Commentaires, liv. VI, xxxv
ture; il en arriva des milliers qui, comme des oiseaux de proie, se perchèrent sur tous les rochers des montagnes voisines. Au moment de la débâcle, ils se trouvèrent tout prêts, l'arme au pied, réclamant à grands cris la bataille, et n'attendant que le signal de leurs chefs pour se précipiter en avant.
Tant que dura l'empire romain, ils se tinrent à peu près tranquilles. Julien leur donna, près de Strasbourg, en 357, une terrible leçon, et le Rhin, ce jour-là, charria vers la mer des milliers de cadavres. Il choisit six cents de leurs guerriers, les derniers vaincus, qu'il envoya à l'empereur Constance pour en faire sa garde impériale et rendit à la liberté vingt mille Gaulois que ces féroces pillards, dans i'espoir d'une rançon, retenaient depuis longtemps prisonniers.
Mais derrière les Francs , à côté d'eux , plus loin encore, vers le Danube, s'avançaient des masses profondes, innombrables , qui comme eux attendaient.
Rome n'avait plus que quelques jours à vivre !
Pêle-mêle Alains, Vandales, Suèves, Quades, Saxons, Hérules, Burgondes et Gépides traversèrent le Rhin sur la glace, par une belle nuit de janvier, vers l'an 407. La brèche était ouverte ; les Francs suivirent le flot.
Alaric prit Rome et la pilla de fond en comble. Genséric et ses Vandales s'acquirent une impérissable renommée dans un nouveau sac de la ville éternelle ; on s'y battit à coups de statues mutilées ^
Les vallées de l'antique Rome se comblèrent des débris amoncelés des temples saints et des palais superbes. Odoacre se contenta de déposer le dernier des Augustules et renvoya dédaigneusement à Zenon d'Orient les insignes désormais inutiles de la souveraineté de l'empire d'Occident.
L'herbe couvrit bientôt de sa verdure puissante toutes ces ruines immenses, et les grands bœufs vinrent paître à l'aise dans le vieux Forum, devenu le Campo Vaccino^.
1 . Le mot vandalisme vient de ce fait ; on en attribue l'invention à l'abbé Grégoire.
2. La place du Forum romain porte encore de nos jours le nom de Campo Vaccino, et, malgré la science des philologues, qui sont allés chercher je ne sais où un certain Vilruvius
LES MÉROVINGIENS
Plus pratiques que les Vandales, les compagnons de Childéric et de Mérovée s'installèrent définitivement dans le nord de la Gaule.
Nous n'avons pas à raconter ici l'invasion des Barbares; mais nous devons nous arrêter un instant pour faire comprendre, s'il nous est possible, l'élément nouveau que devait introduire dans l'art l'apparition subite de ces bandes d'hommes du nord, si brusquement devenues maîtresses brutales du beau sol de la patrie gauloise.
Mérovée, fils reconnu de Glodion, était né, raconte la légende.
Fig. 1 . — Sceau de Childéric 1er, père de Clovis, d'après une empreinte trouvée dans un manuscrit de la bibliothèque Sainte-Geneviève.
des relations monstrueuses de sa mère avec un dragon fantastique, Bestia Neptunis, dit Frédégaire, le continuateur de Grégoire de Tours. « Un jour d'été, vers le midi, Chlodeo se reposant avec sa femme sur le rivage, la jeune épouse se leva pour s'aller baigner dans les eaux et fut épouvantée par un poisson gigantesque, semblable au Minotaure, qui avait eu désir d'elle; ayant été touchée par la bête, elle conçut et engendra un fils, appelé Meroveus, du nom duquel les rois francs se sont depuis nommés Mérovingiens. » (Henri Martin, Histoire de France, t. P% p. 370.)
Childéric (fig. 1'''^) avait épousé Basine. La première nuit de leurs noces, la reine invita son noble époux à descendre vers la porte du palais et à revenir lui faire le rapport de ce qu'il aurait vu.
Vaccus, propriétaire d'une maison adossée au Palatin dont parlerait Tite-Tive, le Campo Vaccina ne signifiera jamais que le Marché aux vaches ou le Champ des Vaches. (Voir Rome, par Francis Wey, p. 367 ; Tour du Monde, année 1868, premier semestre. Paris, Hachette.)
« 0 roi, lève-toi ! et ce que ta verras dans la cour du logis, tu viendras le dire à ta servante. » Childéric se leva et il vit passer des bêtes qui ressemblaient à des lions, à des licornes et à des léopards. Il revint vers sa femme et lui dit ce qu'il avait vu, et Basine lui dit : (( Maître, va derechef, et ce que tu verras tu le raconteras à ta servante. » Childéric sortit de nouveau et vit passer des bêtes semblables à des ours et à des loups. Ayant raconté cela à sa femme, elle le fit sortir une troisième fois ; il vit alors des chiens et d'autres animaux inférieurs qui se roulaient et se déchiraient les uns les autres. Alors Basine dit à Childéric : « Ce que tu as vu de tes yeux arrivera en vérité ; il nous naîtra un fils qui sera un lion par son courage; les fils de notre fils ressembleront aux léopards et aux licornes ; mais ils engendreront à leur tour des enfants semblables aux ours et aux loups par leur voracité ; ceux que tu as vus pour la dernière fois viendront pour la fin et la ruine du royaume. » [Histoire populaire de la France, t. P'', p. 68.)
Clovis enfin, l'illustre fils de cette Basine, répondait à une prière de Clotilde qui voulait évangéliser son mari : <( Ton Dieu n'est pas un Dieu, car il n'est même pas de race divine; » et il pensait aux Ases, les grands compagnons à'Odin, son seul maître, Thor, le dieu de l'air, Njoerd, le dieu des mers, Tyr, le victorieux, le sage, qui combattent le serpent Jormangaurd, l'océan qui entoure le monde ; Hel, la mort, et le terrible loup Fenris, l'abîme, qu'ils attachent avec une chaîne nommée Gleipnir, l'engloutissante, qui est faite « du bruit d'un chat qui s'élance, de la barbe d'une femme, des racines d'un rocher, des nerfs d'un ours, de l'esprit d'un poisson et du lait d'un oiseau. »
A quoi pouvaient rêver de tels hommes? A tout, hormis à la nature. Le secret de l'art mérovingien est dans ces légendes.
C'est la barbarie la plus inextricable, mêlée aux visions les plus fantastiques. Leur ornementation n'est composée que d'enchevêtrements, de torsions, de bosses rugueuses et de cailloux en relief, au milieu desquels passent des têtes de bêtes, des becs d'oiseaux et des animaux de toute sorte, disproportionnés et grotesques.
Nous allons y revenir.
Un seul coup d'oeil jeté sur les quelques médailles (fig. 2, 3, 4.
5, 6 et 7), que nous présentons ici même au lecteur, fera déjà juger, par la seule comparaison des monnaies gauloises de notre premier volume, de la différence des deux arts aussi bien que de celle du goût des deux races.
La religion chrétienne elle-même ne put parvenir à civiliser ces
Fig. 2. — Monnaie de Clotaire II (584-628). CliOTARIVS. P. C. I.; sur le revers, croix en pied sur un globe accosté de M. A. [et V. II. CLOTARIVS REX. Collection de M. le docteur M. (de Lyon). Catalogue des monnaies et médailles de M. Van Pcteghem. (Paris, 1880.)
bêtes féroces, et Procope, les ayant vus tuer des femmes et des enfants, pour les offrir à un fleuve, comme prémices d'une guerre qu'ils allaient
Fig. 3. — Monnaie de Dagobert 1er, D.\GOBERTVS (628-638), sur le revers croix sur un globe, accosté de M. A. ELIGIVS. Catalogue Van Peteghem. (Paris, 1880.)
entreprendre, s'écrie avec horreur : « Voilà la manière dont ces barbares pratiquent le christianisme ; ils sacrifient des victimes humaines à leur superstition impie. »
La tuerie était leur élément; l'odeur du sang versé avait pour eux un charme tout particulier.
Dans cette association de brigands, le premier qui mérita le titre de roi, parce qu'au lieu de voler simplement quelques domaines il arriva à conquérir des provinces, Clovis ou Ghlodowig, comme on
écrit de nos jours, restera toujours le type du vrai Mérovingien dans toute sa sanglante crudité.
Tout jeune à la mort de son père (il avait à peine quinze ans), il osa crier, au milieu du mal ' des Francs, qu'il était temps de dépouiller Syagrius, le dernier chef gallo-romain qui gouvernait le pays que ces
Fig. 4. — Monnaie de Clovis II (638-656). CHI.ODOVICVS; revers, croix ancrée ou ehrismée, sur un globe. Autour ELIGIA MONETA. Catalogue Van Peteghcin. (Paris, 1880.)
rapaces convoitaient avec tant d'ardeur. Aussitôt proclamé koning fut hissé sur un grand bouclier, porté par quatre hommes velus
Fig. 5. — Monnaie de Sigebert II (638-656). SIGIBRTVS; revers, croix sur une large base et globe, accosté de M. A. VICTVRIA. Catalogue Van Peteghem. Collection du docteur M. (de Lyon).
autour de la tumultueuse assemblée, et l'on déclara qu'il était bon « d'obéir à sa bouche. »
Syagrius vaincu, honteusement livré pieds et poings liés par le roi des Wisigoths, son allié, fut enfermé dans une prison; puis, pour en finir plus tôt, Ghlodowig le fit mourir secrètement par le glaive.
i . On appelait mal les assemblées politiques où se discutaient les affaires de la bande, truste, qui suivait les rois mérovingiens.
2, Koning était le titre ordinaire donné au « chef de la guerre. » (Voir Henri Martin, t. I", p. 36.J.)
LES MEROVINGIENS.
Installé dans Soissons, il se hâta de distribuer des bénéfices à tous les braves qui venaient de s'associer à sa fortune. Ils n'étaient pas commodes, ces braves, quand il s'agissait du partage, si l'on en
Fig. 6. — Monnaie de Childéric II (660-673). CHILDR f ICVS RE. Sur le revers, croix sur un globe, accosté de JVI. A. CIVITATI MASILIE. Catalogue Van Peteghem. Collection du docteur M. (de Lyon.)
juge par l'histoire du vase de Soissons'. Mais Clovis était généreux, sa truste s'augmenta de l'élite des aventuriers d'outre-Rhin.
Fig. 7. — Sceau de Dagobert III (7H\ d'après la matrice en cuivre DAGOBERTVS REX FRANCORVM. — Sceau de Childebert, III, apposé au bas d'un acte do l'an 697. HILDKBERTVS REX FRANCORVM. {Histoire de France, de Bordier et Charton, p. U3 et 149.)
Victorieux et désormais consacré par le triomphe, il se joignit
1. On connaît l'anecdote. — Malgré les ordres du roi, qui respectait saint Rémi et pour l'amour de qui, dit Grégoire de Tours, » il s'abstenait de beaucoup de méchancetés, » une troupe de Francs indisciplinés avait pillé Reims, forcé les églises et volé beaucoup de vases sacrés, entre autres un urceus d'une beauté merveilleuse. Saint Rémi pria Clovis de lui rendre ce vase. Au partage, quand la masse du butin fut accumulée sur la terre, le chef réclama Vurceus hors part. Furieux, un soldat leva sa francisque et brisa le vase en s'écriant : » Tu n'auras rien que ce que
par mariage à Glotilde, fille de Ghilpéric de Burgondie, jeune blonde adorablement belle, qui avait vu tuer sous ses yeux, par son oncle Gondebaud, son père, sa mère et ses deux frères. Glotilde, ivre de vengeance, n'était pas faite pour adoucir un tel caractère K
Mais elle était chrétienne et rendit à son époux l'immense service de le convertir à la foi nouvelle. Le fier Sicambre courba la tête sous la main de Rémi et s'attira, par ce fait, la sympathie.de toute la contrée dont il venait de s'emparer.
Baptisé, il n'en resta pas moins aussi Franc que jamais.
Il rêvait l'unité dans son royaume : les cervelles allemandes rêvent toujours d'une unité quelconque.
Il y avait à Gologne le roi des Ripuaires, Sigebcrt, qui s'était battu avec lui contre les Gallo-Romains. Glovis fit dire à son fils, Ghlodéric : « Yoilà que ton père est vieux, et qu'il boite de son pied malade (il avait été blessé à Tolbiac) ; s'il venait à mourir, son royaume t'appartiendrait de droit ainsi que notre amitié. »
Le fils surveilla son père ; comme il dormait dans sa tente vers le midi, au beau milieu de la forêt de Buconie, il le fit tuer par des meurtriers à gage ; puis il envoya des messagers vers Ghlodowig : a Mon père est mort; expédie-moi quelques-uns des tiens, et je leur remettrai volontiers ce qui te plaira dans ses trésors. » — « Je te rends grâces de ton bon vouloir, répond le roi, montre seulement à mes hommes les biens dont tu resteras possesseur. » Le parricide ouvre les grands coffres. — <( Voici les pièces d'or de mon père, » dit-il aux envoyés du pieux monarque. — « Plonge ta main dedans, » dit l'un d'eux. Et pendant qu'il se baisse, il lui brise la tête.
le sort l'accordera. » Le roi ne dit mot, mais garda sa colère enfouie dans son cœur. L'année suivante, les guerriers, réunis dans une grande assemblée, étaient passés en revue par le chef. Clovis reconnut son homme : — « Montre-moi ta pique, lui dit-il. Elle n'est pas en état de servir. Et ta hache ? Nul n'a ici d'armes aussi mal entretenues que les tiennes. » — Il jeta la francisque par terre; puis, saisissant à son tour la sienne propre, il lui fracassa le crâne en s'écriant : — <( Qu'il te soit fait ainsi que tu as fait jadis au vase dans Soissons.» (Voir Henri Martin, 1. 1<='', p. 413.)
1 . Sa première parole, en arrivant sur les terres de son futur époux, après une marche forcée et l'incendie, sur ses ordres, de deux lieues de pays, fut celle-ci : « Dieu tout-puissant, je vais enfin pouvoir commencer la vengeance de mes parents et de mes frères. » (Henri Martin, Histoire de France, t. l'^'', p. 417.)
LES MEROVINGIENS. 11
Alors Glovis arrive. — « Hélas! dit-il aux Ripuaires, Ghlodéric a fait tuer son père, le ciel l'en a puni; vous n'avez plus de chef, qu'allez-vous devenir? Voulez-vous de ma protection, je vous l'offre. » — Les Ripuaires Tacclament, et, de par le ciel qu'il invoque, il est fait roi du pays. « Dieu renversait chaque jour ses ennemis sous sa main et accroissait son royaume parce qu'il marchait d'un cœur droit devant lui et faisait ce qui était agréable à ses yeux. »
Hararik, un autre roi, n'avait pas voulu le suivre, lors de son expédition contre Syagrius ; il le fit empoigner avec son fils par ses gens, et les tondit, chose horrible pour des chevelus; le jeune homme, entre ses dents, murmura : « Les feuillages coupés sur des arbres verts repoussent facilement. » — Le lendemain, on leur coupa la tête à tous les deux sur les conseils du vertueux koning. Leurs trésors devinrent sa propriété légitime et les sujets se soumirent docilement à ses lois.
Dans Cambrai régnait Raghenaher ; celui - là vivait dans la débauche la plus effrénée. Clovis fit appeler ses leudes et leur donna des bracelets et des baudriers couverts de plaques d'or ', se contentant d'ajouter sournoisement : « Servir sous un pareil chef est une honte pour des hommes courageux comme vous. » Puis il marcha contre lui et mit son armée en déroute.
Le lendemain, les leudes lui amenèrent Raghenaher et son frère, les mains liées derrière le dos. « Tu déshonores notre race, s'écria l'époux de Clotilde. Gomment t'es-tu laissé enchaîner? Mieux valait mourir noblement que de subir un pareil affront. » Et il lui fendit la tête d'un coup de hache. Puis, se tournant vers son frère : « Si tu avais porté secours à celui-ci, il se serait défendu peut-être, lâche, » et d'un coup de la même hache il le fit tomber près de son frère.
Pour un nouveau converti, on avouera que voilà des procédés peu évangéliques.
Ces deux derniers rois avaient un frère qui s'était réfugié dans
1. Les grandes agrafes des baudriers n'étaient, paraît-il, que du cuivre ordinaire plaqué d'une mince couclic d'or. Après la mort de leur roi, les leudes s'en plaignirent à Qovis, qui leur répondit : " Hommes faux, cet or est assez bon pour des traîtres. »
la cité du Mans ; Glovis se contenta de faire tuer celui-là par ses hommes.
Le pauvre grand roi n'avait plus de famille ; mais, comme il craignait des rejetons oubliés, un jour, dans une grande assemblée de ses fidèles, il s'écria : « Malheur à moi, je suis resté comme un voyageur parmi des étrangers, n'ayant pas de parents qui me puissent secourir si l'adversité survenait. » Grégoire ajoute qu'il ne parlait ainsi que par ruse, « pour découvrir s'il avait encore quelque neveu, afin de. le faire tuer. » C'est ainsi, ajoute M. Henri Martin, que Chlodowig devint roi de tout le peuple de France. [Histoire de France, t. P"", p. 460.)
Après ces exécutions sommaires, pour témoigner à Dieu son sincère repentir, il éleva à Paris même, sur le haut de la montagne qui avoisinait son palais des Thermes, un sanctuaire superbe en l'honneur des apôtres saint Pierre et saint Paul (fig. 8) '. Vous parlerai-je après cela de ses successeurs?
Ses rejetons chassent de race.
Clotaire brûle son fils, attaché sur un banc entre sa femme et ses enfants, dans une misérable cabane de la province de Bretagne; puis, aidé de son frère Ghildebert, il enlève à sa vieille mère ses trois neveux, les descendants de Clodomir, prend l'un par un bras et, le tenant suspendu, lui plonge dans l'aisselle un poignard; l'autre se traîne aux
l. Ce fut quelques jours avant son départ pour la guerre des Wisigoths qu'il fit le vœu de construire cette église. Comme il se promenait au haut des jardins du palais, accompagné de la douce Clotilde, il s'arrêta, et, saisissant la francisque qui pendait à son flanc, la lança d'une main nerveuse ?i toute volée dans l'air.
« Je jure, s'écria-t-il, de consacrer en ce lieu, à saint Pierre et à saint Paul, ime église de la longueur du jet de cette arme, si Dieu me fait triompher en cette rencontre et s'il m'accorde un prompt retour. »
Clovis ne considérait Dieu que comme un être supérieur plus fort que lui, qui devait le faire réussir dans toutes ses entreprises. A Tolbiac déj?i, sa prière était un ordre : « J'invoque avec foi ton assistance, ô Dieu! si tu m'accordes la victoire sur mes ennemis et que je fasse l'épreuve de cette vertu que t'attribue ce peuple qui t'est consacré, je croirai en toi et je me ferai baptiser en ton nom. «
Donnant, donnant.
La tour de Clotilde, que représente notre dessin, ne date que du xv"= siècle ; la base seule est du x». Au-dessous se trouvait une crypte du temps même de Clovis, où reposèrent pendant treize cents ans les cendres de sainte Geneviève, celles du roi Clovis et de sa femme. Elle a été bêtement et froidement comblée de 1807 h 1808.
LES MÉROVINGIENS
genoux, se cramponne aux jambes de Childebert. Ému, le second bourreau s'écrie : « Ne tue pas celui-ci, je te donnerai tout ce que
Fig. 8. — Tour de Clotilde, ancienne abbaye Sainte-Geneviève, actuellement lycée Henri IV, rue Clovis; vue prise dans l'intérieur de la cour du collège.
tu voudras. — Tu veux donc mourir à sa place ; arrière, et jette-le, — » s'écrie Glotaire. Et quand le petit corps lui arrive, lancé d'une main tremblante, il le reçoit sur la pointe de son épée sanglante
et le rejette à terre, tout pantelant, sur le cadavre de son aîné.
Clodoald, le troisième, fat simplement tonsuré; on le canonisa plus tard sous le nom de saint Cloud.
Vous parlerai-je de Chilpéric, que Grégoire de Tours appelle l'Hérode et le Néron du siècle, faisant étrangler par un serviteur sa femme Galeswinthe, pendant qu'elle dormait; de Sigebert, égorgé par les coutelas empoisonnés de Frédégonde. J'en passe, il y en aurait vraiment trop à dire. Tous ces illustres porte-couronnes ne sont que de vulgaires assassins; jusqu'à Dagobert lui-même, qui presque civilisé par saint Eloi, le doux orfèvre, se contenta de faire massacrer dans une seule nuit dix mille Bulgares fugitifs, auxquels il avait accordé sur sa parole royale asile chez les Bataves.
Les femmes de ces monstres sont peut-être encore plus formidablement féroces qu'eux-mêmes.
Nous avons vu la soif de vengeance de Glotilde.
Austrehilde, la seconde femme de Gontran, atteinte d'une maladie qu'elle sentait devoir être mortelle, eut la fantaisie barbare de ne pas vouloir mourir seule; elle demanda que ses deux médecins fussent décapités le jour de ses funérailles. Le roi le promit, comme la chose le plus simple du monde, et fit couper la tête aux deux médecins ••
Nous n'osons vraiment ici nous arrêter aux scènes étranges qui se passent dans ces forteresses de bois où parquent ces nobles souveraines; il y a là des histoires tellement répugnantes qu'on ne peut en langue française traduire toutes ces choses.
Ingonde, Aregonde se disputent le cœur du roi. Est-ce bien le cœur qu'il faut dire? Il les épouse toutes les deux l'une après l'autre. Ces femmes vivent dans une promiscuité toute bestiale ^
1. Récits des temps mérovingiens, par Augustin Thierry, quatrième récit (t. II, p. 167. Paris, 1867, édition de Garnier frères).
2. « Les fils de Clotaire I", dit M. Augustin Thierry, avaient tous, à un très haut degré, le vice d'incontinence. Ils ne se contentaient presque jamais d'une seule femme, quittaient sans le moindre scrupule celle qu'ils venaient d'épouser et la reprenaient ensuite, selon le caprice du moment. » [Récits mérovingiens, t. I", p. 302.)
Frédégonde fut reprise trois fois, et, pendant son règne, le roi, outre nombre de concubines, eut deux autres femmes légitimes, mariées par l'anneau, le denier et le brin de paille : Audowère,
LES MÉROVINGIENS. 15
Les belles manières de cette cour sont tout à fait bizarres. On reconnaît à peine dans ce milieu criminel le sexe des personnages qui viennent y jouer un rule.
Le respect de la famille, la tendresse, l'amour maternel, sont des choses auxquelles elles n'ont jamais pu s'habituer.
Rigonthe, qui ne pardonne pas à sa mère d'avoir été servante avant d'être devenue reine, la trouve un jour cherchant au fond d'un grand coffre, je ne sais quel bijou ou quelle pièce d'étoffe. Elle rabat sur le corps de la malheureuse le lourd couvercle de chêne massif garni de pesantes ferrures, et s'asseyaht dessus, se met à rire aux éclats avec une gaieté toute tudesque.
Il est vrai que cette mère se nommait Frédégonde, et Frédégonde est la femelle idéale de cette race avide de meurtres et de supplices raffinés.
Gelle-là, quand elle a quelques bons meurtres à ordonner, coule -du poison dans les ciselures des poignards qu'elle donne à ses affîdés. Tuer simplement n'a jamais été son fait.
On lui raconte que Glodowig, le fils de la première femme de Ghilpéric, a des relations avec une fille appartenant à la domesticité de la maison royale. Elle fait prendre la servante coupable, lui coupe les cheveux, signe d'infamie pour une Germaine, et l'expose dans la cour du palais, le corps serré entre les deux moitiés d'un pieu fendu, qu'on avait dressé devant le logis du jeune prince '.
Frédégonde est accusée d'adultère. Rikulfe témoigne contre elle : on assemble un synode. Les évêques abandonnent le clerc Rikulfe au
qui mourut au Mans, assassinée par ordrn de sa rivale, et la malheureuse Galeswinthe, qui fut étranglée dans son lit.
1 . Ces débauchés étaient implacables pour leurs sujets, dans la punition du crime d'adultère ou même de simple concubinage. Le duc Raukhing, le plus riche des Austrasiens, apprend qu'un de ses colons s'est marié sans son aveu ; l'union n'est pas légale, il y a péché mortel. 11 prend le jeune homme et sa femme et les enterre vifs dans une même fosse. Le prêtre qui avait présidé à la cérémonie l'avait supplié de ne pas les séparer, et le duc l'avait juré sur les reliques des saints : (i J'ai tenu mon serment, disait-il ; ils sont ensemble pour l'éternité. » C'est ce même gentilhomme de haute naissance qui, lorsqu'il soupait en nombreuse compagnie, forçait les esclaves qui tenaient les torches pendant le festin à les éteindre entre leurs cuisses nues ; puis il faisait rallumer les flambeaux et, comme le jeu lui plaisait, on recommençait l'expérience autant de fois qu'il en donnait le signal. {Récils mérovingiens, t. Il, p. 105.)
bras séculier; mais on réclame pour lui le bénéfice de mansuétude.
La reine essaye sur son corps tout ce que peut supporter un homme sans mourir. Depuis la troisième heure du jour jusqu'à la neuvième, il reste suspendu à un arbre par les mains liées derrière le dos ; après, on l'étend sur un chevalet; puis on appelle toute la bande des soldats désœuvrés qui traînent dans le palais, et à tour de bras on frappe le pauvre clerc avec des bâtons, des verges et des courroies mises en double '.
Leudaste, le grand chef .du complot contre la reine, cet homme étrange qui, d'aide de cuisine, parvint à la dignité de connétable, Leudaste est enfin pris et.'livré par le roi à la justice de Frédégonde, qu'il a si profondément outragée.
Elle songe la nuit et cherche dans ses pensées quelque chose d'inconnu qui puisse contenter sa vengeance.
Le comte est blessé, affaibli par une grande perte de sang, s'étant défendu avec tout l'acharnement de son indomptable nature, le jour de l'arrestation. Il peut succomber à la moindre torture : on le soigne, on le met entre les mains des médecins les plus habiles. Tiré de sa prison malsaine, il est transporté dans un domaine royal où le grand air et l'agrément du lieu doivent bientôt lui rendre la santé.
Tout à coup, la reine apprend que la gangrène s'est mise dans ses plaies. Elle accourt comme une louve furieuse, ne pouvant se résigner à laisser mourir en paix son plus cruel ennemi. On arrache Leudaste de son lit, on le traîne sur le pavé de la cour et on l'attache par la tête sur une énorme barre de fer. Frédégonde, debout près de lui, le voit mourir sous les coups qu'elle lui fait appliquer sur la gorge, jusqu'à ce qu'il rende le dernier soupir ^
N'insistons pas; le cœur se serre à la lecture de tous ces crimes; et nous ne disons rien de ses assassinats politiques, le meurtre des fils aînés du roi, celui de Ghlodowig, celui de Ghilpéric; enfin celui de son propre époux, qu'elle fait tuer dans sa métairie de Ghelles, débar-
i . Récits mérovingiens, cinqui('>me récit (l. JI, p. 255). 2. Récits mérovingiens, sixième récit (t. II, p. 315).
LES MEROVINGIENS.
passant ainsi l'humanité d'un tyran digne d'un accouplement aussi monstrueux.
Fig. 9. — Faisceau d'armes d'un chef de l'époque mérovingienne, avec francisque, framée, glaive et baudrier, d'après la sépulture de Pouan (Aube). Reconstitution du Musée d'artillerie.
Sommes-nous loin des grandes héroïnes gauloises, la belle Gyptis, la fidèle Gamma, la sévère Kiommare, et Peponilla, la mère sublime? Sommes-nous loin des trois pudeurs de la loi celtique : « Il y a trois
l'art national. — ir.
pudeurs de la femme : la première, quand son père en sa présence dit qu'il l'accorde au mari; la seconde, quand elle entre pour la première fois dans le lit de son époux; la troisième, quand, au lever, elle paraît pour la première fois devant les hommes ' ? »
Un abîme sépare les deux races. L'infâme Frédégonde est, à la bienveillante Aristoxène, ce que Glovis tuant tous les siens pour parvenir à régner seul est au vaincu d'Alise, offrant à César son glaive et sa vie pour épargner tout un peuple.
Si tels étaient les chefs, que pouvaient bien être les soldats qui les suivaient dans leurs conquêtes?
Nous avons vu les guerriers gaulois, ces beaux colliers d'or, cavalcader sur la colline du pays des Arvernes, avec leurs cuirasses brillantes, leurs casques aux cimiers éclatants, maniant d'une main leurs fines lances de frêne en forme de feuillages, et, de l'autre, s'abritant sous leurs grands écus blasonnés.
Nous les avons vus faisant défiler au soleil les manteaux rouges et les saies blanches rayées de bleu des chevaliers, montés sur des chariots d'argent, chantant leur bardit de guerre, accompagnés du son des grandes trompettes courbes et du bruit des épées frappant en cadence les boucliers sonores.
Quel aspect pouvaient bien avoir ceux de la truste de Ghlodowig. Sur la tête, des mufles de bêtes fauves dans la crinière hérissée desquelles se mêlent les chevelures des guerriers, plus rudes encore que le poil de la bête; un front bas, des yeux durs, cachés sous des sourcils épais, des moustaches immenses ; par-ci par-là quelques petits casques ronds, agrémentés d'une longue pointe en fer au sommet.
A l'arçon de la selle est accrochée la grande hache, lo, francisque. Des lanières de cuir fauve entortillent les jambes, reliant solidement la demi-botte à la ceinture ; un grand baudrier de cuir chargé de plaques de fer s'étale sur la poitrine couverte d'un buffle épais, les crins en dehors (fig.9) ; à gauche pend l'épée, à droite le skramasax, terrible poignard ; au-dessus des têtes brillent les fers aigus des fra-
l. L'Esprit de la Gaule, par Jean Rcynaud (p. 139).
mées, des angons, des harpons, des fauchards, déchiquetés de mille manières. La troupe, dans la forêt sauvage, se précipite en brandissant les petits boucliers blancs, armés d'une pointe de fer, et tous hurlent à tue-tête : « Vive le roi ! »
En somme, qu'était-ce que tout ce monde? Pas même un peuple.
Franc, dit M. Fustel de Coulanges, veut dire hardi guerrier, ferox. « Francus nomen habet ex feritate sua'. »
Franc, dit Fréret, signifie : fier, intrépide, orgueilleux, cruel ^.
Le mot Franc ne désigne pas une race, mais une caste. Ce n'est pas un nom ethnique ^.
Les deux étymologies sont lorang, errant, fugitif, extorins, qui a quitté son pays pour chercher aventure, et frak, féroce, combattant.
« Un homme se lève dans une assemblée; il annonce qu'il va faire une expédition en tel lieu, contre tel ennemi; ceux qui ont confiance en lui et qui désirent le butin l'acclament pour chef et le suivent : ils deviennent ses Francs. C'est un nom de guerre; ils sont Chamaves ou Sicambres de nation; par profession, ils se font Francs. Quiconque est admis dans une bande a le droit de porter ce nom^ »
Il y a peu de gloire à faire remonter sa généalogie jusqu'à ces hommes.
Nous avons vu leur costume : des bottes, des bandelettes, sur un pantalon d'étoffe grossière ou de cuir; un justaucorps de fourrure, une tunique à manches courtes, serrée [stricta], dentelée et bordée de rouge, les bras nus; pour la route, un grand manteau brun; toilette, on doit l'avouer, un peu farouche pour des gentilshommes de si haute extraction ^
1. Histoire des institutions politiques de l'ancienne France, par Fustel de Coulanges. (Paris, Hachette, 1877, p. 533.)
2. Œuvres de Fréret, édition de 1798 (t. V, p. 164, 203 et suiv.l [Voir Augustin Thierry, Considérations sur l'histoire de France, p. 50. J