Ce fut Adalbéron qui livra Karl à Hugues Capet
Ce caractère d evêque au x<^ siècle est vraiment bien curieux à étudier. Adultère, amant de la reine, empoisonneur, il fut toujours soupçonné d'avoir trempé dans le meurtre de Lothaire. Il devint encore trahisseur de son roi légitime. Mais, dans un poème de lui qui est parvenu jusqu'à nous, il s'élève avec une magnifique éloquence contre les vices du clergé. Il s'était, paraîtril, fort amendé dans ses vieux ans, dit M. Henri Martin, et Dieu lui avait sans doute pardonné. Il n'eu
mourut bientôt dans son cachot de la grosse tour d'Orléans. Si quelques seigneurs jaloux persistèrent encore à signer leurs chartes du nom de ses deux fils, regnantibus Carolo et Ludovico, le temps se chargea d'effacer même ces noms de la mémoire des peuples, et, après le sacre solennel de Robert, fils de Hugues, que celui-ci prit soin de faire couronner de son vivant, la famille des Gapets put prendre sans conteste possession complète du trône des descendants de Charlemagne.
D'oii venait cette nouvelle famille des Gapets? — Toujours du fin fond de la Germanie.
Hugues le Grand descendait de Robert, frère du comte Eudes, tous deux fils de Robert le Fort, qui, lui, avait eu pour ancêtre un certain Witichin, simple guerrier allemand à la solde des rois carlovingiens.
G'était dans les pays d'outre-Rhin que se revivifiait la race qui se proclamait la maison de France.
Du reste, elle était de bien maigre importance à cette époque, cette pauvre maison de France ; sa domination ne s'étendait réellement que sur Melun, Etampes, Orléans, Sens et Paris, équivalant à peu près aux cinq départements actuels de la Seine, de Seine-et- Oise, de Seine-et-Marne, de l'Oise et du Loiret.
Ges petits chefs militaires, simples duces ou domestici d'autrefois, devenus quelque chose par la lâcheté ou l'imbécillité de Gharles le Ghauve, furent toujours quelque peu dédaignés par leurs farouches voisins ^ Ils avaient autour d'eux des rois bien plus puissants qu'eux-mêmes.
La Bretagne, certes beaucoup plus grande que l'Ile-de-France, avait un roi, quelquefois deux. La Normandie possédait un duc qui
reste pas moins un type très marqué du seigneur épiscopal de ce temps, dans toute sa crudité sauvage et barbare. Les crosses de bois étaient bien loin ; les crosses d'or byzantines les avaient chassées pour toujours de la cathedra des anciens évoques gallo-romains.
1. La chronique des comtes d'Anjou raconte ainsi l'avènement des Capétiens : « Vm l'an 959 mourut le duc Hugues, abbé de Saint-Martin, fils de Robert, le pseudo-roi, et père de cet autre Hugues (Capet), qui, dans la suite, fut fait roi lui-même avec son fils Robert, que nous-mêmes avons vu régner dans une honteuse mollesse, et de l'apathie duquel n'a point dégénéré son fils Henri, aujourd'hui roitelet. »
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allait bientôt devenir roi d'Angleterre. Le fils d'Arnulf de Germanie portait la couronne de Lorraine; Rainulf était roi d'Aquitaine; Louis, fils de Boson, roi de Provence. Mais les Gapets tenaient Paris et se trouvaient protégés par lesévêques : Paris, que sa noble défense contre les Normands avait mis en relief et qui déjà devenait le cœur de la France '.
Ce furent les évêques qui firent seuls la grandeur de la maison de France.
A la suite de la promulgation du capitulaire de Kiersy, un système nouveau s'était implanté parmi nous, la Féodalité, dont nous aurons à parler plus tard. De par ce système, les anciens défenseurs de la curie, les évêques étaient devenus seigneurs d'église^ suzerains des cités qu'ils occupaient, ne reconnaissant d'autre supérieur temporel que le roi. — C'était déjà beaucoup; car, d'après eux. « un front consacré ne pouvait être soumis à aucune puissance terrestre et ne devait pas reconnaître un vasselage quelconque. » [Histoire 'populaire^ t. P", p. 168.)
Pour le moment, au milieu des tyrans, comme les appelle le moine Richer, cantonnés dans leurs châteaux forts, couverts d'armures de fer, entourés d'hommes d'armes, et toujours prêts à jouer du glaive, il leur fallait un protecteur, leur donnant librement — d'après leurs conseils — l'investiture obligatoire, par la crosse et l'anneau, qui leur permettait d'entrer en possession de leurs fiefs.
Ils prirent le roi des Français, Francorum Rex, comme disent
1. Lorsque les Normands, conformément au traité passé avec Charles le Gros, réclamfrent le libre passage de la flotte sous les ponts de Paris pour aller de là piller la Bourgogne, l'abbé Èbles, successeur de Gozlin, appela les citoyens aux remparts. — Les barques à tètes de dragons menaçantes remontaient le fleuve ; le prélat se saisit d'un arc et perça d'une flèche le pilote qui conduisait l'escadre. Les pirates terrifiés tirèrent à terre leurs lourdes barques et les traînèrent ainsi pendant l'espace de plus de deux milles. Ils ne les remirent à flot que lorsqu'ils eurent perdu de vue l'orgueilleuse cité qu'ils n'avaient pu vaincre.
L'effet moral de cette hardiesse fut immense dans tous les pays circonvoisins. « La honte de Charles, dit M. Henri Martin, ne servit qu'à rehausser la gloire de Paris, qui avait conquis le rang de capitale du peuple nouveau, qui venait de se révéler à lui-même en repoussant l'étranger. Paris inaugurait ses grandes destinées ; il était désormais la vraie tête de la France. » {Histoire de France, t. II, p. 484.)
les médailles ; mais se hâtèrent, avant tout, de lui faire des conditions parfaitement définies.
— « Moi et mes collègues, dit Hincmar, nous t'avons choisi pour le gouvernement du royaume avec la promesse que tu observeras nos lois, selon ton devoir. »
« Nous nommons roi ce chef, dit toujours le même Hincmar, ut nobis prœsit etprosit, » ce qui peut se traduire en bon français : « afin qu'il commande, mais pour qu'il nous serve. »
Le pacte signé, ils firent du roi de France, par la cérémonie du sacre qui frappait si fortement l'imagination du peuple, une sorte de personnage hiératique qui se dressait de toute la hauteur d'un élu de Dieu au-dessus de ses vassaux les plus puissants :
Servire Deo regnare est.
Hugues, homme doux, adroit, temporisateur et cauteleux, se soumit très volontairement à ces lois, un peu dures pour un guerrier ; mais l'onction n'était donnée qu'à cette condition formelle, et Hugues avait avant tout besoin de ce prestige pour établir en pied sa maison sur la terre de France. Il mourut content ; car il avait vu son fils sacré pontificalement et reconnu roi dans la basilique de Sainte-Croix d'Orléans.
La faiblesse d'esprit des successeurs de Hugues Gapet fut peut-être aussi l'une des causes de l'établissement définitif de la nouvelle dynastie sur le trône de France.
Robert, Henri, Philippe avaient au plus haut point cette vulgarité souveraine qui fonde les royaumes. « Hommes de races secondaires, comme le dit si bien M. de Chateaubriand en parlant d'Auguste, qui savent profiter des révolutions, mais ignorent la manière de les faire, ils posèrent avec adresse le couronnement de l'édifice, dont une main plus forte avait créé les fondements; ayant à la fois l'habileté et la médiocrité nécessaires au maniement des affaires, qui se détruisent également par l'extrême sottise ou la complète supériorité. »
Robert fut un chanteur aimable, qui quittait les champs de ba-
taille, confiant le soin de vaincre à saint Hippolyte, pour venir diriger les chœurs de la psalette de Saint-Denis.
Ce bon roi Robert (fig. 165) ne savait qu'une chose à fond, c'était la musique. Soigneux de sa personne, les cheveux toujours lissés, le regard modeste, la bouche toujours prête à donner le baiser de paix, il composa des hymnes restées célèbres, entre autres la
Fig. 165.
Sceau de Henri 1er, roi de France. Sceau du bon roi Robert. Sceau de Guillaume le Conquérant. (1U31-10S0.) (996-1031.) (1027-1087.)
prose du Saint-Esprit qui commence par ces mots : Adsit nohis gratta. Puis le fameux rythme qu'il dédia à sa femme : 0 Constantia martyrum ' .
A Rome, sur l'autel de Saint-Pierre où Pépin le Bref avait déposé la fameuse donation confirmée par Gharlemagne, le bon Robert laissa discrètement un papier, écrit de sa main, qui contenait le chant intitulé : Cornélius Centurio, paroles et musique du grand roi.
i. Sa noble épouse, celle qui remplaça Berthc la bicn-aimée, se nommait Constance. M. Henri Martin l'appelle <, le fléau de son mari et de ses enfanls. » - Voyant Robert toujours occupé à fredonner et à écrire, elle lui demanda un jour de faire aussi quelque chose pour elle. Il composa alors ce fameux chaut sur la Constance de, tnarlrjrs, qui commençait par le nom de sa femme. Gomme il ne lui en donna jamais la traduction, celle-ci crut, toute sa vie, que l'hymne était destmee à perpétuer sa mémoire dans les siècles futurs.
Quand il mourut enfin au château de Melun, il était très sérieusement occupé à transcrire VObituaire de l'église cathédrale de cette ville.
La musique adoucit les mœurs. Robert en est une des grandes preuves.
Le règne de Henri l'"', le protégé de Robert le Diable, fat encore plus pâle que celui de son père. Pour redonner un peu de sang gaulois à ses descendants, il épousa Anne de Russie, la fille du czar Jaroslaw! Les siens l'appelaient le Roitelet, regulus, et l'indifférence que témoignent pour lui les historiens contemporains suffit pour le juger. (Henri Martin, t. HI, p. 101.)
Philippe P'", ainsi nommé parce que sa mère, la Russe, prétendait descendre d'Alexandre le Grand, qui avait eu pour père Philippe de Macédoine, eut un règne encore plus obscur, peut-être, que son prédécesseur.
Les croisades commencèrent pendant qu'il tenait le sceptre de France, et Philippe, non seulement n'y prit aucune part, mais resta même complètement indifférent à ce mouvement étrange, qui porta vers l'Orient toutes les nations européennes.
11 avait passé sa jeunesse dans une oisiveté licencieuse, rançonnant ses sujets, dévalisant les marchands étrangers qui passaient sur ses terres, vendant au plus offrant les évêchés et les abbayes dont il avait l'investiture, et défrayant ses débauches avec les produits de cette royale simonie. (Henri Martin, t. Ill, p. 131.)
Marié avec Rerthe de Hollande, qui lui avait donné trois enfants, il se lassa de cette princesse, obtint la cassation de son mariage pour une prétendue parenté, enleva Bertrade de Montfort, comtesse d'Anjou, trouva un évêque pour consacrer son adultère, fut excommunié par le concile d'Autun en 1094, par celui de Clermont en 1095, passa sa vie en simagrées de pénitence, et mourut enfin méprisé de tous, à Melun, le 29 juillet de l'année 1108.
La famille des Gapets commençait bien le rôle que lui avaient prédit les bouches saintes.
Inutile de faire remarquer que les nouveaux rois, poussés par le
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besoin de se donner un relief qui leur manquait complètement, suivirent en tout les usages, les formules, les coutumes de leurs prédécesseurs; prirent leurs sceptres, leurs coiffures, leurs robes majestueuses et leurs trônes d'or, et se lancèrent à plein collier dans le byzantinisme le plus transcendant, soutenus en cela par les évêques qui, tous Francs d'origine et, par conséquent, amis du fantastique, s'étaient laissé, eux aussi, envahir par le judéo-christianisme des Eglises orientales.
11 y a deux courants bien tranchés dans la religion chrétienne. Gomme ces deux courants eurent réciproquement une influence considérable sur l'art national, il nous semble nécessaire de les définir une bonne fois.
M. Renan nomme l'un le Jiidéo-cJn-istiamsrne, qu'il caractérise par Jacques, le frère de Jésus, et surtout par l'apôtre saint Jean, et le second, V hellénisme., auquel il donne saint Paulpour patron. Selon lui, le premier serait, dans l'Eglise, l'élément conser valeur, dans le sens moderne du mot, rétrograde et mystique, et l'autre l'élément pror/ressiste et chercheur de l'idéal ; conflit de forces contraires qui font la force même de la religion chrétienne ; « car (c'est toujours l'auteur de la Vie de Jésus qui parle) on meurt aussi bien par l'absence de tout souffle révolutionnaire que par l'excès de la révolution'. »
A l'époque oii nous arrivons, on ne connaissait Jésus, dans le haut clergé français, que par Jean, et le christianisme s'était fait, chez nous, complètement apocalyptique. Il y avait, du reste, une tradition qui, pour ainsi dire, flottait dans l'air et couvrait le monde d'une ombre funeste et lugubre.
<( Et quum consummati fuerint mille anni, solvetur Satanas de carcere suo, et exibit et seducet gentes quœ sunt super quatuor angulos terrée Gog et Magog, et congregabit cas in prœlium, quorum numerus est sicut arena maris. »
« Après que les mille ans seront accomplis, Satan sera délié et il sortira de sa prison, et il séduira les nations qui sont aux quatre coins du monde Gog et Magog, et il les assemblera pour combattre; leur
1. Conférences d'Angleterre. (Deuxième conférence : La Légende de l'Église romaine,
nombre égalera celui des grains de sable de la mer. » {Apocaîypsis , caput XX, V. 7.)
Or, on arrivait à l'an mil.
Lorsque saint Jean, après l'épouvantable persécution de Néron, s'enfuit vers la Grèce et prit terre à Pathmos, le globe semblait être physiquement réservé à une perturbation générale. On se croyait à la veille de quelque chose d'inouï; l'ordre de la nature paraissait renversé; le Vésuve préparait son effroyable éruption de 79; des bouillonnements, des miasmes, des sons caverneux sortaient de toutes les solfatares des rivages méditerranéens. La terre fumait par tous ses pores. Pendant deux siècles, l'Asie Mineure était restée dans un ébranlement perpétuel ; le territoire d'Antioche se soulevait, incessamment ébranlé dans ses bases par des secousses souterraines. — « Montes exultaveruntut arietes, et colles sicut agni ovium. » — Pompéi, en 63, venait déjà d'être presque abîmée par un tremblement de terre.
En 65, une peste horrible avait affligé Rome ; la famine s'abattait sur l'Italie, après les massacres sans nombre du niais béat^ qui trônait au palais des Césars. La Gampanie avait été bouleversée par des trombes et des cyclones dont les ravages s'étaient étendus jusqu'aux portes de la ville aux sept collines.
Or, sous Robert de France, nous étions dans une phase géologique absolument semblable à celle qui vit éclore le pamphlet de Jean aux sept Eglises d'Asie.
Des pluies continuelles inondèrent tellement les campagnes que, durant trois années, les sillons ne purent recevoir de semences; une famine horrible désola tout le royaume. Les gens hâves et décharnés qu'on rencontrait sur les routes mangeaient l'écorce des arbres et
i. M. Ernest Renan, auquel nous empruntons tous les renseignements qui précèdent, a pour Néron, la Bête de l'Apocalypse, un choix d epithètes tellement heureuses que nous ne résistons pas au plaisir de les communiquer en note à nos lecteurs. — A la page 173 de son livre sur l'Antéchrist, il l'appelle gros poupard bouffi de vanité. A la page 308 : nigaud cruel. Il traite les plaisanteries grotesques qu'il fil avant sa mort » dans un argot de gamin » de bons mots d'un Bobèche aux abois. Enfin il prétend, pour terminer son appréciation si piltoresquc, que sa balourdise prétentieuse fit ressembler sa vie entière « aux miaulements d'un sabbat grotesque, qui atteignit au sublime de la fadeur. » — « C'est wna caricature, écrit-il enfin, malheureusement esquissée en traits de sang. » {U Antéchrist, par Ernest Renan, de l'Institut, p. 311 et suiv.)
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l'herbe des prairies; on vit des hommes qui, après avoir dévoré toutes les bêtes qu'on trouve dans les champs, se mirent à ronger des cadavres. Les voyageurs, assaillis sur les grands chemins, succombaient sous les coups de furieux affamés qui se partageaient leurs membres ensanglantés. Au marché de Tournus, un misérable osa mettre publiquement en vente, comme du bœuf ou du mouton, des quartiers tout cuits de chair humaine; on le garrotta, et il fut jeté dans un bûcher. Unmalheureux, la nuit suivante, déterra l'immonde nourriture, enfouie par l'ordre des magistrats, et se mit à la déchirer avec une frénésie sauvage. Il fut découvert et brûlé, comme le marchand.
Près d'une église isolée, dédiée à saint Jean, dans la forêt de Ghâtenay, on découvrit un ermite qui, dans le fond de sa cellule, cachait quarante-huit têtes d'hommes dont il avait mangé les corps. Glabert de Bourgogne, qui nous a donné les détails de cette épouvantable famine, le vit lui-même brûler sur la place publique do Mâcon, au milieu des vociférations d'une foule épouvantée d'une aussi monstrueuse infamie.
Après la famine arrivèrent les loups, qui se montrèrent par bandes, attirés par l'odeur des cadavres, dans tous les villages abandonnés; puis survint une épidémie fantastique : \e feu de saint Antoine ou le mal des ardents, flamme secrète qui desséchait en une nuit ses victimes et détachait du corps les membres qu'elle atteignait de sa formidable corruption.