communion, comme il faisait dévotement son oraison, une rosée descendit du ciel et dans sa main fleurirent tout à coup les

LES CARLOVINGIENS

épines de la sublime couronne, répandant une si suave odeur que tous ceux qui étaient dans le temple prièrent Dieu que jamais cette odeur ne leur faussîi.

Craignant de voir tomber les fleurs , Charles les enveloppa soigneusement dans son gant, qu'il crut remettre à un prélat agenouillé près de lui ; mais quelle ne fut pas sa surprise, quand, au

Fig. 110. — Le château carlovingien de Roc'h-Morvan.

bout d'une demi-heure, sa prière achevée, il vit son gant qui était resté suspendu en l'air. Il ne put parler, tant les larmes et les sanglots étouffèrent sa voix, par la grande joie du miracle que Notre Seigneur faisait en sa faveur : tous les assistants firent comme lui et fondirent tous en larmes. Cependant, ap7''ès que leurs yeux furent un 'peu éclaircis, ces braves quittèrent ces lieux, emportant avec eux les saintes reliques qui, pendant leur voyage, ressuscitèrent les morts, guérirent les malades et convertirent une foule de païens. Enfin, ils arrivèrent sans aventures à Aix-la-Chapelle, oii le roi de Saint-Denis se reposa, pour. quelque temps du moins, de ses glorieuses fatigues.

L'Orient nous envahissait, pour longtemps hélas! — 11 devait, au siècle suivant, dominer partout en France et régner en maître jusqu'à l'époque de la grande réaction clunisienne.

Etudions maintenant l'influence de l'Orient sur l'art carlovingien et voyons ce qui parvint à rester chez nous, quand même, d'un peu national.

Fig. 1 II. — Vue prise à rintérieur du château do La Roche-Maurice.

Gharlemagne, qui, comme les rois mérovingiens, avait erré pendant sa vie de villa en villa^ finit par choisir un séjour digne de lui. Il adorait les bains chauds; la ville d'Aix [Aquœ Grani), entre la Meuse et le Khin, lui procurait cet agrément; il s'y fixa, et, comme il y transporta sa chapelle, et fit probablement, dès l'origine, construire un édifice pour y garder précieusement les reliques si chères aux princes français, la cité en reçut le nom d' Aix-la-Chapelle.

« Là, dit Alcuin, s'épanouit bientôt une Rome nouvelle, qui toucha les astres de ses voûtes colossales; le pieux Charles, du haut

LES CARLOVINGIENS

de son palais, fixait la destination de chaque lieu et présidait à la construction des hauts remparts (fig. 85) de la Rome future. »

Un art monumental tout nouveau surgit alors, art, nous l'avons dit, complètement byzantin.

Rome renaissait à peine de ses cendres. Les invasions barbares

Fig. 112. — Lit byzantin; tiré d'un manuscrit de la Bibliothèque nationale, n» 5lo. {Arts somptuaires, deuxième moitié du ixe siècle.)

avaient épargné Gonstantinople ; toute lumière alors nous venait du pays du soleil.

Gordoue, sous le califat d'Abdérame, avait vu s'élever sa superbe mosquée, construite avec les innombrables colonnes de rouge antique, de vert d'Egypte, de granit et de porphyre, enlevées aux temples de Tarragone, de Séville, de Garthage et même de Narbonne.

Orseole, le doge, allait bientôt à Venise commencer le fameux temple de San Marco, le prophète, et l'on accumulait déjà, sur la

lagune, les merveilles de Gorinthe, de Sparte, de Rhodes, les débris de Sidon, de Tyr et de Saint-Jean-d'Acre.

Gharlemag-ne, pour sa résidence future, pilla les ruines de Colonia Agrippina (Cologne), fit transporter jusque d'Espagne des marbres de toutes les couleurs, et reçut du pape en don les bas-reliefs et les mosaïques de Rome et de Ravenne.

C'était avec des débris qu'on édifiait alors les monuments des

Fig. 113. — lit carlovingien, d'après un manuscrit de la Bibliothèque nationale.

nouvelles villes, constructions hybrides, faites un peu de pièces et de morceaux.

On prenait des fûts, noirs, blancs, verts ou jaunes ; on les couronnait de chapiteaux corinthiens ou autres; là-dessus, on dressait des voûtes, des coupoles superposées, des frontons et des dômes en charpentes de bois, recouvertes de tuiles; d'innombrables fenêtres étaient ouvertes çà et là, et l'on avait ainsi Basillca divina, scd et humana, le palais du roi du ciel et celui du roi de la terre (fig. 86).

Viollet-le-Duc, à propos de ces charpentes carlovingiennes, fait une remarque fort judicieuse. Il prétend qu'à cette époque « on garda dans les maisons de ville et les habitations rurales, pour la maçonnerie des rez-de-chaussée, les traditions gallo-romaines, et que les nouveaux arrivants se contentèrent d'élever sur ces rez-de-chaus-

sée des constructions de bois pour les salles et les bâtiments de service dont ils avaient besoin. »

Le moine de Saint-Gall dit, en effet, que les maisons des grands étaient suspendues très haut au-dessus de la terre, afin qu'au-dessous d'elles les soldats, les serviteurs et toutes autres espèces de gens se

Fig. IN. — Table carlovingienne, d'après une Bible manuscrite du ix« siècle. (Bibliothèque nationale.)

pussent mettre à l'abri de la pluie et de la neige. Les indigents, les pèlerins, les voyageurs, pour lesquels le roi montrait toujours une extrême bienveillance, venaient s'y chauffer auprès de grands fourneaux établis dans ces galeries ouvertes (fig. 87.)

Ces feux permanents laissent supposer que ces sortes de cloîtres étaient bâtis en pierre.

« Dans les maçonneries, continue l'auteur du Dictionnaire raisonné d'architecture, l'influence gallo-romaine se fit sentir très tard, tandis que les ouvrages de bois ont, dès l'origine, un caractère qui appartient évidemment aux races du Nord et qui ne rappelle en rien

les charpenteries des Romains. Cette superposition des deux systèmes de constructions, issus de deux civilisations opposées, ne parvient qu'à grand'peine à former un ensemble complet et, jusqu'à la fin

Fig. 115. - Trône de roi carlovingien, d'après Viollet-le-Duc. [Dict. du Mob., t. IV, p. 228.)

du xn« siècle, on reconnaît que le mélange ne s'est point effectué. » L'école laïque du xni« siècle parvint à opérer ce mélange, parce qu'elle abandonna entièrement les traditions romaines, et c'est seulement à cette époque que les constructions privées prennent un caVactère véritablement français, homogène, adoptent des méthodes

LES CARLOVINGIENS

Fig. 116. — Faudesteuil carlovingien ; tiré d'un manuscrit conservé autrefois dans l'abbaye Saint-Médard de Soissons. (BibliolLèque nationale, n» 686 du supplément latin.)

logiques, en raison des matériaux mis en œuvre. Il suffit de jeter les yeux sur les manuscrits occidentaux du ix% du x« et du xi" siècle, sur quelques sculptures d'ivoire de cette époque et même sur la tapisserie de Bayeux, pour constater l'influence des traditions de constructions gallo-romaines dans les maçonneries des rez-de-chaussée des habitations, et celle des constructions de bois indo-germaniques pour

Fig. 117. - Faudesteuil ou trône primitif, d'après VioUet-le-Duc. (Dicl. du moU., t. I", p. 112.)

les couronnements des palais et des maisons. » [Dict. d'architecture, t. VI, p. 218, article Maison.)

Nous constaterons nous-même tout à l'heure ce fait des maçonneries gallo-romaines se présentant dans l'appareil des églises du x^ et du XI® siècle.

Gharlemagne fit construire à Aix, outre sa chapelle et son palais, des bains immenses, un vaste théâtre et les demeures de tous les gens de sa cour.

Les manuscrits seuls (fig. 88, 89, 90) nous ont gardé l'aspect de ces tours, de ces maisons, de ces palais; en réalité, il ne nous reste, en France, que très peu d'exemples de monuments carlovingiens.

LES CARLOVINGIENS

On cite d'ordinaire, comme appartenant positivement à cette époque, l'église d'Ainay, à Lyon, qui fut élevée au ix^ siècle sur les ruines d'un ancien sanctuaire, jadis construit en l'honneur de sainte Blandine et de ses compagnons martyrisés à cette place pendant la

Fig. 118. — Nabuchodonosor sous la figure d'un roi carlovingien assis sur son trône, d'après un manuscrit du ixe ou du xe siècle.

persécution de Marc-Aurèle. Les quatre colonnes qui soutiennent la coupole octogonale du centre passent pour avoir appartenu à l'ancien temple d'Auguste. Saint-Martin d'Angers (fig. 91), qui possède de même une coupole sur pendentifs, éclairée par de nombreuses petites fenêtres semblables à celles qui décorent les habitations carlovingiennes des manuscrits, paraît aussi dater de cette époque. On y remarque, dans l'appareil de construction, des cordons de briques

absolument gallo-romains. L'état- de dégradation de cet édifice, servant aujourd'hui d'entrepôt pour les manufactures de tabacs de la région, ne nous a pas permis d'étudier les parties anciennes, accolées du reste presque partout à des constructions toutes modernes ; mais l'aspect général n'en est pourtant pas moins très caractéristique.

La petite chapelle de Saint-Michel-de-l' Aiguille, près du Puy-en-

Fig. 119. — Couronnes du ix^ et du xe siècle, d'après les Arls somptuaires.

Velay, bâtie en 962 par l'évêque Godescalc, peut servir de type comme construction mauresque de ce temps (fig. 92). Plantée sur son rocher gigantesque, avec sa porte basse surmontée d'un trèfle chargé de sculptures, ses mosaïques rouges et noires, ses mâchicoulis, enfin, elle a bien l'air d'un sanctuaire tout primitif, bien fait pour frapper par sa situation, sa construction bizarre, son cachet fantastique, l'imagination simple et naïve des chrétiens de ces temps antiques.

Notre figure 93 donne une vue générale de ce monument; on aperçoit, à la droite de notre dessin, un édicule dont on a fait tour à tour un temple de Diane, un baptistère et je ne sais quoi encore.

Cette chapelle, abandonnée aujourd'hui, nous semble n'avoir dû

LES CARLOVINGIENS

être, dans le principe, qu'un lieu de refuge et de repos pour les pèlerins, qui, arrivant de loin, s'arrêtaient là pour se recueillir un instant avant d'entreprendre l'ascension si difficile du rocher de l'Aiguille.

L'église de Sainte-Agathe, à Langon, près de Fougeray, sur la li-

Fig. 120. — Couronnes carlovingiennes, d'après les Arts somptuaires.

mite des départements de la Loire-Inférieure et de l'Ille-et- Vilaine, est aussi de cette époque, à moins qu'elle ne remonte aux premiers âges du christianisme en Bretagne. C'est une chapelle régulièrement orientée, avec abside circulaire. Entièrement construite en pierres carrées et en briques, comme les villas les plus anciennes de la contrée, elle est aujourd'hui consacrée à la sainte fille que nous venons de nommer et qui a remplacé là un personnage du sexe masculin, appelé par le cartulaire de Redon saint Vener : Ecclesia sancti Veneris.

Or, il y a quelques années, un architecte de Rennes, M. Langlois, découvrit dans la rotonde qui lui servait autrefois d'abside, sous une fresque grossière représentant le Père éternel bénissant.

LAliT NATIONAL. — II.

lO

une autre peinture bien plus ancienne, où s'entrevoyait le corps d'une femme entièrement nue, tordant sa blonde chevelure d'une main frémissante et nageant dans une eau limpide et verte, au milieu d'innombrables poissons. Il était difficile de ne pas reconnaître dans cette image la belle Vénus Anadyomène, dont on rencontre tant de statuettes dans les fouilles des édifices du iv° siècle et même dans les tombelles de ces départements de l'ancienne Armorique.

Fig. 121. — Couronne de Charlemagne, conservée dans le Trésor impérial de Vienne.

Le rapprochement de saint Vener et de Vénus venait de luimême. Les archéologues du pays sont très peu hardis dans les comparaisons païennes qui peuvent toucher aux légendes chrétiennes ; pourtant celle-ci était tellement flagrante, qu'ils ne purent s'empêcher de la constater officiellement.

Langon serait donc un ancien temple gallo-romain, devenu chrétien par transformation, et sainte Agathe, à laquelle les jeunes mères viennent encore aujourd'hui demander l'abondance de la nourriture destinée aux chers petits êtres qu'elles portent dans les bras, n'a fait que remplacer la grande Gypris, fille de l'onde amère, autrefois patronne de ces lieux sacrés.

Au-dessous de la fresque de Vénus , nous avons nous-même

LES CARLOVINGIENS

constaté la présence d'un troisième enduit avec ornements d'ocre rouge sur fond jaune clair, qui doit contenir un sujet encore plus ancien. En tout cas, la chapelle de Langon est un des édifices les plus anciens et les plus curieux de la contrée : attendons les découvertes de l'avenir pour nous prononcer à son sujet'.

Nous rapprochons de l'église de Saint-Vener le temple de Lanleff (flg. 95 et 96), parce qu'il a passé, quoique n'étant qu'une simple

Fig. 122. — Lyre ou harpe du roi David, copiée sur un manuscrit du x' siècle. (Bibliothèque nationale de Paris.)

église romane en rotonde bâtie sur le modèle du Saint-Sépulcre, pour un édifice gaulois consacré au culte du soleil.

On a écrit des volumes sur le temple de Lanlefî.

M. de Caylus en fait un sanctuaire consacré aux idoles; Ogée, l'auteur du Dictionnaire historique et géographique de la Province, l'abbé Rufflet, homme savant, dit Fréminville, qui écrivit les Annales hriochines, soutiennent le dire de M. de Gaylus.

1. Les actes du martyre de sainte Agathe rapportent que cette jeune vierge eut les mamelles coupées et qu'elle fut miraculeusement guérie : c'est ce qui explique le culte que lui ont voué les nourrices bretonnes.

On raconte dans le pays de Langon, au sujet de cette sainte, une légende assez curieuse. Un jeune homme incrédule et facétieux, ayant fait à sa chapelle un pèlerinage grotesque et ridicule, se réveilla le lendemain avec une poitrine qui n'avait rien de masculin. 11 fut conspué par les femmes et garda toute sa vie les marques de son indélicatesse à l'égard de la jeune Sicilienne.

Le sage Le Gonidec, à cause des douze arcades qui composent la première enceinte, y voit le temple d'Hélios, le soleil. M. de Penhouët veut qu'il ait été un baptistère ; quelques-uns ont écrit qu'il avait appartenu à un couvent de templiers; d'autres, que Lan-leff veut dire « la terre des pleurs, » et que ce n'est qu'une chapelle des morts placée dans un cimetière aujourd'hui détruit; que sais-je, enfin? La décou-

Fig. 123. — Instrument appelé kinnor (harpe ou lyre), d'après les manuscrits de la Bibliothèque nationale.

verte de M. Ramé, qui a mis à jour les fondations des chapelles absidales, a rendu le fameux temple païen au culte du Christ, et ce n'est plus désormais qu'une église construite sur un plan très primitif et qui remonte à peine au xi*^ siècle.

Si nous en parlons ici, c'est qu'en Bretagne, nous l'avons déjà dit, on était, en fait d'architecture, toujours un peu retardataire, et que ce sanctuaire peut, même en ruine, nous donner une idée juste des premières constructions religieuses dans cette province si curieuse.

Parmi les monuments remontant positivement au x® siècle, on signale encore en France :

L'éghse de Saint-Etienne, à Beaugency (Loiret);

Celle de Germigny-les-Prés, également dans le département du Loiret ;

LES CARLOVINGIENS

Le porche de Ghamalières, au Puy-du-Dôme ; La chapelle de Neuwiller, dans le Bas-Rhin, si bien restaurée par M. Bœswillwald ;

Fig. 124. — Écrin de Charlemagne, autrefois conservé dans le Trésor de l'abbaye de Saint-Denis.

La glorieuse, l'immortelle abbaye de Saint-Front de Périgueux, La crypte de Saint-Benoît-sur-Loire, celle d'Auxerre, celle de Saint-Denis ; la chapelle de Vignory, dans la Haute-Marne ;

La porte de Saint-Savin, dans la Vienne, et des fragments

nombreux à Saint-Remi de Reims et à Saint-Menoux, dans l'Allier '.

Nous avons vu plus haut que VioUet-le-Duc signalait la persistance du goût gallo-romain dans tout ce qui était construction de pierre à l'époque carlovingicnne; quelques exemples vont nous montrer combien avait raison le célèbre architecte.

Gomme type, nous prendrons l'église de Savenières, près d'Angers (fig. 97). Cet édifice fut évidemment remanié à différentes époques ; mais la muraille de la nef et du pignon, oii se détache d'une façon très apparente Vopus spicatum, comme dans les tours romaines de l'enceinte du Mans, donne à cette chapelle un cachet tout particulièrement ancien et montre déjà combien étaient fortes les traditions gallo-romaines parmi les maçons du x^ et du xi^ siècle ^

Dans le mur méridional de l'église de Gravant (fig. 98), Vopus reticulatum et Vopus spicatum, l'appareil réticulé et l'appareil en épi, en arête de poisson, en feuilles de fougères, sont de même employés à la même époque dans un arrangement qui ne manque pas d'une certaine élégance. Ici, ces appareils sont accompagnés de cordons de briques absolument semblables à ceux du palais des Thermes de Julien,

A Saint-Pierre de Vienne (fig. 99 et 100), sanctuaire aujourd'hui transformé en musée lapidaire, le goût de la mosaïque gallo-romaine s'affiche encore très ostensiblement.

Certaines parties de Saint-Pierre sont évidemment du x° siècle. Vienne, l'antique capitale des Allobroges, était trop romaine pour ne pas avoir gardé jusqu'à cette époque le mode de construction du temps de la conquête. Pourtant, ici, l'adjonction de petits losanges rouges placés dans les cordons, dans les arcades des fenêtres et des portes, jusque dans les croix des tympans, est une innovation sur laquelle nous demandons la permission de nous arrêter un instant.

Nous retrouverons plus tard, à l'église de Notre-Dame-du-Port, à

1. Voir Dictionnaire raisonné de l'architecture, par Viollel-lc-Duc, tome V, p. )G8 et suivantes.

2. Nous avons déj?i fait allusion à Savenières et ;i Langon, dans notre premier volume. Voir le chapitre iv, p. 293, où nous parlons des différents appareils communs à l'époque de la conquête.

LES CARLOVINGIENS

Clermont, à celle d'Issoire et dans le cloître de la cathédrale du Puyen-Velay, ces losanges avec bien d'autres combinaisons du même style : c'est ici qu'ils font pour la première fois leur apparition.

Viollet-le-Duc dit, à propos des constructions de l'époque carlovingienne, que, déjà à cette époque, il y avait chez nous une tendence très marquée à ne plus suivre servilement les méthodes purement latines.

Fig. 125. — Pièce du sommet de l'écrin de Charlemagne.

Au contact des conquérants des bords du Rhin, écrit-il à l'article Maison, au tome VI de son Dictionnah^e, « les vieux Gaulois, devenus Latins, semblèrent se rappeler leur origine, reprirent leur goût naïf, réagirent contre l'influence si longtemps subie des arts romains et cherchèrent à s'en composer un qui leur fût personnel. »

Une simple brique posée d'une certaine façon fait apercevoir à ce voyant toute une tendance nouvelle dans les esprits ; il retrouve, lui aussi, la trace perdue de l'art national.

Nous sommes heureux de nous appuyer sur l'autorité d'un tel homme. Fort de son témoignage, nous oserons affirmer avec plus de confiance notre thèse, désormais incontestable, qui n'est pas, on le voit, aussi paradoxale qu'elle en a l'air.

Nous allons tout à l'heure retrouver l'art gaulois, en plein épanouissement de sa force, dans les monastères et dans les manuscrits.

Il apparaît déjà clairement, non plus dans les appareils, mais dans les sculptures ornementales des églises.

On ne pourra jamais nous persuader que les deux grands chapiteaux de Saint-Gildas-de-Rhuys, qui ont dû appartenir à l'église primitive de cette abbaye, détruite par les Normands en plein x^ siècle, sont des chapiteaux corinthiens ou même composites K

Les bizarres sculptures qui les décorent ressemblent à ces ornementations que nous avons constatées sur les plaques de ceinturons mérovingiens : même accouplement de bêtes monstrueuses, mêmes enchevêtrements, mêmes rinceaux, même tournure enfin; c'est le moine irlandais cherchant à interpréter le Scandinave.

A Locmariaquer, on aperçoit tout autre chose : les colonnettes du chœur sont surmontées là, comme au temple de Lanleff, d'évasements très simples chargés de dentelures, de zigzags et d'anneaux, assez semblables à ceux que nous avons vus sur les poteries gauloises du temps des dolmens; un cachet purement local donne ici une allure toute particulière à cette manifestation artistique plus que naïve (fig. 102).

A Saint-Menoux d'Allier, à Saint-Etienne d'Auxerre (fig. 103), c'est un autre essai, mais d'un genre plus élevé que nous remarquerons; nous avons déjà ici des combinaisons plus savantes, des feuillages très accentués, des volutes régulières, des arêtes purement découpées, des modillons disposés avec un certain goût.

On dirait que déjà paraissent les caractères personnels aux provinces diverses, qui doivent s'accentuer si formellement plus tard dans le roman bourguignon, le roman poitevin, le roman normand, l'école de Glermont, celle de Toulouse et celle de l'Ile-de-France.

On sait que la nef de Saint-Menoux est officiellement classée parmi les monuments carlovingiens et que la crypte d'Auxerre remonte au moins au x® siècle.

1. Lorsque saint Félix reconstruisit son église, au xi" siècle, ne pouvant trouver place pour ces chapiteaux d'un style déjà suranné, il les abandonna dans un coin du nouveau sanctuaire, où on les trouva depuis, et ils furent placés, l'un à la porte du transept nord, l'autre au bas de la nef, où ils servent encore aujourd'hui de bénitiers.

LES CARLOVINGIENS

Nous avons rapproché de ces sculptures en pierre quelques exemples de chapiteaux pris dans les manuscrits de la Bibliothèque nationale (fig. 104, 105, 106). Si les colonnes cannelées, veinées de rouge, de blanc, de vert, cherchant à imiter le marbre, sont ici bien romaines.

Fig. 126. — Boite d'évangéliaii-e en or repoussé, ornée d'émaux et de cabochons en relief. (Musée du Louvre.)

leur couronnement n'a aucun rapport avec celui des fûts qui décoraient les portiques de Jupiter, de Vénus, de la Grande Déesse, ainsi que ceux d'Auguste ou de César.

Des apparences de feuillages gracieusement contournés les surmontent. Quelques tètes d'oiseaux germaniques apparaissent bien çà et là; mais déjà la recherche d'une flore monumentale se laisse entrevoir un peu partout. L'art des 7^ubricatenrs, les écrivains des

abbayes, est comme le précurseur de ce que l'on appelle encore vulgairement V a.ri gothique du xni® siècle.

Rien ne s'oublie parmi nous; à l'ombre des cloîtres vivait une caste d'hommes qui, comme les vestales antiques, conservait le feu sacré pour le raviver glorieusement plus tard, ainsi que nous le verrons dans la suite de cet ouvrage.

Revenons maintenant aux édifices eux-mêmes. Nous avons vu l'aspect d'une cité carlovingienne avec ses grands remparts crénelés, ses grosses tours carrées, ses églises aux coupoles arrondies, ses palais aux dômes superposés, le tout entremêlé de clochetons innombrables garnis de girouettes et de feuillages dorés, découpant leur silhouette orientale sur les horizons brumeux de nos contrées humides.

Nous avons vu les maisons des grands avec leurs galeries inférieures ouvertes à tout venant, les petites fenêtres de leurs étages élevés en charpentes couvertes de tuiles rouges.

Plus tard, nous parlerons des abbayes.

Si nous n'avons rien dit des châteaux, c'est que, à l'époque de Gharlemagne, lesleudes, les comtes, les ducs, les marquis, les barons ', étant par état les domestici du roi, séjournaient à la cour, absolument comme sous Louis XIV les gentilshommes du gobelet, les servants panetiers, les contrôleurs de la viande du roi, l'écuyer de cuisine ou le garde-vaisselle.

Ils vivaient peu dans leurs domaines , simples fermes à peine visitées par eux quelques jours dans l'année.

Les blockhaus mérovingiens, qui n'avaient rien de permanent à cause même du caractère du peuple qui les avait construits, n'existaient déjà plus à cette époque.

Après ses guerres contre Hunald, Karl le Grand construisit une

1. Nous avons donné les étymologics des ducs et des comtes ; complétons nos renseignements par celle des marquis et des barons.

Marquis était le titre attribué à ceux qui défendaient les marches ou frontières du royaume. (Henri Martin, t. II, p. 300.)

Baron veut dire tout simplement liomme de guerre, soldat; c'est une modification du mot tudesque Ware. (Henri Martin, t. H, p. 347.)

LES CARLOVINGIENS

forteresse destinée à tenir en respect les Aquitains et les Gascons. C'est la première fois qu'il est question dans l'histoire d'un château franc proprement dit, castrum Franciacum, ou Frontiacum, aujourd'hui Fronsac.

Ce château, comme l'indique son nom, était simplement un camp, quelque chose comme une cité militaire, occupée par de nombreuses cohortes, sous le gouvernement d'un ou de plusieurs chefs.

Fig. 127. — Coffret byzantin en ivoire sculpté, de la collection Soltykoff.

La féodalité devait commencer autrement. Pour trouver le vrai séjour d'un seigneur indépendant de cette époque, c'est dans les provinces restées libres qu'il faut se rendre, en Normandie, par exemple, ou dans la Bretagne armorique.

Les Pen-Tietms ne reconnurent jamais qu'accidentellement la suzeraineté du roi des Francs.

Ils vivaient isolés dans des logis opimes, opima domus (fig. 107), donjons élevés sur des roches abruptes, entourés de forêts sombres, ayant pour défenses des haies vives, des fossés, des palissades et des marécages.

Le château de La Roche-Maurice, sur les bords de la rivière d'Elorn, a conservé assez complètement l'allure que devaient avoir ces antiques demeures des rois de la Domnonée (fig. 108 et suiv.);

c'est là qu'habitait Morvan ', auquel le Débonnaire envoya Witchar, un abbé de sa cour, qui venait réclamer du vieux Celte hommage et soumission à la couronne impériale. Le récit de l'entrevue de Witchar nous a été conservé par Ernoldus Nigellus, Ernold le Noir, dans un poème consacré à chanter les exploits du pieux César.

Dans le récit du moine, Witchar gravit à cheval la pente qui mène à la demeure du roi.

L'aspect de ce pays Ta surpris ; il manque de confiance en lui et se sent isolé dans cette demeure rustique, au milieu de ces grandes cours [lez) remplies d'armes et de guerriers qui parlent une langue qu'il ne comprend pas.

Morvan, comme le grand chef de la ballade du Tribut % rentrait en sa maison forte [ker-veur), balançant dans sa main une lance de chêne, précédé par ses grands chiens folâtres et portant sur l'épaule un sanglier fauve, dont le sang frais coulait sur ses mains blanches.

Ba fresk-beo ar goad o redek Warhe zofn, gwenn demeuz he vek.

Le prélat présenta sa requête ; Morvan, dit Ernold, frappait la terre du pied et restait sans mot dire, les yeux attachés sur le sol.

Les douces paroles et les adroites menaces de Witchar commençaient à le fléchir, quand soudain entra la belle épouse du prince ; elle baisa d'abord le genou de son mari ; puis, entourant de ses bras ses larges épaules, elle s'assit familièrement sur ses genoux et posa sa tête gracieuse sur la poitrine du chef du peuple.

Un long murmure glissa de ses lèvres dans les oreilles de Morvan.

Le roi congédia Witchar.

Le lendemain, il lui faisait répondre « que Lodewig règne sur les Francs, le royaume des Bretons appartient à Morvan ; si vous avez des

1. On donne, du reste, encore dans le pays le nom de Roch'-Morvan à ces ruines si piltoresques.

2. Chants populaires do la Bretagne , recueillis et publiés par Th. Hersart de La Villemarqué, tome 1er, p. 189. (Édiliou de 1840. Paris, Franck.)

LES CARLOVINGIENS

lances acérées, j'ai mille chariots pleins de javelines ; si vous avez des boucliers blancs, j'ai des boucliers peints à choquer contre eux; je ne crains pas les Francs. »

C'est peut-être devant le paysage qui se déroule à travers la brèche que reproduit notre dessin (fig. 111) que se passa cette scène; nous y avons rêvé bien souvent en parcourant ces ruines, aujourd'hui

Fig. 128. — Coffret byzantin du Musée de Reims, ayant contenu le suaire de saint Rémi.

tapissées de lierres et de violiers sauvages : les portes n'existent plus; d'immenses trous remplacent les grandes fenêtres; mais on se rappelle toujours, en quittant La Roche-Maurice, que là vécurent des hommes ivres d'indépendance et de liberté.

Morvan paya de sa tête son obstination; mais plus tard Noménoé le vengea, quand, à la bataille de Ballon, il défit Charles le Chauve en personne; lequel, pris de terreur subite, abandonna sa tente, tout son appareil royal et sa défroque byzantine à son farouche vainqueur.

« Vous n'userez plus vos chaussures de cuir bleu doré à pour-

suivre les Bretons, dit la ballade, ni vos balances à peser leur tribut. »

Ho pouton 1er glaz alaouret Ho skudili na uzot kel.

Ho skudili aour gwech ebet 0 poesa mein ar Vretoned A rijad.

La liberté est une fleur qui a de bien profondes racines dans ce sol de granit et de landes sauvages.

Si nous avons retrouvé des traces très apparentes de l'influence gallo-romaine dans les constructions carlovingiennes, avec les meubles qui décoraient ces demeures nous retombons en plein byzantinisme.

Déjà, nous l'avons vu, sous Dagobert, des caravanes franques importaient parmi nous le luxe des étofl"es et des tapisseries de Gonstantinople ; après la fastueuse ambassade d'Haroun-al-Raschid à la cour d'Aix-la-Ghapelle , l'Orient devint pour tous ces Germains, à peine décrassés de leur grossière barbarie, l'idéal vers lequel leurs yeux éblouis se tournèrent pour toujours.

Ils avaient entendu sous Pépin les roulements du tonnerre, les doux accents de la lyre, l'éclat retentissant des cymbales sortant d'un orgue à plusieurs jeux envoyé par Gonstantin Gopronyme au nouveau roi des Francs, et leurs oreilles en étaient restées comme stupéfaites.

Ils virent alors, sur des tentures splendides (planche 3), les animaux les plus fantastiques : lions, léopards, panthères, griffons et dragons, se détachant, au milieu de fleurons de toute espèce, sur des fonds de pourpre et d'or d'une magnificence incroyable.

Ils virent des horloges garnies de personnages qui marchaient en sonnant les heures; des singes, des éléphants, animaux bizarres qu'ils ne connaissaient même pas de nom; des soieries éclatantes, des tissus de lin chamarrés des plus éblouissantes couleurs, le tout entremêlé de pierreries qui brillaient d'un éclat céleste.

L'acre parfum des aromates qui s'échappait de ces tapisseries déployées, de ces manteaux, de ces voiles, les enivra complètement.

Page 1