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Étoffe conservée au Mans

D'après les dessins du R. P. A. Martin [Mélauyes d'arclulologie, d'histoire et de littératuie, rédigés ou reciieiliis par les auteurs de la Monograpliie de la catluklrale de Rouryes par Charles Cahier et Arthur Martin).

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Etoffes Orientales d'Aix-la-Chapelle

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LES CAIILOVINGIENS. 1£9

Gomme meubles, les Francs n'avaient, à l'origine, que de grands coffres bardés de fer, que l'on transportait sur des chariots et qu'on installait dans les grandes salles des palais de bois oii séjournaient çà et là ces nomades, toujours poussés en avant par la soif du pillage.

Dès qu'ils eurent reçu la révélation orientale, ils commencèrent par couvrir les murs de leurs demeures avec les grandes tentures aux teintes harmonieuses qu'on leur envoyait des rives du Bosphore.

« L'évêque Gaudry d'Auxerre, dit l'abbé Lebeuf, avait acheté jadis une tapisserie parsemée de lions, au milieu de laquelle était une inscription brodée en lettres grecques'. Il n'eut point de repos, qu'il n'en eût trouvé une autre du même dessin; l'ayant enfin découverte, il la paya immédiatement et la donna à son église, pour faire le pendant de la première. » (Viollet-le-Duc, Die. du Mob., t. I", p. 269.)

Ils drapèrent leurs lits à baldaquins de bois, à peine dégrossis, de ces soieries chatoyantes (fig. 112 et 113).

A la porte de la salle des festins, oii se dressaient des tables demicirculaires (fig. 114), ils accrochèrent ces mêmes tentures ^

1. Sur l'étoffe à l'éléphant (planche 3), trouvée par le P. A. Martin dans la châsse de Charlemag-ne, qu'il eut le bonheur d'ouvrir officiellement à Aix-la-Chapelle, le savant arcliéologue découvrit une inscription également grecque :

Eni MIXAHA nPIMIKHPlOV KOITÛNOS EIAIKOr.

nETPor APXONTos Erpiinor

INiIKTIûNOS. B.

qu'il lit : « Sous Michel, primicier de la chambre impériale, et Pierre, gouverneur de Négrcponl indiction B. » Sous-entendu : « cette étoffe a été fabriquée. "

Voir les Mélanges d'archéologie, t. II, p. 103 et 238.

C'est probablement une des tentures envoyées par Ilaroun-al-Raschid à Charlemagne.

Les archéologues qui ont spécialement étudié les tapisseries orientales croient voir derrière l'élépliant de cette étoffe, ainsi qu'entre les canards de la planche 3, Vllorn sacré, l'arbre saiui des religions hindoues.

Ils qualifient de même d'arbre saint la décoration qui sépare les deux guépards, que surmonterait l'oiseau incitateur des Assyriens et des Égyptiens.

L'objet placé entre les lions serait, selon leur dire, un Pyrée persan ou l'autel du feu.

Ces explications donneraient, si elles sont justes, comme une sorte de généalogie de l'art arabe et byzantin, qui proviendrait alors directement de l'Inde.

Le sujet est trop vaste pour que nous essayions de le traiter ici; nous renvoyons le lecteur à un article de M. Le Normant, publié dans les Mélanges archéologiques du R. P. Cahier et Martin, au tome III, p. 116, où la matière nous semble avoir été traitée avec une parfaite compétence.

2. Ces tables, autour desquelles on ne se couchait plus, comme à l'époque romaine, étaient posées sur des tréteaux pliants. Elles étaient garnies d'un rebord assez élevé, ornées de nappes à

Les grands coffres eux-mêmes furent recouverts de coussins rayés de broderies étincelantes. On plaça sur la muraille un tapis sarrasinois; contre le tapis, on poussa le bahut; aux pieds, on disposa un simple escabeau de bois et l'on eut ainsi le premier trône (fig. 115).

Sur ce coffre, par la suite, on appliqua deux montants munis d'une traverse arrondie, le tout décoré de cabochons; le tapis fut jeté

Fig. 129. — Coffret byzantin en ivoire de la collection de M. Basilewski.

sur la traverse, et le siège devint un faudesteuil digne de porter un vrai souverain (fig. 116).

Mais les ambassadeurs reçus à la cour de Gonstantinople racontaient, en revenant, des choses incompréhensibles. Luitprand disait qu'il avait vu Constantin Vil, les bras appuyés sur des lions de grandeur naturelle, dont les yeux mobiles lançaient des éclairs.

Quand il eut frappé trois fois de son front le pavé de marbre et

l'extérieur, et laissaient toujours libre un des côtés pour le service, usage que nous retrouverons encore au xnie siècle.

Aux portes extérieures (voyez fig. 90) de la salle des festins étaient suspendues des tapisseries excessivement riches. Plodoard rapporte que saint Rémi laissa à son successeur tr^is tapis qui servaient les jours de fête à fermer les portes de la salle à manger, du cellier et de la cuisine. (Viollet-le-Duc, Dict. du Mol., t. 1", p. 21.)

LES CARLOVINGIENS

qu'il lui fut permis de relever la tête devant l'empereur, les lions se mirent à rugir; il entendit au-dessus de lui, dans un arbre doré, chanter des oiseaux de cuivre, et Constantin, élevé tout à coup miraculeusement à une hauteur extraordinaire oii sa main même ne pouvait atteindre, lui avait paru de loin d'une majesté souveraine.

A Byzance, d'immenses rideaux cachaient d'ordinaire le prince à

Fig. 130. — Gentilhomme de la cour de Charlemagne, d'après un manuscrit du ixe siècle. (Bibliothèque nationale, fonds Saint-Germain, n» ■Ol.)

tous les regards. A l'idée de puissance, chez les Orientaux, s'attache toujours l'idée de mystère.

« La foule, chez ces peuples, respecte d'autant mieux le pouvoir souverain qu'elle ne voit celui qui le représente qu'à l'occasion de certaines solennités, pendant lesquelles il n'apparaît que comme un être mystérieux qui demeure habituellement caché aux regards humains. » (Viollet-le-Duc, Dict. du Mob., t. !«% p. 282.)

Les Francs, qui tenaient en tout à imiter les Orientaux, vou-

lurent aussi avoir des lions pour supports de leur majesté récente (fig. 117). Nous avons vu Clotaire II commander une chaise curule à saint Eloi.

Les Garlovingiens, à leur tour, se firent confectionner des fauteuils à têtes de lion, sur lesquels ils se bûchèrent parfois d'une façon grotesque (fîg. 118).

Fig. 131. — Prince franc; tiré d'un canon de la messe de l'ancien Trésor de l'église de Metz. (Bibliothèque nationale , ancien fonds latin, IX" siècle.)

Mais qu'importe! ils se croyaient pleins de dignité; cela suffisait à leur orgeuil. Malheureusement, avec les meubles, ces gens simples et débonnaires essayèrent d'introduire aussi chez nous les usages de ces peuples habitués aux prosternations quotidiennes.

Le cérémonial très compliqué de la cour do Byzance no put jamais s'acclimater dans nos contrées, déjà très égalitaires.

On se souvient de l'anecdote de ce Normand qui, lors de la convention faite entre Rollon et Charles le Simple, prit si majestueuse-

LES CARLOVINGIENS

ment le pied du roi qu'on lui ordonnait de baiser et, restant debout, réleva jusqu'à sa bouche, jetant le prince à la renverse.

A Gonstantinople même, à l'époque des croisades, le comte Robert devait être encore plus hardi : il s'assit, lui, tout bonnement sur le trône de l'empereur et, quand Baudouin de Flandre vint se permettre de lui faire une représentation bienveillante sur son étrange

Fig. 132. — Le comte Vivien, abbé laïque de Saint-Martin de Tours. (Bible de Charles le Chauve, anciennement au Musée des souverains.)

conduite, Robert lui répondit : « Voilà un beau rustre pour rester seul assis, lorsque tant de braves guerriers sont debout! »

Les Asiatiques avaient l'habitude de se ceindre la tête d'un bonnet de soie presque entièrement caché sous un amas de perles et de diam.ants ; un cercle d'or horizontal terminait ce bonnet sur le front. Ce fut l'origine de la couronne.

Les Garlovingiens adoptèrent ce singulier bonnet, qui devait avoir une tournure quelque peu ridicule sur leurs têtes chauves et

pointues (fig. 119 et 120). Ils l'agrémentèrent de plaques et d'ornements qui descendaient sur les oreilles ou remontaient en fleurons découpés bien au-dessus de la tête.

Cette mode les grandissait; ils en avaient besoin, étant tous,

Fig. 133.

Abbé revêtu de la chasuble, da pallium, de Diacre portant la chasuble, l'étole et le ma-

l'aube et do l'étole, d'après les manuscrits nipule, d'après un manuscrit de l'an 989.

de Metz. (Bibliothèque nationale.)

comme leur premier chef, un peu brefs, et leur donnait une majesté qui leur manquait bien souvent.

Ce sont ces fleurons des couronnes qui finirent par devenir plus tard des fleurs de lis.

Leur goût extraordinaire pour la pierre précieuse les porta, bien entendu, à charger ce signe de souveraineté d'énormes cabochons qui, par leur poids, rendirent cette coiff"ure d'une incommodité extraordinaire.

La couronne de Charlemagne (fig. 121), déposée dans le trésor

LES CARLOVINGIENS

impérial de Vienne, est littéralement couverte de ces cabochons bleus, rouges, verts, violets et blancs.

Une croix surmonte la première plaque frontale ; un cimier, en façon d'arcade festonnée, relie cette croix au derrière de la tête ; d'autres ornements, si l'on en juge par les douilles destinées à les recevoir

Fig. 134. — Guerriers carlovingiens, d'après la Bible de Charles le Chauve.

qui couvrent encore la couronne, devaient faire de ce couvre-chef quelque chose de monumental.

Après leur sacre, chargés de ces couronnes pesantes, placées sur leurs têtes au chant des psaumes hébraïques, ils se croyaient bel et bien fils de David; souvent on les représenta dans la personne du roi de Juda, le rêve de Charlemagne. Alors on leur mettait entre les mains une espèce de harpe ou de lyre (fig. 122 et 123), instrument qui aurait rendu sous leurs doigts, plus habitués à manier l'épée que l'archet, des sons bien discordants, s'ils avaient voulu réellement s'en servir.

Gharlemagnc qui, d'après la légende, avait vu, en compagnie de Constantin, dans la vallée du Jourdain, toute la gloire des pierres précieuses, était fou d'émeraudes, de rubis et de topazes.

Il nous est resté de lui un écrin, jadis conservé à l'abbaye de Saint-Denis. Nous en donnons un dessin (fig. 124), d'après la gra-

Fig. 135. — Guerrier carlovingien, d'après un manuscrit de la Bibliothèque de Bruxelles.

vure de Félibien ; il est entièrement couvert de gemmes de toutes les couleurs.

Cet écrin ou écran se composait d'une suite d'arcatures superposées à jour, en or, avec pierreries embatées sur la face. Il reposait sur un reliquaire en forme de coffret allongé, garni de glaces qui laissaient voir les ossements des saints. Cette pièce d'orfèvrerie passait pour avoir jadis orné l'oratoire du grand roi.

De ce magnifique écrin, qui ne pesait pas moins de dix-neuf marcs d'or, il ne nous reste aujourd'hui que la pièce du sommet; nous la publions d'après VioUet-le-Duc (fig. 125).

LES GAR'LOVINGIENS.

Cette pièce est formée d'une aigue-marine entaillée, représentant Julia, fille de Titus, un camée romain perdu en Gaule. Tout au tour, des saphirs bleus enchâssés dans de l'or lui font comme

Fig. 136. — Faisceau d'armes carloviogiennes, d'après la reconstitution du Musée d'artillerie.

une espèce d'auréole ; des perles du plus bel orient les accompagnent.

Ce goût de la pierre en relief se trouve encore plus visible dans la reliure de la Bible du Musée du Louvre (fig. 126).

Là, c'est un véritable déluge de cailloux de toute sorte, où disparaissent, comme noyés dans cette orgie de cristallisa-

lions, des émaux représentant les quatre évangélistes , qui flanquent un bas-relief en or repoussé, figurant le Christ en croix, avec la Vierge et saint Jean, accompagnés en chef du soleil et

Fig. 137. — Faisceau d'armes carlovingienncs, d'après la reconstitution du Musée d'artillerie.

de la lune qui pleurent à chaudes larmes le trépas du Fils de

Dieu.

Tout cela est rugueux, bossue, sauvage, en un mot oriental.

peut-être, mais pas du tout française Quand on a tant soit peu de goût et qu'il vous reste encore du bon sens, on ne s'avise pas de mettre des pierres sur des livres et de décorer un volume, destiné à être souvent manié, avec des choses qui vous écorchent les doigts.

Lorsque la notion du beau, gangrenée par la convention, disparaît, l'absence de toute logique fait souvent commettre bien des sottises.

Si nous n'avions pas les tentures, les trônes, les diadèmes et toutes ces pierres, pour nous prouver l'influence byzantine en France sous Charlemagne et ses successeurs, les coffrets seuls l'attesteraient. Le coffret est un petit meuble que l'on se transmet facilement et que l'on garde avec un soin jaloux, à cause même des objets précieux qu'il est destiné à contenir. Il nous est resté un très grand nombre de petites boîtes de cette époque.

Le premier dont nous donnons ici le dessin (fig. 127) faisait partie de la collection Soltykoff. Il est en ivoire , bordé de lames de cuivre finement gravées. Les animaux qui le décorent, biches becquetées par des oiseaux, guépards, aiglons, licornes, s'enroulent dans

1. Les inscriptions, gravées sur cette boite d'évangéliaire, n» 711 du catalogue : Orfèvrerie byzantine, sont au-dessous et au-dessus des bêtes évangéliques :

lOHANNES - MÂTHEVS - LUCAS ET MARCVS.

A droite et à gauclie du Clirist :

ECCE FILIVS TVVS - EGCE MATER TUA,

paroles que le Ciirist a dites sur la croix à la Vierge et à saint Jean.

Sur la bordure extérieure, on lit :

f. BEATRIX ME IN HONORE DEI OMNIPOTENTIS ET OMNIUM SANCTORVM EIVS FIERI PRECEPIT.

<< Béatrix, en l'honneur du Dieu tout-puissant et de tous les saints, m'a fait faire. »

Cette Béatrix serait la fdle de Hugues Capet, la sœur de Robert de France et la femme de Èblcs l", comte de Reims.

Elle aurait fait don de la boite à l'abbaye de Saint-Denis. Les inscriptions, en partie refaites, sont maintenant interverties.

des rinceaux ornés de feuillages avec une allure tout à fait étrangère.

Ces bestioles, aux cuisses arquées, aux jambes maigres, avec leurs côtes apparentes et leurs yeux alanguis , n'ont jamais pu sortir que de l'imagination d'un Asiatique. Viollet-le-Duc, au tome I" de

Fig. 138. — Kpce de Charlcmagne, conservée dans le Trésor impérial de Vienne.

son Dictionnaire da Mobilier, a donné trois gravures de ce coffret (V. Dict. du Mob., t. P"", p. 76). Il le considère comme remontant certainement au x*^ siècle, à part la serrure et l'anse, qui ont été refaites au xv^.

Le second (fig. 128) provient du musée de Reims; il est chargé de bas-reliefs également en ivoire, dont le sens nous échappe complètement. On y reconnaît bien au milieu l'arbre sacré, le Hoin, comme disent les savants ; mais tous les autres panneaux, guerriers, chas-

LIÎS CARLOVINGIENS.

seurs, hommo et femme entièrement nus, soignant des arbres, etc., restent pour nous comme une énigme indéchiffrable.

Ce coffret contenait, dit-on, le suaire de saint Kcmi. M. Loriquet, le savant conservateur à l'obligeance duquel nous devons

Kig. 139. — Épée de Charlemagne, jadis conservée dans le Trésor de Saint-Denis ; actuellement exposée dans la galerie d'Apollon, au Musée du Louvre.

d'avoir pu dessiner ce petit meuble, nous donnera sans doute, avec sa sagacité habituelle, l'explication de toutes ces figures aussi peu chrétiennes que possible. Attendons donc son travail pour pouvoir en parler congrûment.

Nous donnons également ici (fig. 129) un troisième coffret, toujours en ivoire, peut-être plus byzantin encore que les autres; c'est celui du cabinet de M. Basilcwski. Il a figuré dans les vitrines du musée rétrospectif de l'Exposition de 18G7. Sa bordure a beaucoup

d'analogie avec celle du coffret de Reims. Quant aux guerriers qui forment la décoration des petites plaques dont il est couvert, leur costume, leurs casques pointus, leurs boucliers ronds, leurs tuniques

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Fig. 140. — Développement des épées de Charlemagne conservées aux Musées de Vienne et de Paris.

aux plis serrés ont un cachet plus assyrien même que byzantin. La correction du dessin, la justesse des mouvements prouveraient, du reste, l'attribution qu'on en fait, si l'ornementation ne l'indiquait d'une façon tout à fait suffisante.

M. Prisse d'Avenues, qui a fait un si beau livre sur l'art arabe, prétend que les ivoires avaient joué un rôle immense dans la trans-

LES CARLOVINGIENS

formation de cet art au x** et même au xi® siècle. Selon lui, les mosquées d'Espagne, aussi bien que les églises de France, n'avaient pris le germe de leurs décorations monumentales que dans l'agrandissement des plaques d'ivoire venues chez nous directement d'Asie. Il a peut-être raison.

Gomme pour les tapisseries, nous remonterions donc encore ici

Fig. U\. — Costumes des femmes carlovingiennes, d'après les manuscrits de la Bibliothèque de Bruxelles.

jusqu'à l'Inde, le pays des olifants, des arbres mystérieux et des sculptures inimitables.

C'est une question que nous abandonnons à ces chercheurs infatigables, qui trouvent parfois si bien les chemins oubliés, remontant jusqu'aux sources originelles.

La matière est trop ardue pour que nous osions nous en occuper dans cette modeste étude.

Nous avons vu les cités, les palais, les maisons, les châteaux de l'époque carlovingienne. Si, dans certaines de ces constructions, il nous

a été doux de retrouver les traces de la persistance d'un goût national, en revanche, dans les meubles de cour, trônes, couronnes et le reste, dans la bijouterie, l'orfèvrerie, les ivoires, nous avons constaté l'invasion d'un art qui nous était complètement étranger, l'art oriental.

Fig. 142. — Femme de la cour de Charles le Chauve, d'après la Bible de l'abbaye de Saint-Martin de Tours (Viollet-le-Duc, t. IV, p. 409).

Ce point acquis désormais, passons maintenant à l'étude des costumes. Là encore, hélas! nous allons rencontrer une tendance byzantine bien plus flagrante.

Les gentilshommes de la cour des rois carlovingiens adoptèrent en grand les modes des dignitaires impériaux de Constantinople.

Vous vous souvenez de l'anecdote de Gharlemagne et de ces seigneurs qu'il mena si rudement à la chasse, avec leurs manteaux surchargés de peaux d'oiseaux de Phénicie, entourés de soie, leurs justaucorps de pourpre de Tyr et leurs chaussures légères brodées d'or, vêtements qui, selon lui, avaient coûté des livres pesant d'argent

LES CARLOVINGIENS

et no valaient pas sa peau de brebis, qu'il n'avait payée qu'un sol.

Sous ses successeurs, le luxe en France prit une extension colossale.

Les ducs, les comtes, les marquis d'Aix-la-Ghapelle se déguisèrent tous en princes orientaux (fig. 130).

Fig. 143. — Figures extraites de la Bible de Charles le Chauve : Saint Jean expliquant rÉcriture sainte à Eustochie et à Paule.

Les parvenus, quand ils restent ignorants, tiennent plus que tous les autres à la splendeur du vêtement.

Les Germains de la cour de Charles le Chauve, gorgés par lui d'innombrables bénéfices, quand ils virent leur maître se chausser de cuir bleu, revêtir la longue robe traînante, jeter sur ses épaules la chlamyde éclatante et poser sur son front le lourd bonnet persan que nous connaissons, s'empressèrent aussitôt d'entrelacer leurs jambes du cothurne, serré des anciennes caliges, ou de les enfoncer dans la botte sarrasine à plis bouffants (fig. 131).

Des bandelettes mérovingiennes, ils ne conservèrent qu'une jarre-

tière nouée au-dessous du genou sur la chausse. Ils adoptèrent la tunique romaine, se drapèrent dans le pallium grec et ceignirent leur tête, jadis chevelue, rasée maintenant à la Titus, d'un ruban d'or dont les deux bouts retombaient sur les épaules (fig. 132).

Tel est le costume dans lequel se présente le comte Vivien, abbé laïque de Saint-Martin de Tours, dans la miniature du roi Charles, recevant l'hommage d'une Bible à lui offerte par les chanoines de cette abbaye ^

Les prêtres avaient depuis longtemps déjà revêtu la casula, la chasuble, l'aube et la robe des patriarches de Gonstantinople ; ils y ajoutèrent la stola, l'étole, le manipule et \e pallium, qui n'était pas pour eux un manteau, mais une espèce de ruban que les pontifes envoyaient comme marque d'honneur aux prélats de leur choix (fig. 133) K

Les guerriers francs, lorsqu'ils quittèrent leurs peaux de bêtes pour se vêtir d'une façon humaine, s'habillèrent en Romains du Bas- Empire. La cuirasse carlovingienne n'est que la lorica plumata des anciens légionnaires, buffle couvert de petites pièces de métal dis-

1. Il y avait alors des abbés laïques tout comme sous Louis XIV, et « Vivien était un de ces nobles, dit M. Louandrc, qui, tout en exerçant la profession des armes et en vivant de la vie du siècle, n'en portaient pas moins le titre d'abbé, c'est-à-dire de chef d'abbaye, soit que, malgré leur caractère laïque, ils se soient emparés de ce titre par usurpation pour jouir des revenus qui y étaient attachés, soit que les moines de certaines maisons religieuses les en aient investis volontairement, pour s'assurer aide et protection. » (Les Arts somptuaires. — Histoire du costume et de l'ameublement et des arts et industries qui s'y rattachent. — Introduction générale et texte explicatif, par Ch. Louandrc, tome II, p. 39. — Paris, Hangard-Maugé, 1838.)

2. La chasuble appelée casula ou jmrva casa, parce que, comme une petite maison, elle recouvrait l'homme tout entier, quia instar parvse casse totum hominem tegebat, est aussi nommée par quelques-uns jugum à cause de sa rondeur, qu'on la portait sur les épaules à l'instar d'un joug, et que ceux qui la revêlaient témoignaient parla qu'ils se plaçaient sous le joug du Seigneur; ce qui est exprimé par ces mots de la prière qu'on répétait en l'endossant pour la première fois : Jugum meum suave est et onus mcum levé.

L'aube, alba, était blanche, ainsi que l'indique son nom, parce qu'il ne doitjamais y avoir rien de dissolu dans la vie d'un prêtre.

Le manipule, mappula ou manipula, était une sorte de serviette, sudorium, qui servait à l'origine à essuyer les larmes que répandaient en disant la messe les premiers convertis.

Il n'est plus aujourd'hui réservé à, cet usage; aussi l'a-t-on couvert de broderies d'or. Nous verrons plus tard que la crosse fut de même autrefois une sorte de béquille, un tau sur lequel s'appuyait le vieillard, chef du troupeau, le presbuteros, quand il se levait pour parler à ses fidèles.

Si les noms restent, les choses changent.

LES CARLOVINGIENS

posées en écailles de poissons ou en plumes d'oiseaux de proie (fig. 134 et planche III).

Ils ont aux pieds la sandale dont le fils de Germanicus et d'Agrippine prit autrefois le nom (Galigula) ; la jupe, couverte de lanières de cuir, est celle du centurion que nous avons donné dans notre premier volume ; sur les épaules, comme les soldats de Théodose et de Gon-

Fig. 144. — Femme carlovingienne assise sur un banc orné. (Manuscrit de la Bibliothèque nationale,

fonds Saint-Germain, n» 434.)

stantin , ils jettent le paludamentum ou le sagum du triaire , agrafé par une fibule uniforme (fig. 135).

Leur casque seul, fait de pièces de bronze rivées, muni de mentonnières et surmonté d'un cimier en cuir colorié, est une innovation d'un caractère tout particulier. Ge n'est plus la galea consulaire ni même la projectura des gladiateurs; c'est déjà le heaume, qui deviendra plus tard la salade et le morion (fig. 136).

Les reconstitutions du Musée d'artillerie de Paris nous donnent, pour cette époque , d'abord deux grandes haches à long manche garni de cuir tressé, qui devaient être de terribles armes dans les

l'art national. — II.

mains redoutables do ces grands massacreurs. De plus, un camail de cuir, que nous allons tout à l'heure voir se couvrir de petits maillons très fms, dessous nécessaire du casque à visière fermée du temps des croisades. Enfin, une sorte de brigandine également en cuir, treillissée de bandes rivées au vêtement par des clous innombrables (fig. 137) '. Les lances restent à peu près les mômes qu'autrefois; elles sont souvent traversées par une barre en saillie que l'on appelle mora (arrêt).

Fig. U5. — Costume de paysan du ix« siècle. — Esculape trouvant la bétoine. (Bibliothèque nationale, manuscrit no 6,862 de l'ancien fonds latin.)

La mora était déjà connue des Romains. (Voir le Dictionnaire d'Anthony Rich, p. 416.)

Les Garlovingiens avaient l'habitude de nouer à cette barre une sorte de cravate en guise de drapeau, ordinairement fabriquée d'une étoffe rouge très voyante ^.

1. La brigandine ou ôriganline était un vêtement de peau renforcé de lames d'acier, qui couvrait le torse, les jambes et souvent les bras des guerriers. Il était surtout porté par les gens de pied. Nous le retrouverons au xiv siècle. C'est d'elle que vint aux troupes qui la portaient le surnom de brigands. Le pillage était, en effet, le principal métier de toutes ces bandes.

2. La couleur rouge était déjà à cette époque la couleur française par excellence.

Au milieu de notre faisceau d'armes de la planche IH, nous avons placé l'étendard donné à

Les boucliers sont encore bien francs dans toute l'acception du mot. C'est toujours \di.rondache munie de son umho en pointe, cerclé de fer. L'ornementation dont ils sont couverts conserve même quelque chose de plus mérovingien que jamais. Nécessairement, le fleuron à trois points s'y trouve à la place d'honneur (fig. 136 et 137).

Fig. U6. — Paysan carlovingien, d'après un manuscrit de la Bibliothèque nationale, fonds latin, x« siècle (VioUet-le-Duc, t. III, p. 4H).

L'épée carlovingienne est très grande (0™,90) ; la lame portait une cannelure parfaitement accusée dans toute sa longueur; le pommeau, la garde et la poignée étaient ornés d'émaux et de pierres précieuses; le fourreau, en cuir garni de métal, se terminait en rond

rempercur Charles par le pape Léon IIL Grâce à la coloration de la mosaïque du Vatican d"après laquelle l'a reconstitué M. le colonel Le Clerc, nous en savons les couleurs. Il était enlièrcincnt roug'c, semé de croisettes d'or entremêlées de cercles bleus, bordés d'or; la cravate en était très positivement tricolore, bleu, blanc, rouge. Du reste, nous verrons plus tard que l'oriflamme de saint Denis était également rouge et que les drapeaux des grandes compagnies de la guerre de Cent ans furent de même rouge plein, chargés au centre d'une croix blanche posée en abimc.

comme l'épée qui, n'étant pas retaillée^ comme on dit, c'est-à-dire ne possédant pas de pointe triangulaire, ne pouvait être d'estoc, mais était simplement de taille '.

Deux épées ayant appartenu à Gharlemagne sont parvenues jusqu'à nous: l'une est conservée au trésor impérial de Vienne (fig. 138);

Kig. U7. — Coffres a /ivres, pupitre et encrier portatif ou scriptionale de l'époque carlovingienne, d'après les Arts somj)tuaires .

l'autre, jadis gardée à l'abbaye de Saint-Denis, se trouve aujourd'hui placée au Musée du Louvre (fig. 139).

C'est cette dernière qui servait depuis un temps immémorial au cérémonial du couronnement des rois de France.

Napoléon la porta le jour de son sacre, et Charles X en fit refaire le fourreau pour le sien ; on l'habilla dans cette circonstance de velours rouge, semé de fleurs de lis d'or (fig. 140) ^

1. Les épées se divisent en denx catégories : les épées de taille et les épées d'estoc. Avec les premières, on frappe du tranchant; avec les autres, de la pointe. Certaines épées sont à la fois d'estoc et de taille.

2. Nous ne parlerons pas du sceptre, que les catalogues mentionnent, du reste, avec la réserve de sceptre dit de Gharlemagne.

Lorsque Bonaparte résolut d'entrer ù Notre-Dame, en costume byzantin, avec la jupe

LES CARLOVINGIENS

Est-ce Ih Joyeuse? qui le sait? En tout cas, lame, fourreau, poignée, boucle de ceinturon, tout est bien de l'époque ; les ornements du pommeau, les dragons de la traverse, sont du byzantin le plus pur.

Fig. US. — Vue cavalière de l'abbaye de Saint-Riquier, près d'Abbeville, d'après un dessin

d'un manuscrit.

et les cabochons qui la couvrent ont trop d'analogie avec ceux de la couronne qui, par la tradition, est attribuée au grand Karl, pour que

blanche et le manteau de pourpre, il lui fallut un sceptre pour lui servir de maintien. — Saint Denis n'en possédait pas. — On finit par découvrir une sorte d'immense bâton au haut duquel, dans une niche, se trouvait une figure assise qui, prétendait-on, devait ressembler à Charlemagne. L'empereur tout heureux ordonna de restaurer ce sceptre. La veille de son couronnement, en enlevant l'enveloppe usée qu'on allait remplacer par du velours décoré d'abeilles d'or, sur le bois de la hampe on dé-

nous osions émettre même un doute sur la provenance authentique de ce glorieux glaive.

C'est à partir de Charlemagne que l'épée devint le signe dislinetif de la noblesse française ; on sait que le grand empereur ne quittait jamais la sienne.

Fig. 149. — Copiste ou rubricalcur du ix° siècle, d'après un manuscrit de la Bibliothèque royale de Bruxelles.

Les Mérovingiens ne portaient un sabre que pour s'en servir au besoin; du reste, eux avaient la francisque Qi le scramasax^ ce qui les chargeait bien assez.

Les Romains ne s'embarrassaient pas d'armes ofTensives. César faisait porter son épée par un de ses servants d'armes.

Karl le Grand donna le ton en ce point ; l'usage inauguré par lui a duré jusqu'à la Révolution française.

couvrit un parchemin soigneusement enroulé. Il contenait le nom du chantre auquel jadis appartenait ce fameux sceptre. La chose fut évidemment tenue secrète, et, le lendemain. César traversa pompeusement la nef de la cathédrale appuyé sur une canne qui n'avait hélas! rien d'impérial. Il n'y a que la foi qui sauve.

LES CARLOYINGIENS.

La Chanson de Roland nous a conservé sur les épces du ix® siècle les renseignements les plus précis et les plus curieux ; grâce à Thérould, nous savons non seulement les noms qu'on leur donnait, mais même ceux des ouvriers qui les fabriquèrent.

Durandal , l'épée de Roland , avait en son pommeau « une dent de saint Pierre, du sang de saint Basile, des cheveux de

B COeFGbJ

S "t ait y

Fig. 150. — Alphabet carlovingien, d'après les manuscrits du ix' siècle (Bibliothèque nationale).

monseigneur saint Denis et même un morceau du vêtement de la Vierge '. »

Nous avons parlé de Haute clère. Les épées d'Ogier le Danois, s'appelaient Musagvie et Courtain.

Qui sont de grant honte.

Dont Ogiers H Danois en a maint coup donné.

Ces armes merveilleuses furent faites par Mimificans, le compa-

1. Ce n'était pas sur la croix que semblaient former les quilhns de l'épée que juraient les chevaliers, mais bien sur les reliques que contenaient ces armes. (VioUet-le-Duc, Did. du Mob., l. V, p. 3G9.;

L'ART iNATIONAL.

gnon de Galans etd'AwWsas, les armuriers les plus célèbres du temps.

De ceux qui les forgierent vous dirai vérité; Car ils furent III frères tout d'un père engerré. Galans en fu H uns, ce clist Vauctorité; Munificam fu l'austre, satis point de fausité ;

Aurisas fut le tiers, ce dit-on par ver té.

Le chantre delà bataille de Roncevaux cite encore, comme épées

Fig. 151. — Orneraentation du x» siècle, d'après un manuscrit de la Bibliothèque royale de Bruxelles. Encadrement du Commentaire d'Haymon sur le livre d'Ezéchiel.

fameuses de ce temps : Bautisme et Garhain; Baptesme, a au puing d'or esmerée ; » Plorance, et la fameuse Floherge, dont le nom est resté comme type dans la mémoire des peuples, « mettre flamberge au vent » étant toujours un des premiers actes de la furia francese.

Si des hommes nous passons aux femmes dans ces cours si étranges oii, tout comme à Versailles, ainsi que le dit M. Henri Martin, les saints coudoyaient les courtisanes, nous rencontrerons dans les gynécées un goût bien plus fm, bien plus délicat que chez les comtes, les ducs et les marquis.

LES CARLOVINGIENS

La femme, fût-elle Germaine, dès qu'elle a mis le pied sur le sol français devient savante par la seule accointance du sol.

Quand les Carlovingiennes tinrent en main ces étoffes byzantines, ces soieries merveilleuses que les marchands des caravanes faisaient sans cesse passer sous leurs yeux, au lieu d'en être simplement éblouies, elles cherchèrent bien vite à les utiliser au grand bénéfice de leurs

Fig. 152. — Ornementation carlovingienne des manuscrits de Paris et de Bruxelles. — Encadrement de l'exemplaire de Godescalc, écrit pour Charlemagne.

toilettes et de leurs accoutrements, et s'en fabriquèrent des vêtements en harmonie avec les sens délicats de leurs natures brunes ou blondes (tig. 141).

La coquetterie est parfois une vertu. Les longues tresses franques disparaissent; un grand voile grec leur sert partout de parure ; les femmes d'alors ressemblent vaguement à des Athéniennes égarées sur les bords du Rhin (fig. 142).

Se draper avec élégance est si facile pour une femme qui sait qu'on doit la regarder! Avec une simple couverture, une vraie Française

se fait un vêtement d'une coupe délicieuse. Avec les soieries byzantines les Carlovingionnes, qui s'épuraient bien plus vite que leurs époux, au contact de la race envahie, se taillèrent des costumes oii l'on reconnaît déjà un art qui ne fera que se perfectionner par la suite (fig. 143 et 144).

C'est par les femmes que se fait partout la vraie civilisation.

Fig. 153. — Ornenicnlation du ix' siècle, tirée du canon de la messe, conservé dans le Trésor de la catLédrale de Metz. — Encadrement du Commentaire d'Uaymon.

Un auteur contemporain de Gharlemagne nous a gardé des dames du palais un crayon qui, pour être naïf, n'en est peut-être que plus vrai; nous ne résistons pas au plaisir de le transcrire ici dans son entier. Il est le complément de nos croquis de la cour d'Aix-la-Chapelle.

« Le roi, sur un coursier caparaçonné, couvert d'or et de métaux précieux, qui s'enorgueillit d'avoir été choisi pour porter un aussi grand prince et secoue fièrement la tête, quitte le porche sacré de la grande basilique.

» Les ducs et les premiers d'entre les comtes le suivent.

» Le cor résonne.

» C'est alors que, longtemps attendue, la reine sort de son royal appartement, entourée d'une nombreuse cohorte, la belle Luitgarde, que

Fig. 154. — Couverture de la boite d'évangéliaire du Musée du Louvre, galerie d'Apollon.

le roi Charles a nommée son épouse. Son cou brille du tendre coloris de la rose ; l'écarlate est moins vif que sa chevelure qu'il enlace ; des bandelettes de pourpre ceignent son front blanc ; des fils d'or retiennent les pans de sa chlarayde ; des pierres précieuses enrichissent un diadème de clair métal dont sa tète est couronnée. Le lin de sa robe a deux fois été trempé dans la pourpre, et sur ses épaules descendent des

colliers brillants. Les rangs s'entr'ouvrent, et la reine, menant après elle une suite de belles jeunes filles, s'avance entre les grands, sur un cheval au port superbe... Avec fracas retentit de nouveau le son du cor et l'aboiement des chiens à la gueule avide; le bruit monte jusqu'aux cieux étoiles.

» Bientôt paraît le resplendissant bataillon des jeunes filles.

Kig. 155. — Choix d'ornements carlovingiens, pris dans les manuscrits de la Bibliothèque nationale.

La première est Rothrude ; sur un coursier rapide, elle s'élance à la tête de l'aimable cohorte. A ses pâles cheveux s'enlace un bandeau violet que décorent plusieurs rangs de perles; une couronne d'or chargée de pierres précieuses entoure sa tête ; une agrafe attache son riche vêtement.

» Près d'elle voici, parmi ce troupeau de vierges, Berthe, suivie de ses compagnes ; sa voix, son cœur viril, son maintien, son radieux visage, tout en elle est à l'image de son père; ses cheveux disparaissent sous un réseau d'or; de riches fourrures d'hermine couvrent ses épaules et des topazes parsèment la trame dorée de ses vêtements.

LES CARLOVINGIENS

») Vient ensuite la blanche Gisèle, parée d'une robe rayée de pourpre et teinte avec l'étamine de mauves.Joyeuse,ellemonte sur un cheval qui broie de ses dents impatientes un mors couvert d'écume.

» La vierge pudique, dotée de tant de biens, est descendue de son palais bâti sur la haute colline pour suivre dans la plaine les traces du roi, son père.

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Fig. 156. — Choix d'ornements carlovingiens, pris dans les manuscrits de la Bibliothèque nationale.

» Rhodaïde court se placer triomphante à la tête de sa troupe ; sur sa poitrine, sur son cou, dans ses cheveux brillent les pierres les plus diverses ; un manteau de soie couvre ses blanches épaules ; sur son front repose une couronne ornée de perles ; une épingle d'or à la tête de perles ferme sa chlamyde. Elle ira, la belle vierge, sur un cheval superbe, chercher au fond des bois le cerf dont les poils se hérissent de crainte.

» Cependant arrive Théodrude, non moins brillante que ses sœurs aînées; l'on envierait l'éclat de sa chevelure; sa robe orangée est rehaussée par un mélange de peaux de taupes ; les pierres étrangères scintillent à son beau col.

» Autour de cette vierge illustre, qui aime à chausser le cothurne de Sophocle, s'agite une troupe serrée de jeunes filles, et derrière elles se déroule un long cortège de seigneurs.

» Assise sur un blanc coursierauxvivesallures,lapieuse fille du roi Charles va pénétrer dans la forêt, ayant quitté le palais du roi, son père.

» Enfin Hiltrude, mais c'est le sort qui lui a donné cette place, paraît au dernier rang, et le sénat ferme la marche. »

L'auteur de cette description est inconnu ; mais il vivait à la cour de Charlemagne. Il raconte un spectacle dont il a été le témoin, et la monotonie même de ses peintures de costumes, qui se succèdent sans presque varier, est un garant de leur exactitude. (Charton, His.t. de France, t. P% p. 189.)

Quant au peuple, lui, il restait inébranlable au milieu de cette invasion étrangère, portant toujours les cheveux longs, la braie, la saie, la blouse, lepenbas et le hardocucullc (fig. 145 et 146).

Celui-là, nous le verrons par la suite, sera toujours le même, laissant passer l'Allemand, le Byzantin, l'Anglais, le Normand, les Romains anciens et modernes, sans jamais sourciller. Gaulois quand même, toujours Gaulois.

Nous avons parlé plus haut d'une certaine noblesse celtique, classe lettrée, savante, qui avait gardé des traditions romaines tout ce qu'elles pouvaient avoir de bon et de grand, et les avait pour ainsi dire transformées, en y apportant son goût propre, son art et son génie personnel.

Cette caste, à l'époque mérovingienne, par la force des choses, s'était trouvée dans les villes en possession des charges publiques et môme des dignités ecclésiastiques; sous Charlemagne, elle tenait encore, grâce à l'énergie de ce grand prince, un certain rang dans le pays. Lorsque ses successeurs, par besoin politique, l'eurent à peu près dépossédée de ses privilèges, mettant partout dans le clergé, comme ailleurs, leurs créatures aux lieu et place des magistrats et des prélats gallo-romains, la noblesse gauloise sembla disparaître; avec elle, les sciences, les arts et les belles-lettres furent comme exilés du sol de la patrie.

LES CARLOVINGIENS

Ce n'était pas aux chasseurs que nous avons dépeints qu'il fallait

aller demander la contemplation de la nature, qui seule agrandit

l'esprit et le mène par des sentiers sublimes à la recherche du beau.

Mais, si l'on tue les corps, on ne détruit pas les âmes.

Où se cacha donc, à cette époque, ce flambeau qui avait déjà brillé

d'un si vif éclat, et qui devait par la suite illuminer le monde? Au

Fig. 157.— Ornementations du x' siècle, tirées d'un manuscrit de la Bibliothèque royale de Bruxelles.

fond des retraites mystérieuses que se ménagèrent alors une série de gens pour lesquels le besoin de penser était encore une des nécessités de l'existence.

Les moines irlandais, compagnons de saint Golomban, avaient jeté chez nous les bases d'une institution qui devait, au milieu des traverses successives par lesquelles allait passer la nation, servir de refuge à toutes ces choses saintes qui sont la vraie vie d'un peuple.

VioUet-le-Duc a écrit sur le rôle de ces moines une page admirable. Il peint d'abord en quelques mots l'état de l'Occident après la chute de l'empire romain. « Partout des ruines, écrit-il, des déchirements incessants, le triomphe de la force brutale, l'oubli de tout

sentiment de droit, de justice, le mépris de la dignité humaine ; des terres en friche sillonnées de bandes affamées; des villes dévastées, des populations entières chassées, massacrées; la peste, la famine, et, à travers ce chaos d'une société à l'agonie, des inondations de barbares, revenant périodiquement dans les Gaules comme les flots de l'Océan sur des plages de sable.

» Alors arrivent saint Benoît et les moines descendus du Mont- Gassin, qui se répandent dans la Germanie, dans les Gaules et jusqu'aux limites septentrionales de l'Europe, fraternisant tout aussitôt avec les fils des Guidées^ déjà possesseurs de solitudes innombrables.

» Unis désormais sous la même règle, ils entraînent avec eux une multitude de travailleurs, défrichent les forêts, rétablissent les cours d'eau, élèvent des monastères, des usines autour desquelles les populations des campagnes viennent se grouper, trouvant dans ces centres une protection morale plus efficace que celle accordée par des envahisseurs rusés et cupides.

» Ces nouveaux apôtres ne songent pas seulement aux besoins matériels qui doivent assurer leur existence et celle de leurs nombreux colons; mais ils cultivent et enseignent les lettres, les sciences et les arts; ils fortifient les âmes, leur donnent l'exemple de l'abnégation, leur apprennent à aimer et à protéger les faibles, à secourir les pauvres, à expier les fautes, à pratiquer les vertus chrétiennes, à respecter leurs semblables. Ce sont eux qui jettent au milieu des peuples avilis les premiers germes de liberté, d'indépendance, qui leur donnent l'exemple de la résistance morale à la force brutale et qui leur ouvrent comme dernier refuge contre les maux de l'âme et du corps un asile de prière inviolable et sacré. » [Dict. de l'architecture, t. L„ p. 242.)

Considéré au point de vue philosophique, ajoute Viollet-le-Duc, la règle de Saint-Benoît est peut-être le plus grand fait historique du moyen âge.

La féodalité commençait.

Charles le Chauve, par le capitulaire de Kiersy, avait reconnu en droit VJiérédilé des comtes et des ducs, déjà presque partout triom-

LES CARLOVINGIENS

phante en fait. Les grands seigneurs allaient enfin s'emparer de la

France. Si nous n'avions pas eu les monastères, nous aurions été

complètement anéantis par la nouvelle noblesse des châteaux forts.

L'abbaye de Saint-Gall , fondée par un des disciples de saint

Fig. 158. — Ornementation carlovingienne, tirée de la lettre initiale du canon du Trésor de Metz.

Golomban, a conservé dans ses archives un plan qui nous donne une idée fort juste de ce que pouvait être un monastère carlovingien.

Outre l'église, qui occupe une grande place dans ce plan, nous y trouvons l'école avec ses cours disposées comme Vimpluvium des Romains, l'origine du cloître ;

Une salle pour les scribes, avec une bibliothèque au-dessus (fig- 147);

Le vestibule des familiers, celui des hôtes et des écoliers ;

Diverses salles, destinées aux maîtres et à ceux qui demandent asile ;

Des dortoirs, des cuisines et le reste.

l'a8t .national. — H.

Pais un immense jardin, avec le nom des légumes qui doivent y être cultivés ;

Le logement du médecin, la pharmacie, avec un autre jardin spécialement réservé à la culture des plantes médicinales; un cellier, des bains, un immense réfectoire ;

Le logis des palefreniers, des bergers, des porchers et des autres serviteurs du couvent ;

Celui des tonneliers, des cordiers, des bouviers, avec étables et magasins de toute sorte ;

Enfin les maisons et les ateliers des cordonniers, des bourreliers, des armuriers, des fabricants de boucliers, des tourneurs, des corroyeurs, des orfèvres, serruriers et ouvriers fouleurs.

Nous donnons ici (fig. 148), comme croquis d'une abbaye du IX® siècle, la vue cavalière de celle de Saint-Riquier, près d'Abbe ville, dans laquelle saint Angilbert fit bâtir trois églises en 799. Cette vue cavalière a déjà été publiée par le bibliophile Jacob , d'après un manuscrit fort ancien intitulé : Vie militaire et religieuse au moyen âge (p. 339).

Elle fait assez bien comprendre ce que pouvaient être ces vastes édifices oii se réfugia ce qui restait alors de vraiment national parmi nous.

Car, on aura beau le nier, c'était encore des pays celtiques que nous venait en ce moment la lumière.

Nous avons cité saint Gall et saint Colomban. Nous ne reviendrons pas sur les monastères que firent édifier saint Martin, à Tours ; saint Eloi, à Limoges; saint Gildas, à Rhuys, etc.

Mais, dans la grande réforme entreprise par Charlemagne, qui trouvons-nous encore? Alcuin, le grand Alcuin, « l'esprit le plus vaste et le plus actif du vni'^ siècle, après Karl lui-même, » le docte chef de l'école d'York, dont l'empereur, selon l'expression de Guizot, sut se faire « une sorte de premier ministre intellectuel. »

Albinus le Blanc nous arrivait d'Angleterre.

Clément Scott, son nom l'indique, avait aussi traversé le détroit pour venir jusqu'à nous.

LES CARLOVINGIENS

Enfin, il est encore question, particulièrement dans les chroniques, des 'philosophes hyherniens qui pullulaient à la cour du roi Charles le Chauve. (Henri Martin, Histoire de France, t. II, p. 468.)

Pour faire la différence de l'état intellectuel des deux races, il

Fig. 159. — Principaux modèles de la céramique carlovingienne, d'après les manuscrits.

suffit, du reste, de rappeler l'anecdote de Gharlemagne visitant l'une des écoles de Clément Scott.

Un beau jour, il lui prit fantaisie d'inspecter par lui-même les enfants de haute, de moyenne et de basse condition, qu'il faisait élever dans ces grandes villas, qui allaient, par la suite, devenir des monastères'.

« Il manda devant lui les enfants qu'il avait confiés à Clément

1. Viollet-lc-Duc, plus savant que tout autre en la matière, affirme que les abbayes n'ont été que le développement régulier des anciennes villas gallo-romaines; nous pouvons, sur ce point comme sur beaucoup d'autres, nous en rapporter à son dire.

et se fit apporter leurs compositions en prose et en vers. — Les élèves de naissance moyenne et inférieure présentèrent des ouvrages qui passaient toute espérance et qui étaient pleins des plus douces saveurs de la science. Les nobles n'eurent à montrer que des compositions remplies d'inepties.

» Alors, le très sage Karl, imitant la sagesse du souverain juge, fît passer à sa droite ceux qui avaient bien travaillé et leur parla en ces termes : « Grâces vous soient rendues, mes enfants, pour avoir ainsi » travaillé, selon votre pouvoir, à l'exécution de mes ordres et à votre » propre avantage ! Tâchez maintenant d'atteindre à la perfection, et je » vous donnerai des évêchés et de splendides monastères, et vous » serez toujours dignes de considération à mes yeux. »

» Puis, tournant vers ceux qui étaient à sa gauche son visage irrité, et portant l'effroi dans leurs consciences par son regard de flamme, il leur lança ironiquement ces terribles paroles, en tonnant plutôt qu'en parlant : « Quant à vous, nobles, vous, enfants des pre- » miersdu royaume, qui comptez sur votre naissance et sur vos grands » biens, vous avez négligé l'étude des lettres, sans égard pour mes » commandements et pour votre honneur; vous avez mieux aimé vous » livrer à la débauche, au jeu, à la paresse ou à des exercices frivoles. » Et, levant au ciel sa tête auguste et sa droite invincible, il s'écria d'une voix foudroyante : « Par le roi des cieux (c'était son serment » ordinaire), je ne fais pas grand cas de votre noblesse ni de votre » beauté, que les autres admirent tant, et sachez bien que, si vous ne » réparez pas au plus tôt votre négligence, vous n'obtiendrez jamais » rien de Karl. » {Histoire des Gaules du moine de Saint-GalL — Monach. Sancti-Galli, t. V, p. 107.)

Charles le Chauve, par la reconnaissance de l'hérédité des fiefs, devait anéantir plus tard cette grande idée populaire de son prédécesseur, et livrer la France à ces ignorants, à ces paresseux, que l'empereur flétrissait avec tant d'éloquence.

Ce fut sous le règne de Charlemagne qu'Alcuin créa les monastères de Saint- Wandrille, de Corbie, de Reims, de Fulde, etc., où s'installèrent ces fameuses écoles de copistes ou de rubricateurs

LES CARLOVINGIENS

(fig. 149, 150), pépinières d'artistes originaux qui furent alors les vrais conservateurs du goût français dans l'art '.

Le rôle de ces modestes écrivains, scriptot^es, fut immense. Ils relevèrent d'abord les textes des monuments de l'antiquité profane et sacrée, profondément altérés et corrompus de génération en généra-

Fig. 160. — Céramique carlovingienne, d'après les manuscrits.

tion par l'ignorance ; précurseurs en cela des savants de la Renaissance, qui devaient, sept siècles plus tard, recommencer et continuer cette œuvre, dont les résultats ne peuvent plus périr.

Puis ils reprirent, dans leurs adorables vignettes, les traditions oubliées des vieux ancêtres et les perfectionnèrent avec un soin d'une idéale délicatesse.

1. On appelle rubrique, du latin rubrica, ruber, rubra, rubrum (rouge), tout ce qui dans les manuscrits, était peint de cette couleur : les lettres ornées, les en-tètes de chapitres, les phrases soulignées, et, pour les missels, l'ordre et la manière dont doivent être célébrées toutes les narties de l'office de l'Eglise.

Silencieusement accoudés, dans le calme de ces grandes salles aux voûtes majestueuses, au fond desquelles ne pouvaient pénétrer le bruit du choc des batailles et le tumulte des souveraines ambitions qui troublaient alors le monde , reposant tranquillement leurs yeux fatigués d'un patient labeur sur des jardins magnifiques que bornaient au loin des collines couvertes de- grands bois, ou des prairies verdoyantes remplies des troupeaux nombreux de l'abbaye, ces jeunes artistes, successeurs des petits écoliers de Clément Scott, peignirent alors ces admirables illustrations dont sont couverts les parchemins de cette époque; conceptions naïves, mais toujours justes, qui nous font revivre la vie de ces siècles passés, en en reproduisant tous les costumes, tous les usages et tous les monuments. Nous y avons puisé les renseignements qui précèdent sur les villes, les palais, les églises et les maisons (v. p. 108 et suiv.).

Mais c'est surtout dans l'ornementation de ces manuscrits qu'on retrouve cette trace de l'art national, notre préoccupation continuelle dans ces recherches arides à travers les âges de notre histoire (Cig. 151 et suiv.).

Neuf ou dix volumes, authentiquement du ix° et du x® siècle, nous sont parvenus à peu près intacts :

1° L'évangéliaire, écrit en lettres d'or sur vélin, teint en pourpre par Godescalc en 794, pour Gharlemagne et pour Hildegarde, son épouse ;

2" L'évangéliaire de l'abbaye de Saint-Médard, de Soissons, oii se trouve la fontaine mystérieuse si souvent reproduite; les évangélistes et la figure de l'Eglise, supportée par des colonnes en marbres polychromes ;

3" La Bible de Lothaire, exécutée dans l'abbaye de Saint-Martin de Tours, qui nous a donné le portrait de ce triste empereur, et les costumes des guerriers qui l'accompagnent (v. p. 103) ;

4" Un évangéliaire, aujourd'hui conservé à la bibliothèque de l'Arsenal ;

5" Le livre de prières, écrit par Liuthard pour le roi Charles le Chauve ;

LES CARLOVINGIENS

6» Le Canon de la messe, conservé dans le trésor de la cathédrale de Metz ;

7" Le Commentaire d'Haymon sur le livre d'Ezéchiel;

8° Enfin la fameuse Bible offerte à Charles le Chauve par les

Fig. 161. — Ustensiles de bronze du temps de Charlcmagne, d'après les manuscrits (Arts sompluaires).

chanoines de l'abbaye de Saint-Martin de Tours, et son livre d'Heures conservé jadis au Musée des souverains.

Dans toutes ces pages, on sent courir un souffle qui, s'il est encore parfois oriental ou mérovingien, arrive souvent à une personnalité toute nouvelle et au fond toujours très gauloise (fîg. 155 et 156).

Vous avez sous les yeux les exemples choisis par nous dans ces vieux livres; nous ne nous attarderons pas à en faire ici un commentaire fastidieux et inutile; mais nous insisterons sur ce fait: la fleur reparaît ici dans toute sa gloire, qui vaut bien, selon nous, la gloire des pierres précieuses.

Ne trouvez-vous pas dans ces bordures un ressouvenir de la guirlande aimée dont nos pères couvraient déjà leurs poteries au IV® siècle, à l'époque de la première renaissance nationale? Ne trouvezvous pas cette tendance florale, qui est toujours la marque de notre art? Quelques-uns de ces enroulements ont un cachet si savant (fîg. 157 et 158) qu'on les prendrait, à première vue, pour les combinaisons quintessenciées rêvées par des ouvriers du xvhf siècle. Certes. ils sont bien français tous ces livres, et la vue de ces délicieuses com-

Fig. 162. — Calices du x» siècle. — Calice et patène de saint Gozlin, conservés dans le Trésor de la cathédrale de Nancy.

positions nous repose pour un temps des folies byzantines que nous allons retrouver, hélas ! tout à l'heure, couvrant tout à l'époque de l'an mil et du xi" siècle .

La céramique du temps de Gharlemagne n'a rien de très caractéristique.

Aiguières au long col, munies d'anses, grecques de tournure et d'ornements, grands vases pompeux de forme antique (fig. 159); petites gourdes rondes, coupes d'un galbe monotone (fig. 160). Là, rien ne peut nous arrêter ni mériter une observation attentive. D'ailleurs, il ne nous reste pas d'objets réels provenant de cette époque, et tout ce que nous donnons ici est copié sur les manuscrits.

Dans l'orfèvrerie (fig. 161), nous sommes plus àl'aise pour motiver un jugement. Sur le calice de saint Gozlin, évêque de Toulen 922, nous allons retrouver, avec la forme des coupes primitives, l'émail vert et

LES CARLOVINGIENS

bleu de nos anciennes fibules ', et dans la patène de ce même calice apparaît déjà la fameuse rosace, fleur divine qui va briller tout à l'heure au fronton des cathédrales pendant toute la période ogivale (fig. 162).

Fig. 163. — Croix d'or enrichie de grenats, de saphirs et de perles, donnée par Charles le Chauve

à l'église de Saint-Denis.

La croix donnée par Charles le Chauve à l'abbaye de Saint-Denis prend déjà de même une allure particulière, et, malgré les quelques cabochons qui la couvrent, on y sent un goût plus pur, une entente plus parfaite du décor (fig. 163).

Les orfèvres, qui avaient un logis spécial dans les monastères, ainsi que nous l'avons vu plus haut, n'oublièrent rien en apprenant

1. Le calice et la patène du trésor de Nancy sont entièrement couverts d'émaux champlevés, semblables à ceux de l'époque des Antonins, que nous avons publiés dans notre premier volume.

beaucoup. Tout ce qui faisait le cachet de la race était resté vivant dans leur mémoire.

Dans un pays d'une tranquillité profonde arrive une troupe féroce qui, se précipitant partout à la curée, ravage, détruit, brûle, pille et s'en va. Les routes sont défoncées, les fleuves ne roulent que du sang et de la boue, et le voyageur égaré au milieu de toutes ces ruines ne reconnaît plus son chemin.

Qu'il prenne ce petit sentier caché qui mène à la source lointaine; il est resté vierge, celui-là, de l'empreinte du sabot des coursiers do l'envahisseur. Allez jusqu'au fond des bois, et vous rencontrerez la mystique fontaine des bardes, toujours limpide, reflétant les fleurettes nombreuses qui croissent en paix sur ses bords et les hauts feuillages des arbres qui se mirent dans le cristal de son onde pure.

Les tueries horribles des hommes du Rhin, celles des féodaux qui leur succèdent, n'ont pas plus troublé chez nous la source pure de notre art que ne l'avaient fait les massacres en masse des Césars de de Rome la grande.

Fig. 104. — Ornementation carlovingicnno d'un manuscrit de la Bibliothèque de Bruxelles.

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