X. P. N. veut dire CJtrislus Nazarenus
Mais, avant l'agneau, le pélican, le phénix, la colombe, avant l'A et l'Q, il y a d'abord, comme vrai signe de Jésus Fils de Dieu, la Croix.
Ce n'est que justice : on avait voulu en faire une marque d'oppro- ^ 1 7
Fig. 190. — 1.2. Cercueils de pierre provenant do l'ancienne église abbatiale de Saint-Martin, trouvés à Nevers en 1855 (Musée lapidaire do la Porte-du-Croux). — 3. 4. Ornements des cercueils de la cathédrale do Vienne. — 5. 6. Ornements des cercueils do Nevers.
brc : les disciples et leurs successeurs la proclamèrent signe de gloire et de ralliement; ils étaient dans leur droit. Aussi la voit-on, dès les premiers siècles, dans les catacombes ; après, dans les basiliques, et, le jour du triomphe enfin, sur l'étendard même des empereurs : Li hoc signo vinces! s'écrie Constantin. Elle avait été à la peine, comme disait Jeanne Darc de sa blanche bannière, elle pouvait bien être maintenant à l'honneur.
Nous avons vu sur les lec'hs que la forme première de la croix était celle que les héraldistes nomment croix joattée ' . Cette forme
1. Quelques auteurs expliquent la forme do la croix pallée par l'usage qu'avalent les peintres d'inscrire toujours, aux premiers jours du christianisme, la croix dans un cercle ou dans un nimbe. Comme ils se servaient d'un compas pour tracer ce nimbe, ils firent usage du même instrument pour former les bras de leur croix. La croix trouvée à Notre-Dame de Melun par M. Millet, à l'époque de ses fouilles pour la construction de cet édifice, croix que nous publions
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fut généralement adoptée par les premiers chrétiens ; elle s'est conservée pendant des siècles, sauf quelques variantes, dans l'ornementation picturale et sculpturale de nos églises, comme on peut le voir par les exemples réunis dans la figure 193 : on la retrouve encore de nos jours dans les décorations qui brillent sur la poitrine de nos braves. Quant à chercher à donner ici le pourquoi de cette forme, c'est ce que nous ne tenterons pas ; il faudrait remonter bien haut pour découvrir la vraie source de cet emblème, car on le retrouve, non seulement chez les Assyriens (flg. 194), chez les Egyptiens (fig. 195), mais encore à l'âge du bronze, à l'âge de la pierre (fig. 196), et même dans les ornementations laponnes, qui ont tant d'analogie avec les gravures de l'époque quaternaire (fig. 197).
Nous en connaissons le vrai sens par la lecture des hiéroglyphes égyptiens : il voulait dire alors vie éternelle, immortalité ' . Le christianisme, on le voit, n'a fait que l'adapter, avec la même interprétation, à des rites nouveaux ; mais, avec lui, il devint véritablement sublime, et ce ne sera jamais nous qui lui reprocherons d'avoir pris la croix, ignominieuse dans l'esprit des Juifs, sur laquelle on cloua Jésus, pour en faire le plus glorieux symbole de la religion catholique.
Le P. Ménestrier, dans sa Méthode raisonnée du blason, donne plus de quarante variétés de croix employées par l'art héraldique. Nous en avons choisi quelques-unes, que nous groupons ici à la (igure 198.
au n" 3 de lii figure 193, pourrait bien donner raison à cette interprétation toute naturelle. Il suffit, en efTct, de l'examiner avec soin pour voir que cette croix et la rosace qui l'accompagne sont formées par une série de courbes tracées au compas.
1. M. Gabriel de Mortillet, dans son Musée préhistorique, donne une série de croix toutes antérieures au christianisme. Sans admettre positivement comme croix les divers ornements qu'il publie et dont nous reproduisons ici quelques types, on est forcé de reconnaître que la figure assyrienne de la stèle du fils de Salmanasar porte au cou un objet absolument semblable à une croix ; que les fibules déterrées à Pérouse et dans la Béotie ont véritablement comme ornements gravés ou sculptés des colombes, des croix et des poissons. Pour la swastika ou croix gammée qu'il prétend avoir rencontrée chez les Francs, les Scandinaves, et jusqu'au fond des catacombes, n'ayant pu contrôler son affirmation, nous n'avons rien à en dire.
La croix ansée égyptienne est plus significative, tous les dieux et toutes les déesses des bas-reliefs de Thèbes la tiennent à la main ; elle est suspendue partout au col des ureus ; la vache divine, grande génératrice par excellence, en est ornée de même.
Ce signe, pour les peuplades des bords du Nil, signifiait positivement Vie divine, r— Immor- Inlilé. (Voir au Panthéon de Champollion les figures d'Ammon, de Ncitli, d'.\thor, de Tholh, etc.)
Il y a d'abord :
1° Lacroix latine, à trois branches égales, avec la quatrième qui lui sert de pied, plus longue que les trois autres.
2° La croix de Saint-André, qui est un simple sautoir, en forme de X.
3° La croix de Malte, qui est une croix pattée avec quatre échancrures dans les pattes.
Fig. 191. — 1. 2. Tombeaux trouves en 1807 dans l'église de l'abbaye de Sainte-Geneviève, Paris. — 3. i. Ornements des cercueils de la cathédrale de Vienne (Dauphiné). 5. 6. Ornements des cercueils de Sainte-Geneviève.
4° La croix de Toulouse, ainsi appelée parce qu'elle figurait dans l'écu des comtes de Toulouse et dans celui des Vénasques qui se prétendaient descendants de ces illustres seigneurs. On la blasonne vuidée, parce qu'elle est percée à jour; clèchèe, parce que ses quatre bras ont la forme des anciennes clefs ; et pommelée, parce qu'aux angles elle est ornée de petites boules en façon de pommes.
5** La croix grecque , qui a les quatre branches absolument égales.
6° La croix de Lorraine, qui est une croix latine munie de deux traverses de grandeur inégale. Ce fut cette croix dont se décorèrent, à la fameuse nuit du 24 août 1572, les partisans des Guises, ducs de Lorraine.
LES BYZANTINS
7" La croix 'pleine , « crux plana, » blason de la maison de Savoie : « de gueules, à la croix pleine d'argent. »
8" La croix pattée, comme celle des Argentré, en Bretagne : « d'argent, à la croix pattée d'azur. »
9" La croix alésée ou rétrécie des Xintrailles : « d'argent, à la croix alésée de gueules. »
Fig. 192. — 1.2. Monogrammes du Christ, d'après les manuscrits. — 3. X. P., d'après un tombeau de Vienne. — 4. 5. X. P. N. - X. P. S., d'après les peintures des catacombes.
lO"" La croix ancrée, crochue comme les ancres des vaisseaux ; celle de la famille de Damas : « d'or, à la croix ancrée de gueules. »
11° La croix gringolèe, c'est-à-dire terminée par des têtes de serpents que le vulgaire, dit notre auteur, appelle gargouilles et par corruption gringoles; celle de la famille des Kaer, en Armor : « de gueules, à la croix d'hermine gringolèe d'or. »
12° La croix recroisetée, c'est-à-dire ayant une nouvelle croix à l'extrémité de chacun de ses bras; celle des Bierley : « d'argent, à une croix recroisetée de gueules. »
13" La croix fleuronnèe, ou fleurdelisée ; celle des Troussel : « d'argent, à la croix fleuronnèe de gueules. »
14" La croix potcncée; celle des Hubat : « d'argent, à la croix potencée d'or, » quand elle a des espèces d'arrêts ou de potences à l'extrémité des bras.
Fig. 193. — 1. Croix (la dais do la Vierge assise de la porto Saiate-Anne, à Notre-Dame de Paris. — " 2. Croix de la façade occidentale do l'église d'Ébreuil. — 3. Croix de Notre-Dame de Melun. — 4. Croix du lec'h de Krac'h (Morbihan). — 5. 7. 9. 11. Croix des pierres tombales d'Edouard Cultus (Londonl. — c. Croix de l'cglisc de la Basse-Œuvre, à Bcauvais. — 8. Croix du cimetière de Baret, prés de Barbezicux. — lO. Croix du lec'li de Locoal (Morbihan).
15" La croix trèflèc, se terminant par des trèfles, comme celle des Saint-Gobert : « de gueules, à la croix tréflée d'argent. »
IG" La croix perronnêe, qui porte à ses extrémités des marches semblables à celles d'un perron.
17" La croi.x au ined fiché, quand la branche principale se termine par une pointe assez semblable à un pieu fiché en terre.
LES BYZANTINS
18" Enfin la croix guivrée, qui a quatre têtes de guivre ou do dragon au bout de ses bras réguliers.
Nous ne suivrons pas le célèbre jésuite dans sa nomenclature, en ayant, nous le croyons du moins, dit bien assez sur ce sujet.
Lorsque les artistes du x° et du xf siècle se hasardèrent à figurer sur les croix le corps même du Christ, ils accompagnèrent toujours la scène du crucifiement des images du soleil et de la lune.
Fig. 194. — 1. Fibule en bronze avec swastika entre poisson et colombe; Bcotie (Grèce). — 2. Stèle <lc marbre de Samsi-Vul, fils de Salmanasar, 800 ans avant notre ère (British Muséum). Le personnage porte, suspendue au cou, une croi.x parfaitement accentuée. (Musée préliistoriijue,X!m' Gabriel et Adrien de Mortillet; pi. C, nos i2co, 1265 et 1269.) — 3. Fibule en bronze avec trois oiseaux en relief, ornés d'une croix en creux ; Pérouse (Italie), plein âge du bronze.
pleurant à chaudes larmes, à la vue du trépas du Fils de l'homme.
Une perturbation atmosphérique très grande eut lieu, en effet, si l'on en croit saint Luc, saint Marc et saint Matthieu, au moment où Jésus jeta dans l'air ce grand cri : Eloï! Eloï! lamma, Sabacthani. u Deus meus, Deus meus, ut quid deriliquisti me? » — « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné? » La lune et le soleil s'obscurcirent, la terre entière fut enveloppée d'épaisses ténèbres, et le voiie du temple se déchira.
Comme les esprits, à cette époque, étaient envahis outre mesure par un fantastique que nous avons cherché à expliquer, ils placèrent autour de la croix des têtes éplorées, coiffées de couronnes à pointes
aiguës, d'après l'antique, qui assistaient en personne à la sanglante passion du Golgotha et l'animaient ainsi d'une sorte de reflet céleste et merveilleux (fig. 199). Parfois, les premiers ruhricateurs de ces temps primitifs firent aussi soutenir le grand martyr par ce Père lui-même, qu'il invoquait si solennellement; et, sur la tête du Christ, ils posèrent gracieusement la colombe, signe de l'Esprit saint, qui
Fig. 195. — 1. Scarabée à tète de bélier (Deu.9 effandens), coiffé du disque flanqué de deux ureus, portant au cou des croix ansées. Dieu Nilus, père et générateur. — 2. Neith, la grande génératrice, tenant en main la croix ansée. — 3. Vache divine, Bouto-Ahé, génératrice du soleil, portant au cou la croix ansée. — 4. loh, Ooh, dieu à tête d'épervier, dieu lune, tenant en main la croix ansée. {Panthéon de Champollion.)
était descendu sur lui sous cette forme au jour de son baptême. Ce fut de cette première façon qu'ils essayèrent de symboliser les trois personnes divines, réunies dans un seul groupe (fig. 200). Dans l'Eglise latine, à cause même du schisme de Photius, les images de cette Trinité se multiplièrent à l'infini. On niait à Gonstantinople (( Vutroque procedit; » Rome, qui n'avait qu'à bénéficier de cette rupture ultra-byzantine dans toute l'acception moderne du mot, trouva mille manières d'affirmer ses croyances.
Nous avons vu le courant d'idées purement hébraïque dans lequel la France s'était laissée particulièrement entraîner, surtout en
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haut lieu. Grâce à ce courant, la Trinité sainte ne fut plus entrevue, chez nous, que sous des aspects étranges.
Fig. 196. — I. Fusaïole en poterie, avec croix ornée do quatre croix païennes, sivastika, gravées en creux (Asie Mineure). [Collection Schluraann]. — 2. Vase avec croix ; nécropole de Loinbardie (Musée de Saint-Germain). — 3. Croix gravée sur un vase des marais de Laybach (.\utriche). — 4. Coupe avec croix lustrée, noire à l'intérieur; nécropole de Golasecca (Lombardie).— 5. Bouton en calcaire (barrow du Yorskiro). — 6. Extrémité dune bobine en poterie ornée de croix en creux; nécropole de VUlanova, entre Bologne et Imola (Italie). Récoltes de Gozzadini (Musée de Saint-Germain). — 7. Croix gravée sur un tube cruciforme dHalstadt. — 8. Extrémité d'une bobine en poterie, avec sxvastilia; Bologne (Italie). — 9. Swantika, marque de potier japonais. (Musée préhistorique, par Gabriel et Adrien de Mortillet.)
Les visions divines prirent dès lors une tournure entièrement cabalistique.
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Pour représenter le bon Dieu, on inventa des figures tricéphales
l'ig. 197. — I. Tasse en poterie. Chypre (Musée de Saint-Germain), avec croix peinte sous la base. — 2. 3. Croix gravée sur une fibule en bronze du Musée de Copenhague. — A. Tasse en poterie noire du Japon. — 8. Dessous du vase précédent, avec swasiika. — 5. 6. Swaslikas gravées : le 5, sur la paroi d'un vase de Cervctti (Italie) ; le 6, sur celle d'un vase gallo-romain du Musée de Rouen. — 7. Croix gravée sur une ceinture de bronze d'un tumulus d'Alsace. — 9. Croix gravée sur un clou en bronze de la nécropole de Villanova (Italie). [Musée préhistorique, par Gabriel et Adrien de Mortillet.]
(fig. 201). Les prophètes bibliques avaient habitué les fervents de
LES BYZANTINS. 2ol
Jérusalem à des monstruosités plus extraordinaires ; il suffit d'ouvrir Daniel, Elie, Ezéchiel ou Jonas, pour s'en convaincre; les chrétiens du xf siècle, qui aspiraient à l'introduction promise dans la nouvelle cité sainte, se firent facilement à ces rêveries antinaturelles'. L'imagination surexcitée des lecteurs assidus du grand livre de saint Jean se donna libre cours.
On inventa des cercles enchevêtrés, au milieu desquels se lisaient des mots énigmatiques. — tri — m — tas — unitas (fig. 202); des triangles, se combinant avec des ronds où se trouvaient écrits :
Pater non est Filius; FiLius non est Pater; Spiritus non est Filius; Pater non est spiritus, etc.
Filius est Deus ; Pater est Deus ; Spiritus est Deus (fig. 202).
On assembla trois nez, trois yeux, trois bouches, qui ne formèrent qu'une seule tète, comme à la cathédrale de Saint-Pol-de-Léon (fig. 203). Ma Douez, <c mon Dieu. »
Plus tard, les représentations de la sainte Trinité devinrent plus normales ; et, lorsque la grande idée de Grégoire VII eut prédominé dans l'Eglise latine, et que le pfipe, dominant toute la hiérarchie des seigneurs ecclésiastiques, fut presque devenu le suzerain universel du monde chrétien, Dieu fut coiffé de la tiare (fig. 204) et gratifié du sceptre (fig. 205) et du globe des empereurs, signe de la souveraine domination sur la terre comme au ciel -.
Le x" et le xi"^ siècle furent aussi la grande époque des mains
1. Il parait que h cour do Rn-ne a sérieusement défendu de représenter la sainte Trinité par trois visages luiinains confondus dans un seul. (Voir le bibliopliile Jacob, Vie religieuse, p. 218.)
2. Comme précédemment, nous avons ici réuni ensemble des images de la Trinité de dilTércntes époqncs, pour bien faire comprendre d'un seul coup le sentiment qui les inspira successivement.
divines, droites, mystérieuses, qui, du haut de la demeure invisible du Père, bénissaient, conduisaient et dirigeaient tout au gré du Seigneur. La main de Dieu joue déjà un très grand rôle dans la Bible. Ezéchiel reçoit un livre que lui présente une main qui sort d'un nuage. Pendant le grand festin de Balthasar, c'est encore une main qui écrit sur la muraille les fameux mots : Mané, Thècel, Phares. Dans VApoca-
Fig. 198. — Croix chrétiennes : l. Croix latine. — 2. Croix de Saint-André. — 3. Croix de Malte. — 4. Croix de Toulouse. — 5. Croix grecque. — 6. Croix de Lorraine. — 7. Croix pleine. — 8. Croix pattée. — 9. Croix alésée. — 10. Croix ancrée. — .u. Croix gringolée. — 12. Croix recroisetée. — 13. Croix fleuronnéc. — u. Croix potencée. — 15. Croix trcflée. — 16. Croix pcronnée. — 17. Croix au pied fiché. — 18. Croix guivrée. (D'après le P. Mencstrier.)
lypse^ Jean reçoit de même sorte un livre dont il se nourrit et qui lui semble doux comme le miel.
Tous les rois carlovingiens, dans les manuscrits, sont couronnés par des mains divines (fig. 206). Le symbole était alors particulièrement juste; car les évêques, représentants de Dieu sur la terre, disposaient en effet réellement des couronnes ; et si les faibles successeurs du grand Karl régnaient sur leurs peuples soumis, c'était bien par la main seule de Dieu qu'étaient soutenues leurs fragiles couronnes.
Mais, de toutes les figures inspirées par V Apocalypse, dans ce grand mouvement judéo-chrétien qui remplit ce siècle, la plus belle, la
LES BYZANTINS
plus grande, la plus mystérieuse, est certes celle du grand cavalier qui se voit à la crypte de la cathédrale d'Auxerre (fig. 209), sur le chapiteau d'Autun, et dans une innombrable quantité d'églises de la Saintonge, du Poitou, de la Normandie et d'ailleurs (fig. 207 et 208).
« Alors, dit saint Jean au chapitre xix, v. 11, je vis le ciel ouvert,
Fig. 199. — Figures de la Lune et du Soleil assistant à la scène de la Passion, d'après les manuscrits de la Bibliothèque nationale.
et il parut un cheval blanc ; et celui qui était monté dessus s'appelait le Fidèle et le Véritable, qui juge et qui combat justement. »
« Et vidi cœlum apertum, et ecce equus albus, et qui sedebat super eum vocabatur Fidelis et Verax, et cum justitia judicat et pugnat. »
Ses yeux étaient comme une flamme de feu ; il avait sur la tête plusieurs diadèmes, et il portait écrit un nom que nul autre que lui ne connaît.
Il était vêtu d'une robe teinte de sang, et il s'appelle le Verbe de Dieu.
« Et vestitus crat veste aspersa sanguine, et vocatur nomen ejus Verbum Dei. »
« Les armées qui sont dans le ciel le suivaient sur des chevaux blancs et vêtues d'un lin pur.
» Et il portait ce nom écrit sur son vêtement et sur sa cuisse : Roi des rois, Seigneur des seigneurs. Rex reguyn et Dominus dominantium.
Fig. 200. — Figure do la Trinité ; tiri'C d'un ancien manuscrit.
» Alors je vis un ange qui était dans le soleil, et qui cria d'une voix forte, en disant à tous les oiseaux qui volaient par le milieu de l'air : Venez et assemblez-vous pour être au grand festin de Dieu.
» Pour manger la chair des rois, la chair des officiers de guerre, la chair des puissants, la chair des chevaux et de ceux qui sont dessus, et la chair de tous les hommes libres et esclaves, petits et grands. »
« Ut manducetis carnes regum, et carnes tribunorum, et carnes fortium^ et carnes equorum et sedentium in ipsis, et carnes omnium liberorum et servorum, et pusillorum et magnorum. »
LES BYZANTINS
2bS
« Et je vis la bête et les rois de la terre et leurs armées assemblées pour faire la guerre à celui qui était monté sur le cheval blanc et à son armée.
» Mais la bête fut prise, et avec elle ceux qui avaient adoré son image, et tous furent jetés tout vivants dans l'étang brûlant de soufre et de feu. »
Tout fut exterminé par l'épée, et les oiseaux se rassasièrent de la
Fig. 201. — Figures triecphales de la Trinité, d'après les manuscrits et les incunables.
chair des cadavres, « et omnes aves saturatœ sunt carnibus eorum. '■> Quelle plus superbe description peut-on rêver de la victoire complète de Dieu sur le monde? Les rois, les grands, les cavaliers orgueilleux, les armées entières disparaissaient, balayés par ce terrible vent de Dieu, dont on sent partout le souffle dans ces pages inspirées.
D'innombrables cohortes se lèvent contre lui ; il apparaît, tout fuit ; sur les champs de bataille restent des monceaux de corps étendus, et les vautours se repaissent de leurs chairs sanglantes. Le Christ a triomphé de tous.
GhRISTUS VIXCIT. GllRISTUS REGNAT. GhRISTUS IMPERAT.
On a publié bien des brochures, bien des mémoires, bien des volumes sur ces fameux cavaliers de nos églises romanes. Beaucoup d'archéologues modernes ne peuvent consentir à y voir, ce qui nous semble pourtant d'une incontestable évidence, surtout par la compa-
raison des statues avec la peinture d'Auxerre, un simple Christ triomphant.
Nous ne pouvons passer en revue les opinions diverses qui furent émises sur ces personnages emblématiques ; pourtant, ayant affirmé notre interprétation, il est nécessaire de consigner ici celles des savants qui se sont occupés avant nous de ces figures symboliques.
1" On a vu dans ces grands cavaliers la personnification de TEm-
Fig. 202. — Figures symboliques de la Trinité, d'après les manuscrits et les incunables.
pire romain; le cheval a passé pour celui de Galigula, le manteau pour le paludamentum de Trajan, et le glaive pour l'épée de Dioclétien.
Vous reconnaissez là les pédagogues qui découvrent Rome au milieu des alignements de Garnac.
2" Ces cavaliers ont représenté, pour certains érudits, Constantin le Grand. Ceux-ci s'appuient sur un texte d'un cartulaire du xn'' siècle, 011 se trouve relatée l'inhumation d'un personnage qui se fait enterrer « sub Constantino de Roma. qui locus est ad dexteram partem ecclesiœ. » Là-dessus, ils se jettent invectives sur invectives et s'écrivent de savantes douceurs ; nous ne nous attarderons pas à les contredire et renverrons le lecteur à leurs pamphlets aigres-doux'.
1. Essai sur r architecture religieuse en Saintonge, de M. Georges Musset, avocat; Carlulaires inédits de la Saintonge, de M. l'abbé Grasilier ; Comptes rendus des congrès archéologiques de France (Poitiers, 1843) ; Les Cavaliers au portail des églises, par M. Audiat. (Angers, 1872), etc.
LES BYZANTINS
3" Le cavalier est devenu Pépin le Bref écrasant Waïfrc , duc d'Aquitaine. Les auteurs de cette hypothèse sont tous des Poitevins, et ne s'occupent, bien entendu, ni de Saint-Etienne de Caen, ni d'Autun, ni d'Auxerre.
4'' La figure triomphante est celle de Gharlemagne. On sait que, pour beaucoup de gens, Charlemagne a tout fondé en France, tout, même Notre-Dame de Paris.
Fig. 203. — Figures de la TrinittS d'après une peinture murale de la cathédrale de Saint-Pol-de-Léon.
5" Ce guerrier couronné est la statue de saint Martin coupant en deux son manteau pour en couvrir les épaules d'un pauvre mendiant entièrement nu.
G° C'est saint Michel, et le malheureux écrasé devient, dans l'imagination de ces nouveaux interprètes, un dragon mystérieux.
7" C'est saint Georges, patron de la Grande-Bretagne, qui a dominé si longtemps le pays. Les Anglais, en souvenir de cette conquête, ont fait placer partout l'effigie de leur guerrier favori, comme marque de la supériorité de la perfide Albion sur ces régions soumises au sceptre des rois d'Angleterre.
8° C'est Héliodore, chassé du Temple par le cavalier terrible, habillé magnifiquement, qui est décrit au chapitre troisième du livre IT
L ART NATIOSAI.. — It
(les Macchabées, cavalier qui frappe dédaigneusement la tète de sa victime du pied de sa monture '.
Tout cela nous sscmble très ingénieux, mais aussi bien un peu puéril.
Fouler aux pieds do son coursier une créature humaine était un usage complètement oriental : voyez les stèles assyriennes du Louvre, les bas-reliefs de Bi-Satoun et même ceux des hypogées de Thèbes : partout le roi vainqueur, en Egypte comme en Asie, pose le pied sur la tête du roi vaincu.
Sous l'influence byzantine qui dominait alors en France, le geste du Vei'be de Dieu terrassant un ennemi n'a donc rien de bien surprenant.
Ne chante-t-on pas, du reste, tous les jours dans ces églises, au devant desquelles figurait ce cavalier géant : Dixlt Dorninus Domino meo: sede a dextris meis donec ponam inimicos tuos, scabellum
PEDUM TUORUiM ?
« ... Jusqu'à ce que je fasse de. vos ennemis un simple escabeau pour vos pieds. »
Et toujours dans ce même psaume GIX : Judicahitin ncdionihus, implehit ruinas, conquassabit cajnta in ierra midtorum.
« Il jugera les nations, couvrira tout de ruines, et broiera sur la terre les têtes d'un grand nombre. »
Après ces rapprochements, il ne nous reste pas grand'chose à dire pour prouver définitivement que ces cavaliers si discutés ne sont que l'expression matérielle de la grande figure de V Apocalypse , qui s'appelle le Verbe de Dieu, le Roi des rois, le Seigneur des seignem^s.
M. Ernest Renan prétend qu'à l'époque de l'apparition de VApo-
d. Ces cavaliers, dit M. de Gaumont, sont bien plus nombreux qu'on ne le croit dans les églises françaises du xi<' et du xii" sif'cle.
On signale particulièrement les statues de Cacn h Saint-Eticnne-Ic-Vieux ;
Celles des chapiteaux d'Autun ;
Celles de Sainte-Croix de Bordeaux;
Celles de Saint-Pierre d'Aulnay;
Celles de Partlienay-lc-Vieux ;
Enfin celles de Châteauncuf, d'AirvauJt et de Saint-IIilaire-de-Mclle.
En cherchant bien, on en trouverait bien d'autres ; presque toutes ont été détruites, nous ignorons pour quelle cause, bien avant la Révolution française.
LES BYZANTINS
calypse de saint Jean, on avait la conviction absolue d'un règne corporel du Christ sur le monde, et que ce règne devait durer mille ans: c'est ce qu'il appelle le millênarisme [Antéchrist, p. 246). Après la grande terreur qui s'empara du peuple vers l'an mil de notre ère, après les fléaux qui désolèrent la France, cette même idée d'un royaume matériel de Jésus s'empara des esprits.
Gomme les Juifs attendaient le Messie, les chrétiens d'alors
Fig. 204. — La Trinité, d'après une miniature de la Cité de Dieu. (Bibliotlièque nationale.)
attendirent le Fils de l'homme. Il devait venir sur des nuées, entouré de foudres et d'éclairs, avec une armée brillante de cavaliers célestes pour escorte.
« Et l'on regardait le ciel, croyant apercevoir dans les aurores boréales, dit M. Henri Martin [Histoire de France, t. III p. 16), la lumière divine qui précédait la grande apparition. On racontait que les guerriers des anciens temps avaient déjà soulevé le couvercle de leurs tombeaux de pierre ; l'ombre de Gharlemagne était sortie des voûtes sépulcrales d'Aix-la-Chapelle, et sur les blanches vapeurs qui s'élevaient à l'horizon, on avait vu galoper d'innombrables cohortes ayant la croix comme étendard. »
Comme il était bon d'acquérir des protecteurs dans ce royaume de Dieu qui allait venir, on vint humblement déposer aux pieds des prélats orgueilleux, qui détenaient seuls les clefs de cette future Jérusalem, tous les biens qu'on possédait ici-bas.
Dans la crainte du cataclysme universel, Mundi fine appropinquante, on livra à l'Église ses terres, ses maisons, ses châteaux, sa vaisselle d'or et d'argent, tous les trésors cachés, tous les vêtements précieux, tout ce qui avait quelque valeur, en un mot.
Pourquoi thésauriser, puisque tout allait disparaître ?
Gorgés d'or, les évêques s'enivrèrent de leur puissance. Alors ils se mirent partout à bâtir. L'effroi populaire peu à peu dissipé, la cause
Fig. 205. — La Trinité, fresque byzantine ; d'après Oudin.
première à peu près oubliée, l'impulsion ne s'arrêta pas. La terre, dit
un chroniqueur du temps, se couvrit d'un blanc manteau d'églises.
Mais, comme il n'arrivait rien du ciel, les prêtres devenus colossa-
lement riches s'écrièrent en chœur: le royaume de Dieu, c'est notre
règne à nous !
Alors un homme se rencontra, obscur moine, simple fils d'un charpentier de Toscane \ Hildebrand, qui réalisa ce rêve du vrai royaume terrestre de Dieu ; Rome redevint ce qu'elle avait été jadis, la dominatrice de l'univers.
Ressusciter l'empire romain au profit de la papauté, tel fut le grand projet de cette vaste intelligence qu'on appelle Grégoire VIL
1. On sait qu'un jour, en jouant avec les copeaux de son père, le pape Grégoire forma par hasard sur le sol les lettres de ces paroles du psalmistc : // dominera d'une mer à l'autre. Hildebrand prouva bien par la suite la véritj de ce naïf oracle.
LES BYZANTINS
Le vicaire du Christ, héritier des Césars, réunit avec lui dans sa main toute-puissante les sceptres de la terre et les clefs du ciel. Seul, il prit, sans les accepter de personne, les insignes de la dignité impériale ; il s'attribua le droit de nommer partout les évêques, d'élire
Fig. 20G. — Mains divines soutenant dos couronnes, d'après les manuscrits de la Bibliothèque nationale.
et de déposer les empereurs, de juger souverainement les causes majeures qui pouvaient diviser les Etats. Les rois devaient le saluer en lui baisant les pieds (Dictatus papae).
Saint Pierre, par sa bouche, fit connaître au monde « que, seul pouvant lier et délier dans le ciel, seul aussi sur la terre il pouvait ôter ou donner les empires, les royaumes, les principautés, les marquisats, les comtés et les biens de tous les hommes, selon leurs mérites. S'il jugeait les choses spirituelles, combien à plus forte
raison devait-il de même faire des temporelles. » (Décret du 7 mars 1080) (Henri Martin, t. III, p. 136.)
La féodalité avait désormais un chef; le pape était réellement le Roi des rois, le Seigneur des seigneurs, Rex regum et Dominus dominantium.
Fig. 207. — Cavalier écrasant un homme. Figure incrustée dans lo mur do Saint-Éticnnc-lc-Vicux, à Caen ; d'après M. de Caumont.
Pour accomplir cette incroyable transformation, il lui fallait une milice : toute monarchie, pour s'établir à fond, a besoin quand même d'un certain appareil de force. Il la trouva en France, dans les grands seigneurs féodaux qui tenaient alors les évêchés.
Ce n'était pas seulement des contemplatifs et des rêveurs mystiques qui s'asseyaient alors sur les trônes des cathédrales, si l'on en juge par le sire Eudes de Bayeux, frère maternel de Guillaume le Bâtard, ou par Anthelme de Chartres.
Eudes, le jour de la bataille d'Hastings, célébra la messe, armé d'un haubert st3us son rochet; puis, montant sur un cheval de bataille
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après son oraison, il fit ranger toute sa troupe et lui octroya sa bénédiction.
Quant à Anthelme, dans le furieux combat des ducs Richard et Robert contre le terrible Roll, il conduisit en personne les siens à la charge, en brandissant comme étendard au-dessus de la tête de ses paroissiens la chemise de la Vierge, que Ton gardait précieusement dans le trésor de sa riche cathédrale.
Fig. 208. — Chapiteau de la cathédrale d'Autun, d'après M. do Caumont.
Il n'est question à cette époque encore que de chasses, de chiens, de faucons et môme de damoiselles entrevues partout dans les saintes demeures. « Les sanctuaires, dit un écrivain du temps, ne retentissent pas du chant des psaumes et des louanges de Dieu, mais du bruit des armes et des aboiements des meutes de chasse. » [Histoire populaire, t. P'", p. 182.)
Nous n'avons pas à nous étendre sur « ce brigandage spirituel, » comme l'appelle Henri le Noir. Il faut jeter un voile sur les rapines, les adultères, les concubinages et la simonie qui déshonorent l'Eglise à cette époque'. Hildebrand, du reste, commença la grande réforme du clergé et parvint à discipliner cette armée, dont il avait si grand besoin pour conquérir le monde.
1. Voir, sur les prêtres conciibinaires et rarchevêqne de Uol dislrilnianl les biens de son église à ses filles, Henri Martin (t. III, p. 96;. Grégoire Vil déposa, du reste, cet illustre prélat breton qui avait acheté son siège moyennant finances.
Mais, pour expliquer les nouvelles tendances architecturales du xi° siècle, il était nécessaire de faire connaître le caractère de ceux qui bâtirent ces églises et ces monastères ; c'est pour cela que nous
Fig. 209. — Christ à cheval. Peinture^de la crypte do la cathédrale d'Auxerre. (VioUct-leDuc, t. III, p. 2H.)
avons cru devoir esquisser ici ce léger crayon, bien atténué du reste, de VEglise militante française, à l'époque oii l'ardente foi qui allait provoquer la croisade s'empara des cœurs désolés par la grande terreur de l'an mil. Le clergé s'était laissé entièrement envahir par l'esprit de la hiérarchie féodale.
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Les moindres chapelles du xi" siècle sont fortifiées comme des citadelles : partout des créneaux, des mâchicoulis et des meurtrières. Gomme exemple, nous donnons ici (fig. 210) la petite église de Royat, près de Glermont-Ferrand.
Fig. 210. — Vue générale de Royat (Puy-de-Dôme).
Perchée sur sa pittoresque colline, au-dessus du délicieux vallon où coule la Tiretaine, la tour de Royat, couvrant de son ombre les quelques petites maisons qui l'entourent, ressemble de loin au donjon d'un orgeuilleux baron qui crie au passant, de sa voix forte, comme le grand Pantagruel, roi des Dipsodes : « Hors d'ici, paillards. Par Mahom, si un de vous entreprend de combattre contre ceux-ci, je vous ferai mourir cruellement. »
Vu de la place du petit village, le sanctuaire est encore plus
militaire peut-être, avec ses portes basses, ses petites fenêtres, ses grands contreforts et ses hautes murailles carrées sans toiture apparente (fîg. 21 1).
C'était armé de pied en cap que l'on devait là dedans chanter des cantiques au Dieu des armées.
Vïg. 211. — Église de Royat (ruy-de-Dôme).
Un très grand nombre d'églises furent alors ainsi fortifiées. Parmi celles qui subsistent encore , on cite : Montet-aux-Moines, en Bourbonnais ; Esnaude, dans la Charente-Inférieure ; les Saintes- Mariés, dans la Camargue ; l'église de Sinorre, dans le Gers ; celle de Maguelonne, dont les mâchicoulis sont allongés comme ceux du palais des papes à Avignon ; enfm Notre-Dame-du-Fort, à Etampes, dont le nom seul indique suffisamment l'aspect.
Certain chroniqueur du temps appelle cette façon de construire : Ecclesiam incastellare. Il juge d'une plume sévère les possesseurs
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de tous CCS fiefs, et prétend qu'ils en étaient arrivés, par cette mode barbare, à transformer le temple du Seigneur en caverne de brigands.
« Et propter abominationes quas vidimus, et intelligimus ab illis qui, ecclesias castellando, domos Domini convertunt in speluncam
Fig.212. — Saint-Gcrmain-des-rrcs, d'après une ancienne gravure. {Tableau de Paris, de Saint-Victor.)
Iatronum...,etc. » [Baiissier, Histoire de l'art monumental, "^.b^V. — Spicilegiurii de d'Achery, p. 613.)
Nous nous abstiendrons de toute réflexion, nous contentant de noter une opinion qui pouvait avoir alors une certaine raison d'être.
Les monastères devinrent de même de véritables châteaux avec fossés, pont-levis, tours.de guette, barbacanes, piloris et .prisons. Telle fut jadis l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, à Paris (fig.212).
Fondée par le roi Ghildebcrt, qui, revenant de sa seconde expédition contre les Wisigoths d'Espagne, en 543, avait rapporté de là-bas
des reliques sans nombre, parmi lesquelles figuraient la tunique de saint Vincent, la croix d'or de Tolède et des vases ayant appartenu, dit-on, au grand roi Salomon. EIIq s'appela d'abord Sainte-d^oix et Saint -Vincent, à cause même des pieux trésors déposés en ce lieu par le roi.
Fig. 213. — Vue cavalière do l'abbayo do Saint-fiennain-dcs-Prcs, reconstituée d'après un ancien plan do la ville, Cité et Université de Paris.
Saint Germain en fut le premier abbé ; après sa mort, comme on l'enterra dans l'oratoire de Saint-Symphorien, au bas de la grande église, Sainte-Croix changea de nom et devint, à cause de sa situation au milieu des prés verts qui couvraient en ce temps-là la rive gauche de la Seine, Saint-Germain-des-Prés.
Les rois mérovingiens tinrent à honneur de s'y faire inhumer, et les corps de Childebert, de Ghilpéric P'', de Clotaire 11, de Ghildéric II reposèrent longtemps sous ces voûtes, avec ceux de leurs épouses» Ultrogothe, Frédegonde, Bertrude, etc.
Les Normands dévastèrent plusieurs fois cette basilique, à laquelle
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des peintures byzantines exécutées sur fond d'or avaient fait donner déjà le nom de Saint-Germain-le-Dorè .
Morard, vingt-neuvième abbé, qui gouverna le monastère de
Fig. 2U. — Saint-Germain-dos-Prés en 1882.
990 à 1014, entreprit le rétablissement de l'église, et c'est à lui qu'appartiennent les portions les plus anciennes de la nef dans son état actuel.
L'abbaye de Saint-Germain-des-Prés ne fit qu'augmenter depuis, jusqu'au xvni® siècle, où les savants illustres qui s'appelèrent Mabillon, Montfaucon, Félibien, Lobineau, firent construire cette magnifique
bibliothèque, illustre entre toutes, que détruisit, hélas ! un incendie fortuit au commencement de la Révolution française.
Le peuple de Paris a toujours nommé Saint-Germain-des-Prés V Eglise aux trois clochers, à cause des tours dont on aperçoit la silhouette dans un de nos dessins (fig. 212), tours qui subsistèrent jusqu'en 1822, époque à laquelle on en détruisit deux pour ne pas avoir à faire les frais de leur restauration'.
Outre ses portes armées de herses, sa vaste enceinte, ses courtines crénelées et ses nombreuses tourelles, Saint-Germain possédait encore un pilori, indiqué dans notre vue cavalière (fig. 213), et une prison devenue fameuse par les scènes qui s'y passèrent en 1792.
C'était un vrai domaine indépendant, comme Saint-Denis, Saint- Martin-des-Champs, Sainte-Geneviève et tant d'autres.
Actuellement, ce n'est plus qu'un très curieux monument historique, entouré d'un square (fig. 214) et décoré de magnifiques peintures dues au pinceau magistral d'Hippolyte Flandrin.
Nous avons vu détruire, il y a peu d'années, les quelques fragments de portes qui subsistaient encore, dessinant çà et là la vieille enceinte du xi® siècle. On a démoli depuis toutes les maisons qu'avaient fait construire les moines, quand la ville envahit pour ainsi dire l'abbaye, maisons où logeaient des artisans qui payaient fort cher les franchises dont ils jouissaient dans ce lieu privilégié. Enfin, ces jours derniers, le pignon du réfectoire bâti par l'illustre Pierre de Montereau, qui se dressait encore rue de l'Abbaye, est tombé sous la pioche des maîtres maçons, qui l'ont remplacé par la plus banale des constructions.
Tout passe, tout casse ; et des vieux fossés, des hautes poternes, des murs orgeuilleux, des grandes arcades, il ne reste aujourd'hui nulle trace.
Où est le Pré-aux-Glercs, où s'esbataient les escholiers et les jeunes gens de la cour? où est la Croix rouge du carrefour des Quatre-Che-
1. Les bnses de ces deux tours existent encore des deux côtés du transept. A l'angle de la rue Boiirbon-lc-Ghàteau, une enseigne de marchand de vin en conserve le souvenir: Aux trois Clochers. A Paris, jamais les traditions ne se perdent ; nous aurons occasion de le constater plusieurs fois, s'il nous arrive un jour de traiter cette curieuse histoire des enseignes parisiennes.
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mins? où est la Maladrerie de Saint-Pierre ou de Saint-Père, comme on disait alors? Quelques noms de rues, quelques écriteaux, nous en gardent à peine un souvenir déformé par l'ignorance de prétentieux
Fig. 215. - Première porte de l'enceinte de l'évêclié, à la cathédrale du Puy-en-Velay.
édiles', qui nous enlèveront peut-être, un de ces jours, les faibles traces encore en place de ces temps oubliés.
i. La rue de Saint-Père est devenue, de par lerudiUon habituelle aux gens de bureau, la rue des Saints-Pères. A llieure qu'il est, de l'ancienne abbaye de Saint-Germain-des-Prés, il ne
Elle était pourtant bien puissante, cette féodalité monastique : quelque chose de bien plus puissant qu'elle l'a pour toujours balayée de notre sol.
Les plus grandes statues n'ont souvent que des pieds d'argile.
Revenons à nos seigneurs d'Eglise.
Si vous voulez vous rendre compte de ce qu'était, auxi'' siècle, un véritable fief ecclésiastique, c'est à la cathédrale du Puy-en-Velay qu'il faut aller.
Pour apprécier à sa juste valeur tout le cachet de cette forteresse épiscopale, ce n'est pas par l'escalier monumental de la cathédrale qu'on doit pénétrer dans l'enceinte sacrée. Nous retrouverons tout à l'heure ces marches étranges, qui aboutissaient jadis à l'entrée du chœur, ce qui faisait dire aux Podots (c'est ainsi que l'on nomme les habitants du Puy), qu'on entrait dans leur église par le nombril et qu'on en sortait par les deux oreilles ^ Contentons-nous de lire en passant l'inscription liminaire tracée sur ces degrés :
Ni caveas crimen, cavcns contingere limon; i
Nam rcginu cœli vull sine sorde coii.
Fuis le crime ou ces lieux, car la reine du ciel Veut devant ses autels des serviteurs pieux.
Prenons à droite, et lancons-nous dans ce dédale inextricable de ruelles montantes pavées de cailloux ronds oîi, sur le seuil de portes
subsiste qu'un fragment de I.i porte abbatiale, dans un mur de la rue Jacob ; quelques arcades du grand cloître bâti au xvin<= siècle le long de l'église, dans la rue de l'Abbaye, et le logis de l'abbé, que le peuple appelait le Chàlcau-Bourbon, parce qu'il avait été construit, en 1586, par le cardinal de Bourbon, abbé de Sainl-Germain-des-Prés. Les bâtiments de la place de Furstenbcrg, élevés sur les anciennes écuries, où se trouvaient plaeés les appartements des officiers de la maison de l'abbé, les greniers, l'auditoire et le logement du bailli, sont encore visibles. Us gardent, malgré des surélévations toutes modernes, quelque chose de leur ancien caractère. Ce fut le cardinal de Furstenberg, également abbé de ce monastère en 1690, qui les fit élever. Un dernier fragment de porte se trouve aussi à l'angle de la rue de l'Échaudé et de celle de l'Abbaye. Les dernières boutiques qui, par leur annexion aux murs du palais avaient encore franchise avant la Révolution, ont été détruites, il y a deux ans, quand on a ouvert le passage des Petites-Bouclicrics. 1. La porte Papale et sa correspondante se trouvent, en effet, placées presque au chevet de la cathédrale.
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bardées de fer, stationnent de charmantes dentellières remuant de leurs doigts agiles d'innombrables petites bobines sur leur tambour de cuir dur.
Fig. 216. - Deuxième porte de lenceinte de Tévêché, à la cathédrale du Puy-en-Velay;
rue Saint-Georges.
ren-
Après avoir contourné le flanc méridional de la colline, on contre bientôt une porte, flanquée de sa poterne (rig.215), taillée dans le roc même ; quelques restes de mâchicoulis la surmontent : c'est l'entrée de la première enceinte.
Au fond, on aperçoit le Rocher-Corneille, maintenant chargé d'une colossale statue qui, malgré son immensité, n'arrive même pas à la grandeur ^
Après avoir passé ce seuil, d'une allure déjà passablement guerrière, si l'on pénètre dans la cour du grand séminaire, une seconde arcade se présente, celle-là, toute noire, percée dans un grand mur crevassé d'antiques lézardes (fig. 216). Derrière s'élève le clocher, entièrement détaché de l'église, qui termine à l'est la basilique de Notre-Dame du Puy.
Après avoir traversé le rempart, on trouve 'à gauche l'évêché actuel. Une terrasse domine la vallée ; quelques arbres décorent la Piazzetta de la porte Papale et, comme souvenir des anciens porteurs de fauchards qui jadis se pavanaient à cet endroit, un simple troupier de la ligne monte la garde près de l'entrée du logis de monseigneur (fig. 217).
Nous sommes au cœur du vieux château féodal.
Laissons l'entrée majestueuse bâtie par saint Scutaire, deuxième évêque du Puy,
SCVTARIVS ARTEFEX,
avec son porche déjà bien oriental et son inscription :