CHAPITRE QUATRIÈME
LES CLUNISIENS
Sommaire. — Les croisades. — Anéantissement du byzantinisme. — L'abbaye de Cluny. — Les corporations. — L'affrancliissemenl des communes. — Louis le Gros. — Louis le Jeune. — L art au xiii= siècle.,— Sculpture, orfèvrerie, céramique, peinture. — Architecture : maisons, églises, châteaux. — .\rmes, costumes. — Culte des morts.
ous avons, dans un chapitre précédent, signalé ce fait curieux, que le mouvement des croisades pouvait bien avoir eu pour cause première, chez nous, l'idéalisation de Jérusalem, placée au-dessus de tout, dans la religion catholique, par le judéo-christianisme alors dominant en Gaule.
Rome renaissait à peine au schisme de Gonstantinople, elle aident l'avaient fait descendre les persécu-
de ses cendres. Grâce lait reprendre le rang tions des empereurs
et les invasions des Barbares. Mais,
au XII® siècle, Jérusalem était toujours la cité sainte par excellence.
* Le frontispice de ce chapitre est formé d'une première bande, prise dans une bordure de
Lorsque son nom fut tout à coup prononcé par les pèlerins navrés qui revenaient de là-bas, racontant les massacres et les profanations des Turcs, qui souillaient de leurs mains immondes les saints lieux, tous les cœurs tressaillirent à l'unisson, et la voix d'un petit moine obscur, promenant, pieds nus, la croix en main, à travers les campagnes de la France, sa robe de bure nouée aux reins par une corde rude, suffit pour jeter vers l'Orient tout un monde. C'est que, dans ce corps chétif, comme le dit si bien M. Ed. Gharton, habitait une grande âme.
La foi, cette croyance sublime qui soulève des montagnes, animait de son souffle puissant cet homme et toutes les masses populaires qui le suivirent. Le nier serait absurde. Mais si, dans cette prodigieuse cohue de clercs, d'enfants, de femmes, de vieillards, de serfs, de vilains, armés de piques et de massues grossières, qui placèrent sur leurs épaules la croix d'étoffe rouge en criant : Dieu le veut! Dieu le veut! si, dans cette tourbe innombrable, beaucoup n'avaient qu'un but : exterminer les ennemis du Seigneur et venger leurs frères persécutés; bien d'autres, surtout parmi ceux qui portaient le haubert de mailles, le casque au fier panache et l'écu blasonné, nourrissaient des projets plus ambitieux, que devait réaliser bientôt la conquête du royaume d'Israël.
Ceci est le côté humain de l'expédition ; on ne s'en est pas assez préoccupé jusqu'ici.
Combien de ces hauts barons, criblés de dettes, laissant derrière eux des nuées de créanciers, avaient engagé leurs fiefs pour partir en terre sainte, comptant sur l'imprévu, dit Viollet-le-Duc, pour sortir des difficultés de toute nature qui s'accumulaient autour d'eux! [Dictionnaire d'architecture, t. P'', p. 128.)
Combien avaient octroyé des chartes à prix d'argent dans l'espoir d'un immense gain futur !
Gauthier sans Avoir est un des types les plus caractéristiques de cette chevalerie déguenillée. Bien d'autres comme lui, sans peur,
vitraux de la cathédrale de Chartres, et d'une frise copiée sur une maison romane de la ville de Cluny. La lettre N est imitée d'une initiale d'un manuscrit de la Bibliothèque royale de Bruxelles.
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mais non sans reproches, tout en prenant Vêcharjpe et le bourdon, durent rêver, de même, baronnies et comtés, prouesses, mais gaignage. La nature humaine est ainsi faite, et les plus belles choses ont des côtés mesquins.
Guillaume le Bâtard, petit-fils par sa mère d'un simple corroyeur de Falaise', venait d'enrichir par un coup de main hardi toute une armée d'aventuriers français. « Nous serons tous riches, avait-il dit aux siens la veille de la bataille, si nous remportons la victoire. Ce que je gagnerai, vous le gagnerez; si je conquiers, vous conquerrez; si je prends la terre, vous l'aurez. » Et le lendemain les propriétés des vaincus, mobilières et immobilières, saisies et confisquées, passaient légalement, par le droit du glaive, dans les mains des triomphateurs. (Henri Martin, t. III, p. 123.)
Le roi prit pour lui le trésor de la couronne et s'octroya d'abord une vaste portion de territoire, « puis les barons et chevaliers eurent de vastes domaines, des châteaux, des bourgades, des villes entières. Les simples vassaux ou sergents d'armes reçurent des terres, des maisons, des meubles et des hommes. Le pauvre fantassin qui avait passé la mer avec la casaque matelassée et l'arc de bois noirci revêtit la chemise de mailles et monta le coursier du chevalier; le simple chevalier devint assez riche pour lever bannière et rassembler une compagnie de gens d'armes ; les bouviers de Normandie et les tisserands de Flandre firent souche de nobles hommes et même de barons : un Guillaume le Charretier, un Hugues le Tailleur, un Guillaume le Tambour furent créés chevaliers et investis de fiefs royaux. »
1. La noblesse normande raillait sans cesse Guillaume sur ses origines; au siège d'Alençon, les soldats qui gardaient les avant-postes, quand il parut devant la place, se mirent à battre du cuir en criant : la Peau, la Peau, par allusion au métier du père d'Ariette, mère de Guillaume. Quand il eut pris la ville, il fit couper les pieds et les mains de ceux qui l'avaient insulté, et lança ces membres, avec des frondes, par-dessus les murailles de la citadelle qui résistait encore. Terrifiés par cette vengeance barbare, la garnison ouvrit ses portes. Il n'y avait pas à plaisanter avec ce gros homme qui menaçait le roi de France lui-même, lequel se gaussait de sa corpulence et demandait quand il accoucherait, de venir à Paris faire ses relcvailles avec dix mille lances en guise de cierges.
S'il avait quelques gouttes de sang plébéien dans les veines, il descendait bien de Robert le Diable ; sa vie tout entière le prouve de reste.
Il n'y eut si petit homme de guerre présent à la journée d'Hastings qui ne devint noble et feudataire.
On distribua en quelques jours jusqu'à soixante mille fiefs de haubert.
L'exemple était, on l'avouera, bien encourageant. Aussi peut-on affirmer, sans crainte d'être démenti sérieusement, que, dans l'esprit des chefs de la croisade, l'idéal était, avant tout, la conquête d'un monde bien plus merveilleux que la brumeuse Angleterre, monde qu'ils voyaient semé de pierreries, peuplé d'adorables femmes, de houris à l'œil noir, oii, sous des ombrages délicieux, au milieu des plantes distillant dans l'air des parfums enivrants, ils allaient savourer, tout en gagnant des indulgences, les joies du paradis sur la terre.
Le moindre valet d'armes ne pouvait revenir de Jérusalem que duc, marquis ou comte.
Nous ne voulons pour preuve de cette assertion que l'immédiate création, après la conquête laborieuse, hélas! de cette terre promise, des marqui&ats de Ptolémaïs et de Joppé; des comtés de Tripoli, de Bethléem et de Nazareth; des seigneuries de Naplouse, de Jaffa, de Ramla, de Tibériade; à.e& princi-pautês^ enfin, d'Antioche et d'Edesse. {Histoire populaire, t. I", p. 193. — Henri Martin, t. III, p. 191.)
Tous ces cadets avides se firent donner, là-bas, quelques couronnes ; leur chef seul refusa de ceindre son front d'un diadème d'or là où son Dieu avait eu le sien déchiré par de sanglantes épines.
Son exemple ne fut pas, hélas! suivi par ses successeurs ^ Nous n'avons pas ici à faire l'histoire de tous ces fiefs inpartibus; on sait, du reste, comment ils finirent misérablement. Passons aux conséquences françaises de cette formidable expédition.
1. Beaudouin I", frère cadet de Godefroy de Bouillon, lui succéda en 1100, et prit le titre de roi de Jérusalem. Après lui vinrent : Beaudouin II, son cousin; Foulques d'Anjou, gendre de Beaudouin II; Beaudouin III, époux de la fille de Manuel Comnène; Amaury 1"^, son frère, et enfin Gui de Lusignan, sous le règne duquel Saladin mit fin au royaume français de Syrie, en s'emparant de la cité sainte.
Les rois de Sardaigne, comme héritiers de Gui, conservèrent longtemps le titre de rois de Jérusalem, et la maison d'Autriche gardait, il y a quelques années, dans la liste nombreuse des qualifications qu'elle aime à transcrire à la suite du nom de ses souverains, celle de « Roi de la cité de Dieu. »
LES CLUNISIENS. 353
De ces masses innombrables qui étaient parties pleines d'enthousiasme, bien peu revirent le sol béni de la patrie. — Quelques milliers à peine; ils arrivèrent dénués de tout, sans armes, sans vêtements, sans argent. Pierre l'Ermite s'en alla mourir oublié dans un monastère du pays de Liège. Les seigneurs regagnèrent leurs donjons ruinés, les serfs leurs cabanes délabrées.
La désillusion fut immense.
Ils s'étaient mis en chemin les yeux pleins de la fameuse vision smaragdine dont nous parlions plus haut : murailles de jaspe, ville de métal brillant semblable à du verre très clair, tourelles de calcédoine rayées de chrysolithe, de béryl, d'améthyste et de chrysoprase; portes formées de perles immenses. Ils revenaient n'ayant rencontré que des collines desséchées, couvertes de figuiers arides que le vent couvrait d'un sable terne. Dans la vallée de Josaphat, ils n'avaient vu qu'un désert rempli de pierres roulantes, sans eau, sans air et sans verdure, parsemé d'oliviers gris et monotones.
Du temple de Salomon, il ne restait que des débris informes, et la terre de Chanaan se composait de campagnes jaunâtres dont le sol se craquelait, sous un soleil néfaste, dans un ciel sans nuages.
La seule impression qui leur restait de Jérusalem, c'était celle du jour de la victoire : des places publiques encombrées de mains et de têtes coupées, des ruelles étroites où l'on marchait dans le sang jusqu'aux genoux, soixante-dix mille créatures humaines massacrées avec la plus incroyable des barbaries.
Quelques impies prétendent que l'on arrive fervent à Rome et qu'on en sort sceptique. Après les croisades, la croyance apocalyptique fut anéantie chez nous pour toujours, et ce que nous avons appelé le byzantinisme disparut à jamais du pays de France.
Il ne resta de l'aventure qu'un affaiblissement énorme de ce grand corps anarchique qui s'appelait la noblesse, aristocratie ignorante et brutale, qui pesait depuis tant de siècles si lourdement sur notre Gaule et arrêtait à la fois tout essor de liberté populaire et toute reconstruction du pouvoir central. (Henri Martin, t. III, p. 193.)
Pour le peuple, le résultat de ce froissement d'hommes, de ce
l'art national. — II. 123
contact forcé de races diverses fut tout autre chose. Les Français du Nord, s'étant mêlés à ceux du Midi, apprirent à se connaître; ils oublièrent les longues inimitiés qui les avaient divisés jusqu'alors et commencèrent d'entrevoir, dit M. Bordier, ce qui devait former plus tard la fraternité nationale.
Pendant que bataillaient les héros, chez nous les serfs des champs respirèrent, les bourgeois des villes se mirent à réfléchir; ils se lièrent quelque peu, et, de ce premier repos, de cette première entente, résulta une transformation dont les suites furent incalculables.
Nous allons essayer de l'étudier avec tout le soin qu'elle mérite ; car là est vraiment la source et l'origine de ce qui devait plus tard s'appeler la nation française, ou tout simplement la nation, comme on disait en 1789.
En 909, Guillaume le Pieux, duc d'Aquitaine, suivant l'usage d'un grand nombre de seigneurs puissants, mais doux de cœur, résolut de donner à des moines bénédictins un vaste territoire, pour leur servir de refuge au milieu de la guerre civile permanente qui troublait alors le royaume. Il prit avec lui Bernon, d'une noble famille de Séquanie, abbé de Baume et de Gigny, et tous deux « se départirent » vers les vallées bourguignonnes, qui venaient d'échoir au duc par simple héritage testamentaire.
Le pays était couvert de grands bois, oii l'on n'entendait que la voix stridente des chiens féroces et les cris des chasseurs plus farouches encore. « Mais le lieu écarté de toute société humaine, plein de repos et de paix, semblait, dit un chroniqueur du temps, V image de la solitude céleste. — Maître, dit Bernon, nous sommes bien ici, faisons-y trois tentes : une pour vous, une pour Moïse et une pour Élie. (Rabbi, bonum est nos hic esse et faciamus tria tabernacula, tibi unum, et Moysi unum et Elise unum.) Chassez les chiens et faites venir les moines ; car vous devez savoir quel profit meilleur vous demeurera, des chiens de chasse ou des prières monastiques. »
Sur les bords de la douce rivière de Grosne, dans cette délicieuse vallée, pleine d'ombre et de mystère, ensevelie comme en dehors du
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monde, le cloître fut donc fondé. Ce n'était qu'une villa entourée d'un courtil, cum cortile, d'où dépendaient quinze métairies, quindecim terrœ colonias ; mais l'assiette en était parfaite de tout point (fig. 283 et suiv.). Là, dans l'endroit que l'on appelait alors la Vallée noire, surgit bientôt ce que Viollet-le-Duc nomme le berceau de la civili-
Fig. 283. — Vue de l'abbaye de Cluny.
sation moderne, la capitale intellectuelle de toute l'Europe, l'abbaye DE Cluny. [Dict. de l architecture, p. 250.) La charte de donation, qui constitue ceite petite république, comme l'appelle si bien M. Dalgairns [Vie de saint Etienne Harding, p. 2G2), est d'une élévation de sentiments remarquable.
« Dieu n'a donné des biens nombreux aux riches que pour qu'ils méritent les récompenses éternelles, en faisant un bon usage de leurs possessions temporelles. Ce que moi, Guillaume, comte et duc, et
Ingelberge, ma femme, pesant mûrement, j'ai trouvé bon et nécessaire de disposer, au profit de mon âme, de quelques-unes des choses qui me sont advenues dans le temps; car je ne veux pas, à mon heure dernière, mériter le reproche de n'avoir songé qu'à l'augmentation de
Fig. 284. — Abbaye de Cluny; façade dite du pape Gclase.
mes richesses terrestres, et au soin de mon corps, et de ne m'être réservé aucune consolation pour le moment suprême qui doit m'enlever toutes choses,
» Je ne puis, à cet égard, mieux agir qu'en suivant le précepte du Seigneur : Je me ferai des amis parmi les pauvres^ et en prolongeant perpétuellement mes bienfaits dans la réunion de personnes monastiques, que je nourrirai à mes frais; dans cette foi donc, que si je ne puis parvenir assez moi-même à mépriser les choses de la terre,
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cependant je recevrai la récompense des justes, lorsque les moines, contempteurs du monde, auront recueilli mes libéralités.
» C'est pourquoi, à tous ceux qui vivent dans la foi, je fais savoir que je donne et livre aux saints apôtres Pierre et Paul tout ce que
Fig. 285. — Porte de l'abbaye de Cluny.
je possède à Cluny, situé sur la rivière de Grosne, avec la chapelle qui est dédiée à sainte Marie, mère de Dieu, et à saint Pierre, prince des apôtres, sans rien excepter de toutes les choses qui dépendent de mon domaine de Cluny (villa) : fermes, oratoire, serfs des deux sexes, vignes, champs, prés, forets, eaux, cours d'eau, moulins, droits de passage, terres incultes ou cultivées, sans aucune réserve. Toutes ces choses sont situées dans le comté de Mâcon, ou aux environs, et renfermées dans leurs confins ; et je les donne auxdits apôtres, moi
Guillaume, et ma femme Ingelberge, d'abord pour l'amour de Dieu, ensuite pour l'amour du roi Eudes, mon seigneur, de mon père, de ma mère; pour moi et pour ma femme, c'est-à-dire pour le salut de nos âmes et de nos corps; pour l'âme encore d'Albane, ma sœur, qui m'a laissé toutes ces possessions dans son testament; pour les âmes de nos frères et de nos sœurs, de nos neveux et de tous nos parents, pour les hommes fidèles enfin qui sont attachés à notre service.
» Mais je donne sous la condition qu'un monastère régulier sera construit à Gluny en l'honneur des apôtres Pierre et Paul, et que là se réuniront les moines vivant selon la règle de Saint-Benoît, possédant, détenant et gouvernant à perpétuité les choses données ; de telle sorte que cette maison devienne la vénérable demeure de la prière, qu'elle soit pleine sans cesse de vœux fidèles et de supplications pieuses, et qu'on y désire et qu'on y recherche à jamais, avec une ardeur intime, les merveilles d'un entretien avec le ciel. Que des sollicitations et des prières continuelles y soient adressées sans relâche au Seigneur, tant pour moi que pour les personnes que j'ai nommées.
» Nous ordonnons que notre donation serve surtout à fournir un refuge à ceux qui, sortis 'pauvres du siècle, n'y apporteront qu'une volonté juste, et nous voulons que notre superflu devienne ainsi leur abondance.
» Que les moines et toutes les choses ci-dessus nommées soient sous la puissance et domination de l'abbé Bernon, qui les gouvernera régulièrement, tant qu'il vivra, selon sa science et sa puissance; mais, après sa mort, que les moines aient le droit et la faculté d'élire librement pour abbé et pour maître un homme de leur ordre., suivant le bon plaisir de Dieu et la règle de Saint-Benoît, sans que notre pouvoir ou tout autre puisse contredire ou empêcher cette élection.
» Que les moines payent, pendant cinq ans, à Bome, la redevance de dix sous d'or, pour le luminaire de l'église des Apôtres, et que, se mettant ainsi sous la protection desdits apôtres, et ayant pour défenseur le pontife de Rome, ils bâtissent eux-mêmes un monastère à Cluny, dans la mesure de leur pouvoir et de leur savoir, dans la plénitude de leur cœur.
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» Nous voulons encore que, dans notre temps et le temps de nos successeurs, Gluny soit, autant du moins que le permettront l'opportunité du temps et la situation du lieu, ouvert chaque jour pour les œuvres et les intentions de la miséricorde aux pauvres, aux nécessiteux, aux étrangers, auxpèlerms.
» Il nous a plu d'insérer dans ce testament que, dès ce jour, les moines réunis à Gluny en congrégation seront pleinement affranchis de notre puissance et de celle de 7ios parents, et ne seront soumis ni aux faisceaux de la grandeur royale ni au joug d'aucune puissance terrestre.
» Par Dieu, en Dieu et tous ses saints, et sous la menace redoutable du jugement dernier, je prie, je supplie que ni prince séculier, ni comte, ni évêque, ni le pontife lui-même de l'Eglise romaine n'envahisse les possessions des serviteurs de Dieu, ne vende, ne diminue, ne donne, à titre de bénéfice, à qui que ce soit, rien de ce qui leur appartient, et ne permette d'établir sur eux un chef contre leur volonté.
)) Et pour que cette défense lie plus fortement les méchants et les téméraires, j'insiste et j'ajoute, et je vous conjure, ô saints apôtres Pierre et Paul, et toi, pontife des pontifes du pays apostolique, de retrancher de la communion de la sainte Eglise de Dieu et de la vie éternelle, par l'autorité canonique et apostolique que tu as reçue de Dieu, les voleurs envahisseurs, les vendeurs de ce que je vous donne de ma pleine satisfaction et de mon évidente volonté.
» Soyez les tuteurs et les défenseurs de Gluny et des serviteurs de Dieu qui y demeureront et séjourneront ensemble, ainsi que de tous leurs domaines, destinés à l'aumône, à la clémence, à la miséricorde de" notre très pieux Rédempteur.
» Que si quelqu'un, mon parent ou étranger, de quelque condition ou pouvoir qu'il soit (ce que préviendront, je l'espère, la miséricorde de Dieu et le patronage des apôtres); que si quelqu'un, de quelque manière et par quelque ruse que ce soit, tente de violer ce testament, qu'il encoure d'abord la colère de Dieu tout-puissant, que Dieu l'enlève de la terre des vivants et efface son nom du livre de vie ; qu'il soit avec Dathan et Abiron, qu'il devienne le compagnon de Judas, qui a
trahi le Seigneur, et soit enseveli comme lui dans les supplices éternels ; qu'il ne puisse, dans le siècle présent, se montrer impunément aux regards humains, et qu'il subisse dans son propre corps les tourments de la damnation future, en proie à la double punition d'Héliodore et d'Antiochus ; qu'il soit enfin avec tous les autres sacrilèges qui ont osé souiller le trésor de la main de Dieu, et, s'il ne revient pas à résipiscence, que le grand porte-clefs de toute la monarchie des églises, et à lui joint saint Paul, lui ferment à jamais l'entrée du bienheureux paradis, au lieu d'être pour lui, s'il l'eût voulu, de très pieux intercesseurs.
» Qu'il soit saisi, en outre, par la loi mondaine et condamné par le pouvoir judiciaire à payer cent livres d'or aux moines qu'il aura voulu attaquer, et que son entreprise criminelle ne produise aucun effet. Et que ce testament soit revêtu de toute autorité et demeure toujours ferme et inviolable dans toutes ses stipulations. Fait publiquement dans la ville de Bourges. »
Les papes confirmèrent avec joie cette reconnaissance de leur souveraineté d'abord, et surtout cette affirmation nettement exprimée d'une force morale s'établissant au grand jour, à la face de tous, en lutte directe contre la force brutale, représentée par la féodalité laïque aussi bien que religieuse, qui cherchait alors à enserrer le royaume dans une étreinte aussi funeste qu'orgueilleuse. Une bulle de Jean XI (mars 932), confirma la donation de Guillaume d'Aquitaine.
« C'est le devoir, y est-il dit, de notre charge apostolique de nous rendre, avec une bienveillante compassion, aux vœux de ceux qui s'adressent à nous avec une filiale confiance, et de courir avec joie au-devant de leurs désirs... C'est pourquoi, puisque vous nous en faites la demande, nous voulons que votre monastère, avec tout ce qui lui appartient, soit affranchi de toute dépendance de quelque roi, évêque ou comte que ce soit, et des proches mêmes de Guillaume ; que personne après votre mort n'ait la témérité d'imposer aux moines un supérieur contre leur gré ; qu'ils aient la libre faculté de se donner, sans consulter aucun prince, mais seulement suivant la règle de Saint- Benoît, tel chef qu'ils voudront. »
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Bernon eut le bonheur d'avoir pour successeurs des hommes dignes de lui : Odon, Aimard, Mayeul, Odillon et surtout saint Hugues, qui fut alors le plus glorieux représentant de cette force morale, établie sur des bases vraiment philosophiques, seule lumière qui brilla dans le monde au milieu du désarroi universel qui menaçait de jeter
Fig. 286. — Cluny : maisons romanes ; vue prise dans la Grande-Rue.
à bas pour toujours la civilisation, et, par conséquent, les arts et les sciences, qui en sont la suite nécessaire.
Il ne faut pas se figurer que les moines, à cette époque, surtout ceux de Cluny, étaient de sordides cagots vivant dans l'oisiveté, simplement occupés à une contemplation béate et stupide et ne cherchant qu'à contenter leur soif de paresse aux dépens de ceux qui les nourrissaient à ne rien faire.
Le peuple du xn*^ siècle ne vit, dans ces monastères qui se dres-
sèrent alors dans toute leur gloire, qu'un refuge efficace contre Toppression féodale. « L'opinion, dit Viollet-le-Duc, pour nous servir d'un mot moderne, était pour eux. » Ils entamaient la lutte contre tous les puissants du siècle et résumaient en eux toutes les espérances des classes inférieures, déshéritées et méprisées par les guerriers de toute espèce, mitres, couronnés et casqués, qui dominaient le reste du pays.
Gluny fut à cette époque un véritable foyer de libéralisme , et c'est à lui que le peuple, le vrai peuple, dut le bien-être d'abord par le défrichement des déserts arides, des forêts sauvages et des marais insalubres ; l'émancipation ensuite et le culte des arts , qui en est l'inévitable conséquence.
Une ville se forma (fig. 286 et suiv.) bientôt autour de cette abbaye. Hugues, dès le xi® siècle, lui concédait toutes les franchises municipales, et Notre-Dame, l'église de la paroisse, servait déjà à cette époque, aux bourgeois confédérés en société libre, d'hôtel de ville pour toutes leurs réunions communales. [Clany^ par A. Penjon, notice, p. 8 et 13.)
Cette ville renfermait une foule d'industriels dirigés par les moines : tanneurs, tisserands, drapiers et corroyeurs, qui livraient à l'abbaye, moyennant salaire, les produits fabriqués de ses immenses troupeaux.
Les enfants étaient instruits gratuitement à l'abbaye dans des écoles entièrement séculières, « et le plus grand prince, dans le palais des rois, dit Uldaric, n'était pas élevé avec plus de soin que le plus petit des enfants de Gluny. » [Cluny au xi® siècle, par M. F. Gucherat, p. lOG.)
On éleva partout des usines pour l'extraction et le façonnage des métaux; forgerons, chaudronniers, bijoutiers, orfèvres accoururent de toutes parts dans ces ateliers qui sont restés célèbres. De vrais artistes en sortirent et peuplèrent les innombrables abbayes qui se rangeaient sous la loi de V ordre (on n'en comptait pas moins de trois cent quatorze dès le temps de Hugues) de véritables chefs-d'œuvre.
Dom Luc d'Achery nous a conservé la description pompeuse du
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trésor donné à Gluny par un petit-fils du duc de Bourgogne. Il parle de même, avec un enthousiasme indescriptible, du fameux candélabre fait sur le modèle de celui que le Seigneur avait commandé à Moïse, qu'offrit au sanctuaire de Saint-Pierre et de Saint-Paul la reine
Fig. 287. — Maisons romanes à Cluny ; rue de la République.
Mathilde, épouse de Guillaume le Conquérant. Ce ne sont que vases de bronze, d'or, d'argent, de vermeil, gravés et ajourés de mille façons diverses; cristaux ou béryls divinement ouvragés, œuvres de patience et de savoir, dignes d'avoir été pétries par les mains saintes du grand Eligius, patron des ouvriers ciseleurs, dont on gardait là scrupuleusement les traditions nationales.
Nous ne parlerons pas des charpentiers et des maçons. « Il n'est pas douteux, dit Viollet-le-Duc, que Gluny n'ait donné à l'Europe
occidentale des architectes innombrables, comme il fournissait des clercs réformateurs, des professeurs pour les écoles, des peintres, des savants, des médecins, des ambassadeurs, des évêques, des souverains et des papes. » [Dictionnaii^e, p. 108.)
« Rayez Gluny du xi® siècle, continue le savant auteur du Dictionnaire raisonné, et vous ne trouverez plus que ténèbres, ignorance grossière et abus monstrueux. »
Sentant l'immense avantage qu'il y a dans l'union de tous pour arriver à un but commun, ayant sous les yeux un exemple frappant de la puissance de cette union, tous ces ouvriers réunis dans cette ville nouvelle résolurent à leur tour de se former, à l'instar de leurs maîtres, en confrérie, en congrégation, en fédération.
Les maçons les premiers, grâce peut-être à des traditions depuis longtemps conservées, fondèrent une société. Dans le chantier, lorsqu'un bloc de pierre est trop lourd à remuer, vingt bras produisent en quelques secondes ce que deux mains n'auraient pu faire en une heure. Le métier même les éclairait. La franc-maçonnerie est en France la plus ancienne des corporations ouvrières.
Charpentiers, orfèvres, forgerons, drapiers, tisserands suivirent leur exemple.
Les corporations naquirent à Gluny et se réglementèrent d'après des lois analogues à celles que les bénédictins observaient pour l'élection libre de leur chef, pour la composition des assemblées délibérantes qui dirigeaient leur institut.
Nous retrouverons plus tard ces corporations dans les cathédrales du xni* siècle, particulièrement à Chartres, oii quarante-sept verrières furent données par les pelletiers, les changeurs, les savetiers, les tourneurs, les boulangers, les tonneliers, les imagiers, les vignerons, les armuriers, les maréchaux, les vanniers, etc., avec « pourtraicture » de leurs outils, de leurs métiers, de leurs comptoirs, avec blason et bannières, comme de vrais chevaliers de pure lignée.
Mais, outre ce système fédératif des ouvriers, Cluny produisit encore dans la société civile, grâce à sa constitution, libre de toute suzeraineté seigneuriale, un changement bien plus considérable dont
il est nécessaire de parler aussi : c'est I'affranchissement des