FAISCEAU D'ARMES
D'après la tapisserie de Bayeux. - Recon.titulions du M
Musée d'arliilerie.
LES BYZANTINS
Un camail à capuchon, de même étoffe que la broigne, était attaché au long collet par derrière ; sa partie antérieure était prise sous le plastron quand on le fermait sur la poitrine.
Au-dessus du camail, on posait le casque [ehne, heaume ou hiaumet)
Fig. 270. — Cavalier du xie siècle, d'après un manuscrit de la Bibliothèque nationale.
pointu, légèrement recourbé sur le devant, saisissant l'occiput et possédant un nasal fixe, très large à la base, seule pièce des heaumes destinée à protéger la figure.
Ce casque conique en fer, avec rebras de cuivre, avait à l'arrière, fixée à un anneau, une écharpe en manière de fanon, faisant fonction àe couv7^e-nuque (fig. 268).
L'épée, dont on ne se servait que de taille, avait la pointe légère-
ment arrondie et se portait dans un fourreau de cuir orné de courroies tressées, pendu au flanc par deux attaches cousues sur la broigne.
Les écus, faits de bois léger, recouverts de peaux et de lames de cuivre, étaient suspendus au cou ou en bandoulière par un large cuir appelé guiche, que l'on pouvait allonger au moyen d'une boucle ; on le maintenait pendant le combat sur Favant-bras, par un jeu de courroies désignées sous le nom d'énarmes.
Les énarmes étaient disposées de telle sorte qu'on pouvait tenir l'écu soit horizontalement, soit verticalement, suivant qu'on passait la main dans le sens du petit ou du grand axe du bouclier.
Ces écus étaient à fîors et à lions, chargés de signes : croix, f asces, besants, échiquetés, écartelés, fleuronnés, ou d'animaux fantastiques, guivres, dragons, serpents, qui sont devenus depuis les emblèmes héraldiques des familles nobles. La hache était l'arme des gens de pied.
Les chevaliers du xi^ siècle déployaient, au-dessus de leurs rangs pressés, un luxe incroyable de bannières et de pennons attachés au bois de leurs lances.
Les bannerets portaient la flamme quadrangulaire ; elle était triangulaire pour les chevaliers à pennons, qui n'avaient le droit de porter que la demi-bannière coupée diagonalement. (Voy. pi. V.)
Toutes ces bannières étaient peintes aux couleurs de l'écu.
Les étendards étaient déjà en grand honneur à la cour de Gharlemagne. Nous avons vu que le pape Léon gratifia ce prince d'un drapeau rouge orné de croisettes d'or. Quand le pape eut envoyé à Guillaume de Normandie la bannière blanche bordée d'azur, au milieu de laquelle brillait une croix d'or, et que cette bannière se déploya sur les côtes d'Angleterre au-dessus des bandes enthousiastes qui vainquirent à Hastings, la foi aux saints pavillons devint une frénésie. Les évêques de France la consacrèrent à leur tour, en déposant solennellement entre les mains des rois, au jour de la bataille, V oriflamme de saint Denis, enseigne fameuse entre toutes, composée d'une étoffe de cendal rouge, brodée de flammes d'or, fendue en deux queues en façon de gonfanon.
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Tout ce harnais était bien un peu Scandinave; mais l'influence du fils d'Ariette de Falaise, après son incroyable succès en Bretagne insulaire, fut tellement immense sur le continent qu'on s'explique le goût subit que prirent tous les preux de s'habiller à la mode normande.
Fig. 271. — 1. Saint Germain, évêque de Paris. — 2. Saint Vincent, diacre. (D'après un manuscrit de la Bibliotlièque nationale.)
La cour des Capétiens n'en resta pas moins cependant quelque peu byzantine encore pendant longtemps. Les costumes de l'archer de la fig. 269 et du pourfendeur de la fig. 270 le témoignent suffisamment.
Il est vrai que le premier de ces illustres guerriers reproduit le cavalier du verset 2 du chapitre vi de V Apocalypse ^ celui qui porte un arc, auquel on donne une couronne et qui part glorieusement pour continuer ses victoires, et que le second est cet autre personnage du verset 4 de ce même chapitre, celui qui monte un cheval roux et qui doit, avec sa grande épée, exterminer toute la terre; mais, les scrip-
l'art nation.^l. — II.
tores du temps s'occupaient peu de couleur locale, et nous pouvons bien voir, dans ces batailleurs évangéliques, des écuyers du roi Robert ou de son fils Henri. Le manteau du prince est bien encore lepalliurn grec, et sa tunique n'a rien de la broigne normande. Quant à l'autre héros, il porte les cheveux coupés à la manière latine, et son sarrau.
Fig. 272. - Abbé revêtu de la cuculle ecclésiastique, d'après un manuscrit de la Bibliothèque nationale.
semé de fleurs, n'est que le rochet serré à la taille que nous avons déjà trouvé sur le corps de tous les princes carlovingiens.
Nous avons assez parlé des évêques et des abbés laïques pour être forcé d'y revenir à cet endroit. Ceux-là, s'étant jetés à corps perdu danslebyzantinisme, ne purent, dans leurs ajustements, que suivre en tout point les modes de Gonstantinople ; aussi les voyonsnous se coifTer de la mitre persane \ redimicula, bonnet primitive-
1. La tnilre ne commence à se montrer comme coiffure épiscopalo qu'au xii" siècle ou à la fin du xi"; elle est généralement blanche; les cornes en sont arrondies comme deux lobes, et, au lieu
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ment rond en forme de calotte bombée, avec bandeau ceignant le front, dont les cornes sont portées comme l'indique la figure 271. Nous avons parlé plus haut de la crosse; nous n'y reviendrons pas ici.
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I/g. 273. — Reine du xi« sièclo, d'aprùs une miniature du manuscrit nt> lo4 à la Bibliothèque nationale.
Le reste des vêtements ecclésiastiques ne diffère en rien de celui décrit par nous dans un chapitre précédent.
d'être l'une en avant, l'autre en arrière, elles sont disposées au-dessus des deux oreilles. La bandelette qui ceint le front est nouée par derrière et laisse tomber ses deux bouts, auxquels oa donne le nom de fanom. (Viollet-le-Duc, Dictionnaire du Mobilier, t. IV, p. 140.)
Passons donc. Les diacres (fig. 271) ont toujours le manteau quadrangulaire, qui se nomme la cape, attaché par une fibule. Ils portent Vauhe et la tunique bordée de riches broderies. Quant aux abbés en cérémonie, sur leur froc, ils revêtent la casula, dont nous avons déjà dit un mot (fig. 272). C'est ce vêtement qui deviendra
Fig. 27-1. — Femme du xie siècle, d'après les manuscrits de la Bibliothèque nationale.
plus tard la chasuble, aujourd'hui si éloignée de sa forme primitive.
Les femmes de la cour ne changent rien aux accoutrements portés par les dernières Garlovingiennes, et continuent à draper leur insouciance dans les riches soieries que leur vendent les Vénitiens, qui avaient déjà, à cette époque, établi d'importants comptoirs dans les Gaules (fig. 273 et 274).
Nous n'avons pas, je crois, besoin de nous étendre plus longtemps sur ces couronnes à pendeloques chargées de pierres précieuses, sur ces orfrois, franges en passementerie dont l'origine ne saurait être
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douteuse, qui donnent à toutes ces dames, assises sur leurs larges coussins rayés d'or, un cachet d'impératrice de province. La loi salique, triomphant sur toute la ligne, avait rendu les femmes presque nulles en France, à l'époque de l'avènement des premiers Capétiens.
Les paysans seuls (fîg. 275 et suiv.) restèrent fidèles aux tradi-
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Fig. 275. - Paysan du xie siècle, d'après VioUet-lc-Due.
tions de leurs vieux pères et se gardèrent purs de toute espèce de byzantinisme, aussi bien dans l'esprit que dans le costume. On ne saurait vraiment trop insister sur cet entêtement de la vieille race si fortement attachée au sol qu'elle labourait tristement, hélas ! à ce moment pour les autres, coiffant le bardocuculle des Gallo-Romains, portant la aaie des anciens Vénètes, le chapeau rond des médailles atrébates, le bonnet phrygien des stèles parisiennes, et gardant surtout au fond du cœur, seule peut-être en ce moment, « l'amour sacré de la patrie. » C'est dans cette caste méprisée, c'est chez ces ouvriers des champs
et des villes, que nous allons retrouver tout à l'heure l'âme de cette patrie, dont semblent si peu se préoccuper ceux qui sont censés la gouverner du haut de leurs trônes sacrés et profanes; c'est du peuple que va sortir, avec le grand mouvement de l'affranchissement des communes, la révolution artistique qui dressera, comme témoignage de sa
Fig. 276. — Paysan sonnant de la trompe, d'après les manuscrits de la Bibliothèque nationale.
résurrection à la vie civile, les majestueuses cathédrales que nous allons étudier dans la suite de cet ouvrage.
Nous venons d'assister à la plus formidable lutte qu'ait jamais eue à soutenir le génie d'un peuple, défendant les traditions de sa race contre une importation étrangère, entièrement contraire à son esprit, à ses tendances, à sa nature, à ses aspirations.
Il n'était pas dans notre rôle de traiter la question au point de vue philosophique ; nous nous sommes donc contenté de l'examiner par son côté purement artistique.
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Résumons les faits que nous venons de constater, et tirons-en, si faire se peut, la conclusion.
Fig. 277. — Berger, d'après les manuscrits.
Rome, après s'être emparée de la Gaule, imposa lourdement au peuple vaincu son gouvernement, son art et sa religion. On la laissa
Fig. 278. — Laboureur, d'après les manuscrits de la BibQot&èque nationale.
construire ses temples, dresser ses colonnes, aligner ses retranchements, bâtir ses thermes et ses palais; le Gaulois ne prit d'elle que sa façon pratique d'édifier des murailles, mélange de pierres carrées et d'assises de briques, multipliées à l'infini. Il transforma même à sa
manière ces appareils trop réguliers, et les varia selon son goût si personnel, toujours porté vers la plus capricieuse des fantaisies. 11 lui laissa ses statues copiées sur des dieux grecs, sa poterie surmoulée,
Fig. 279. — Charpentier du xie siècle, d'après les manuscrits.
tout son art factice, en un mot. Quant à l'ornementation, à la fin du règne des Antonins, redevenu presque libre, il sut s'en créer une à lui
Fig. 280. — Laboureur du xic siôcfe, d'après les manuscrits.
propre, faite à l'imitation de la nature ambiante, pleine de goût, de rire, expression vraie du sentiment national.
Le flot romain avait passé sur lui sans l'atteindre.
Survint le Franc. Celui-là amenait, dans ses peaux de bêtes fauves, l'enchevêtrement germanique dans son épanouissement le plus
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complet. Le Gaulois regarda d'un œil curieux ces baudriers treillissés de mille façons grotesques, ces agrafes contournées, ces cabochons, ces pierreries en relief, mais n'en fit aucun cas ; et, lorsqu'un de ces souverains d'outre-Rhin lui commanda un trône, ce fut à la fleurette des prés que l'artiste, peu converti aux visions mérovingiennes, demanda l'inspiration de son décor et les motifs de sa gracieuse ciselure.
Le christianisme, à son tour, convertit ces soi-disant barbares et
Fig. 281. — Cavalier dir xie siècle, d'après les manuscrits de la Bibliothèque nationale.
les illumina tout à coup, en leur enseignant les vérités sublimes contenues dans le grand livre oii se trouvaient consignées les paroles mêmes du Christ.
Il se laissa docilement dominer par les prédications du charmeur, qui avait si bien captivé les âmes sur les rives du lac de Génézareth. Tout l'art des catacombes, avec ses symboles mystérieux et son culte souverain des morts, passa sans secousses dans ses habitudes, et l'on peut dire que, dans ses cryptes, sur ses bijoux, sur ses coffres de pierre, il rendit cet art avec une suavité qu'il n'avait pas atteinte là-bas, sous le ciel de Rome la grande, alors obscurci par la barbarie des féroces empereurs, descendants des Césars.
Pendant que des moines venus d'Irlande le perfectionnaient dans la connaissance du doux Evangile qui promettait aux plus humbles une place à la droite du Père, et réservait le premier rang
dans la hiérarchie céleste aux petits, aux dédaignés, aux méprisés de la terre, tomba d'Orient la plus épouvantable armée de monstres qui soit jamais sortie d'une cervelle en délire. On couvrit de ces monstres les chapiteaux de ses églises, les murailles de ses sanctuaires. Ce ne fut partout que lions volant comme des aigles, dragons rampants dans d'inextricables volutes, guivres se mordant à belles dents, sirènes entortillant de leur queue les plantes les plus incompréhensibles ; puis vinrent les soleils larmoyants, les mains sortant des nuages, l'enchevêtrement des cercles et des triangles, inaccessibles à toute raison humaine ; le tout présenté par des hommes armés jusqu'aux dents, qui le menaçaient sans cesse de la colère de Dieu, de la vengeance du ciel, et ne lui parlaient que de gouffres remplis de feu, d'abîmes sans fond et de géhennes oii grillaient des légions d'hommes entassés dans le soufre et la poix brûlante.
Combien d'autres s'y seraient laissé prendre, auraient perdu complètement le sens, oublié pour toujours les notions du vrai, du beau, du grand, qui ne peut exister en dehors du simple et du naturel ! Lui, le vieux Celte, il résista quand même.
S'il est des races qui se précipitent à corps perdu dans le monstrueux, avec une frénésie sans pareille, comme les Juifs, les Chinois et les Germains, par exemple, il en est d'autres chez lesquelles le fantastique ne pénètre jamais, quoi que l'on fasse.
Nous sommes de celles-là.
La peur du diable fera trembler sur son trône Louis le Grand, qui se sentait mérovingien des pieds à la tète, comme il le disait luimême à d'Hozier.
Le pauvre serf affranchi du xu*' siècle, ayant à choisir dans l'Olympe chrétien une patronne, prendra sa chère dame, la Vierge sainte, et lui donnera pour première fonction l'écrasement du dragon sous son petit pied de femme humble et modeste.
Pendant les lourdes années d'obscurité profonde qui suivirent l'an mil, le vrai Gaulois de France resta calme et se tut. Qu'avait-il affaire de toute cette diablerie? Son génie propre le portait quand même vers la nature. Il garda silencieusement cet amour au fond de
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son cœur, murmurant au milieu de ce déluge infernal la noble triade de ses bardes.
Si tu veux avoir Vawen sache qu'il faut avoir : — trois choses :
L'œil qui sait voir la nature.
Le cœur qui sait comprendre la nature,
La volonté qui ose suivre la nature.
De ce combat, toute autre race serait sortie vaincue ; lui s'en releva plus nerveux que jamais. C'est l'histoire de cette renaissance qu'il nous reste à étudier et que nous allons essayer de faire ressortir dans toute sa gloire dans les pages qui vont suivre.
Fig. 282. — Évêque casqué et mitre, d'après Viollet-le-Duc.