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COMMUNES

Les disciples de saint Hugues n'inventèrent certes pas ce mouvement : l'amour de la liberté vivait toujours au fond des cœurs des vieux Gaulois, devenus maintenant de vrais Français ; mais ils le réglementèrent, et c'est à eux que revient tout l'honneur d'avoir, par une lutte dont l'histoire des civilisations offre peu d'exemples, fait dominer en pleine féodalité l'indépendance de l'esprit sur la force brutale, et le respect des faibles et des petits par leurs maîtres orgueilleux, qui jusque-là n'avaient connu qu'une loi : leur souveraine volonté.

C'est en Normandie que la guerre avait éclaté vers l'an 997. La différence d'origine entre les envahisseurs plus récents et la population gallo-romaine, tenace, orgueilleuse et surtout très commerçante, fut une des causes premières du soulèvement.

Les vilains, les serfs, ceux des bocages et ceux des plaines, se rassemblèrent par vingt, par trente, par cent, et tinrent ensemble msiinis pm^le ment s dans les bois.

« Les seigneurs, disait-on, dans ces conférences, ne nous font que du mal ; avec eux, nous n'avons ni gain ni profit de nos labeurs ; chaque jour, on nous prend nos bêtes pour les corvées et les services, puis ce sont les justices vieilles et nouvelles, des plaids et des procès sans fin, plaids de monnaies, plaids de marchés, plaids de routes, plaids de forêts, plaids de moutures, plaids d'hommages. Il y a tant de prévôts et de baillis, que nous n'avons pas une heure de paix; tous les jours ils nous courent sus, prennent nos meubles et nous chassent de nos terres ; il n'est nulle garantie pour nous contre les seigneurs et leurs sergents, et nul pacte ne tient avec eux.

« Pourquoi nous laisser ainsi traiter et ne pas nous tirer de peine? Ne sommes-nous pas des hommes comme eux? C'est du cœur seulement qu'il nous faut. Lions-nous donc ensemble par un serment; jurons de nous soutenir l'un l'autre, et, s'ils veulent nous faire la guerre, n'avons-nous pas, pour un chevalier, trente et quarante paysans jeunes, dispos et propres à combattre à coups de massue, à

coups d'épieu, à coups de flèche ou à coups de pierre, faute d'autres armes? Sachons résister aux chevaliers, et nous serons libres de couper les arbres, de courir le gibier, de pêcher à notre guise, et nous ferons notre volonté sur l'eau, dans les champs et dans les bois. » (Henri Martin, t. III, p. 58.)

Le peuple des campagnes s'unit secrètement en une vaste communion, divisée en plusieurs cercles ou conventicules, avec délégations régulières à l'assemblée centrale.

Hélas! Raoul, comte d'Evreux, informé par des espions du lieu de cette réunion, tomba dessus avec ses gens d'armes. Il fit crever les yeux, couper les poings et brûler les jarrets aux uns, empala les autres ; quelques-uns furent cuits à petit feu ou arrosés deplomb fondu; le petit nombre des victimes qui n'expirèrent pas dans les tortures furent renvoyées mutilées dans leurs villages, et leur aspect remplit la contrée tout entière de terreur et d'effroi ; le serf retourna tristement à sa chaîne.

Vingt-sept ans après la conjuration des vilains de Normandie (1024), les paysans bretons se soulevèrent en masse. Ils tuèrent beaucoup de nobles hommes et incendièrent un grand nombre de châteaux; mais les seigneurs, couverts de casques de fer, de hauberts et de chausses de mailles, se ruèrent sur cette multitude demi-nue et sans armes sérieuses, et les massacrèrent, non sans une lutte acharnée, avec une immense effusion de sang.

Après vint Le Mans, en 1072. Ici, les bourgeois s'étaient donné un duc, après avoir secoué le joug de Guillaume de Normandie, et avaient ■forcé ce duc à jurer fidélité à leur commune. L'évêque, qui détestait, comme tous ses collègues, du reste, cette nouvelle association, et n'aspirait qu'à sa ruine, trouva moyen de la trahir. Guillaume survint avec ses Saxons, qui haïssaient particulièrement cette maudite France, d'oîi était venue leur ruine. Satisfaits de pouvoir impunément ravager une terre gauloise, ils brûlèrent tout : villes, bourgades, hameaux, vignes, forêts et pâturages. La province épouvantée se soumit; la commune fut solennellement dissoute ; elle ne devait pas s'en relever de sitôt.

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Cambrai, qui, dès 957, s'était insurgé contre son seigneur évêquc, toujours poussé par cette soif de liberté que rien ne décourage, jura de nouveau sa commune en 1076. Le prélat chassé de la ville y rentra sournoisement, sous prétexte de conciliation. Il promit tout ce qu'on voulut; puis, une fois en place, il occit tous les chefs des révoltés et força le peuple, par violence et tuerie, à renoncer pour longtemps à toute tentative de fédération nouvelle.

Mais tout cela n'était qu'escarmouches isolées ; la vraie révolution, mère, dit JM. Henri Martin, de toutes les révolutions modernes [Histoire de France^ t. III, p. 221), ne commença qu'au xn° siècle.

Ce que n'osèrent faire les paysans disséminés dans les campagnes, les bourgeois, plus compacts, agglomérés dans les villes, le tentèrent audacieusement, et ils réussirent.

La bourgeoisie, nation nouvelle, s'écrie M. Augustin Thierry (^ssai sur Vhistoire du tiers état, p. 35), dont les mœurs sont l'égalité civile et l'indépendance dans le travail, s'éleva alors entre la noblesse et le servage, et détruisit pour jamais la dualité sociale des premiers temps féodaux. Un troisième ordre prit rang dans la nation ; il fallut désormais compter avec lui : c'est lui qui devait s'appeler plus tard le tiers état.

Gluny avait donné le signal en montrant, par le fait accompli, la fausseté même de l'axiome qui gouvernait ou du moins prétendait gouverner la France : Nulle terre sans seigiieur. Il ne payait de redevances à personne et ne devait la corvée ni le service d'armes à aucun maître.

Les premières communes, à leur tour, se déclarèrent société d'égaux, se jugeant, s'administrant, se protégeant eux-mêmes, sans autre sire que le mayeur nommé librement par eux.

Les corporations fondées sous la protection des enfants de Bernon avaient envahi, grâce à l'énorme quantité de monastères qui se rallièrent à la règle de Gluny, le pays tout entier. Elles faisaient corps de métier dans les villes, avaient des conseils et tenaient des assemblées. On peut dire que l'institution communale naquit, pour ainsi dire, de ces corporations.

A Paris, les anciens nautes de la Seine, nautce Parisiaci^ organisés en association, hanse ou « compagnie de la marchandise de l'eau, » possédaient un hôtel de ville, situé près de la place du grand Ghâtelet, au lieu dit la vallée de Misère, et ses premiers maires s'appelaient les prévôts des marchands.

Par eux, la commune remonte jusqu'à la race antique ; c'est une généalogie qui en vaut bien une autre.

Du nord au midi, sous Louis le Gros, le mouvement s'accentua donc avec un ensemble si parfait que nul, pas même le roi, n'osa lui résister. On a faussement attribué au prince que nous venons de nommer l'initiative de ce mouvement ; nous verrons tout à l'heure comment il le comprenait ; mais, avec M. Henri Martin, on peut affirmer que « les communes ne furent fondées par personne ; qu'elles se fondèrent elles-mêmes, sans faire reconnaître et ratifier leur existence par les princes qui se partageaient la France. » [Histoire de France, t. III, p. 243.) « Louis, dit ailleurs notre célèbre historien national, ne fut pas du tout le fondateur ni le propagateur systématique des communes ; il ne fut que le champion des idées d'ordre et de paix intérieure qui avaient inspiré la trêve de Dieu, le protecteur actif et zélé des agriculteurs, des artisans, des marchands ambulants, de toutes les classes laborieuses, contre les déprédations et les cruautés des nobles brigands. » [Histoire de France, t. III, p. 274.)

Dans les villes du Midi, les traditions des anciennes constitutions consulaires s'étaient maintenues, malgré toutes les invasions successives et malgré les nouvelles prérogatives que s'attribuait le clergé dominant ; les Honorati gallo-romains gardaient encore à Marseille, à Nîmes, à Arles, à Vienne, à Valence, un pouvoir aussi solide qu'indiscutable. Ils avaient des Capitoles; on y plaça les nouveaux consuls, élus par le peuple cette fois. La révolution garda dans ces contrées un cachet gallo-romain qu'explique facilement l'influence du droit écrit qui régissait encore tout le pays.

Les ruines de ce que nous avons appelé plus haut, avec M. Fustel de Goulanges, la noblesse gauloise étaient restées quand même assez majestueuses.

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Dans le Nord, le soulèvement de la race conquise fut un peu moins classique. Gomme tradition, là il y avait la Brodeurde celtique, pacte sublime de « la société des égaux, » Fraternité grandiose qui liait par un serment solennel tous les membres de l'association, prêts à donner jusqu'à leur vie les uns pour les autres; « petite république, dit M. Henri Martin, composée d'hommes engagés à s'entr'aider visà-vis de toutes personnes et de toutes choses, et formée par libre adhésion en dehors de toutes conditions de naissance et de territoire. » [Histoire de France, t. III, p. 238.)

Puis la Ghilde, oîi les convives conjurés, frères du Banquet, se réunissaient dans la maison de l'amitié pour vider trois coupes aux époques solennelles : l'une pour les dieux, l'autre pour les braves du vieux temps, et la troisième pour les amis '.

Lorsque commença la grande révolte , tous ces souvenirs se remuèrent dans la mémoire des peuples. Ils reprirent, nous venons de le voir, jusqu'aux noms anciens de leurs associations, et, quand les nouveaux conjurés se réunirent, ante ecclesiam^, devant le porche de l'église pour signer leur pacte d'union, ce furent les formules celtiques qui furent choisies de préférence. La race marquait sa renaissance d'un cachet complètement national.

La lutte dans le Nord devait être formidable ; les envahisseurs s'étaient là bien plus solidement établis qu'ailleurs.

Cambrai, que nous avons déjà vu deux fois sur la brèche, donna de nouveau le signal du combat. Ses jurés, réunis dans la, maison du jugement, abolirent les taxes imposées par l'évêque et défendirent à leur milice de sortir de la ville sans leur ordre. Deux fois vaincue, abolie en 1138 et en 1180, la commune de Cambrai se releva toujours de plus en plus indomptable et parvint à maintenir ses privilèges

1. A Lille, la loi municipale de la commune s'appelle : la Loi de l'amitié, et le chef de la magistrature urbaine porte le nom de gardien de l'amitié. Les Flandres gardaient encore au xii« siècle la tradition de la Ghilde, proscrite pourtant par Charlemagne et ses successeurs, comme chose mauvaise entre toutes, semence de désordre, de violence et de rébellion.

2. On voit déjà le rôle que vont jouer les cathédrales dans l'histoire de la commune ; c'est sur la place du Parvis que s'assemblent ici les premiers conjurés. A Cluny, nous venons de le voir, c'était dans l'église même que se tenaient les assemblées municipales. Nous reviendrons plus tard sur ce sujet, si curieu.ï et si inlércssant.

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si chèrement conquis envers et contre tous. Elle était définitivement constituée à la fin du xn® siècle.

A Beauvais, les bourgeois se levèrent en armes à leur tour, occupèrent les hautes murailles de la ville et se prêtèrent les uns aux autres le serment de la commune : conjurât io communionis. L'évêque Ansel, qui détestait le châtelain, jura d'observer la constitution municipale et fit cause commune avec les bourgeois. Ses successeurs n'osèrent pas violer le serment d'Ansel, et Beauvais prit paisiblement possession de ses libertés.

A Saint-Quentin, la comtesse Adèle de Vermandois, qui sentait gronder autour d'elle comme un orage, prévint les réclamations qu'on allait sans doute lui faire, le glaive en main, et octroya de son plein gré une charte de commune qu'elle j'wra en grande pompe, entourée de ses barons, de ses clercs et de ses chevaliers, reconnaissant ses sujets comme libres dans leurs personnes et dans leurs biens, sans réclamer d'eux quoi que ce soit.

A Noyon, l'évêque Baudry, qui avait vu de près la révolte de Cambrai, et qui était un homme de savoir et de sens, assembla de son propre mouvement tous les gens de la ville, clercs, nobles, marchands et artisans, et leur présenta une charte qui constituait le corps des bourgeois en association perpétuelle, sous des jurés électifs comme à Cambrai. « Que nul ne soit assez hardi pour détruire ou altérer cet établissement, dit-il à la fin de sa charte. J'en donne l'avertissement de la part de Dieu et de la mienne; que celui qui transgressera et violera la présente loi subisse l'excommunication; que celui qui, au contraire, la gardera fidèlement demeure sans fin avec ceux qui habitent la maison du Seigneur. »

A Laon, les choses se passèrent autrement. Il y avait là un certain évêque, chapelain de Henri d'Angleterre, espèce de soldat déguisé en prêtre, dit Guibert de Nogent, homme brutal, avide, vindicatif et sanguinaire, qui ne parlait que de combats, de chiens et de faucons, et faisait du palais épiscopal une véritable caverne de brigands. Il se nommait Gaudry.

Pendant une absence du prélat, les bourgeois de Laon procla-

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mcrent la commune et mirent de leur côté les clercs et les nobles, en gorgeant d'or, dit un chroniqueur du temps, ces bouches dévorantes. Gaudry survint; il fit trembler tout de sa voix retentissante; mais, devant les offres somptueuses àes jurés, sa colère tomba; il confirma la charte, et le roi, soldé plus largement que tous, scella de son sceau la reconnaissance de la franchise laonnaise.

Au bout de trois ans, sentant son trésor vide, il résolut de tenter, à l'égard de son troupeau une nouvelle saignée. Lors, il convoqua le roi de France et l'invita à venir célébrer les fêtes de Pâques dans sa bonne ville de Laon. Dès son arrivée, il lui proposa nettement de rétracter sa promesse royale. La négociation dura plusieurs jours. Les bourgeois offraient au roi quatre cents livres d'argent ; mais l'évêque et les gentilshommes lui en promirent sept cents ; l'enchère emporta la balance du côté du parjure, et Louis le Gros, auquel on fait l'honneur, dans l'histoire, d'avoir provoqué l'affranchissement des communes, ayant été délié de son serment par l'évêque, le rompit brutalement et ordonna aux bourgeois de cesser leurs réunions, força les magistrats municipaux de rendre à l'infâme Gaudry le sceau et la bannière de la ville, et les remit sans merci sous le pouvoir de l'évêque.

L'agitation des citoyens devant cette déloyauté flagrante prit des proportions terribles ; l'exaspération fut portée à son comble ; les boutiques, les ateliers, les auberges se fermèrent dans toute la ville; un immense cri retentit de tous côtés ; l'évêque se préparait à frapper ses esclaves d'une taxe extraordinaire pour payer l'argent promis au roi.

On tint des assemblées secrètes, et quarante bourgeois jurèrent la mort de l'évêque et des nobles, ses complices.

Gaudry, averti, ne fit qu'en rire. Est-ce qu'un tel homme pouvait périr de la main de telles gens, manants, bouchers, vilains et simples serfs? « Commune, commune, » criait-on par les rues.

La cathédrale fat envahie par un flot de peuple ; les nobles, accourus pour la défendre, furent massacrés sans pitié. L'évêché tomba à son tour entre les mains des insurgés. Dans le fond d'un tonneau, on découvrit l'évêque. Il en fut tiré par les cheveux, traîné sur

la place et couché sur le sol. — Je vous donnerai des sommes infinies, criait-il ; je sortirai de la ville, — Tu tiendras ta parole comme devant, lui fut-il répondu. Et deux coups de hache lui fendirent la tête.

De quel côté était vraiment le droit? — Ce n'est pas à nous de répondre. — La commune de Laon périt; mais, seize ans après, elle renaissait de ses cendres. Le successeur de Gaudry fut forcé de consentir à la restauration de l'ancienne charte, et Louis ratifia le tout par un édit daté de Gompiègne, 1128.

Certes non, ce ne furent ni les rois ni les évêques qui provoquèrent ce premier affranchissement de la race vaincue. Ils n'avaient pour ce soulèvement que haine et mépris, considérant le nom « comme abominable, » appelant les réunions des citoyens « ligues tumultueuses et funestes, » et trouvant le titre de communauté libre « un nouveau et très méchant mot. »

Les communes se firent d'elles-mêmes, contre le roi, malgré les prélats, par la seule force de la vérité sur le faux, du bien contre le mal. Le géant endormi s'était levé ; rien ne devait plus l'arrêter dans sa course.

Pendant la révolte de Laon, Amiens avait aussi proclamé sa commune; mais Amiens possédait quatre seigneurs : l'évêque, le comte, envoyé du roi, le vidame et le châtelain. L'évêque donna gratuitement son consentement, le vidame vendit le sien, on acheta par une forte somme d'argent la ratification du roi ; le sire de Coucy seul se retrancha dans son castillon et tint tête pendant de longs jours ; il y eut siège, blocus, assaut. Les femmes mêmes s'en mêlèrent et l'on mit deux ans à réduire cette bastille, qui fut enfin rasée aux sons joyeux de la cloche du beffroi démocratique accompagnant les chants d'une populace enivrée de ses succès, et, sur la place du noir donjon, on put écrire, comme à Paris en 1789 : Ici l'on danse.

Pendant les guerres d'Amiens, Soissons avait acheté de même sa liberté et fondé sa municipalité libre. Le mouvement s'était propagé avec une rapidité incroyable dans toute la basse Somme; Corbie, Saint-Ricquier avaient forcé les seigneurs abbés à consentir à des chartes confirmées par le roi.

Vers 1138, Reims imita Laon; Sens s'octroya une charte; Dijon de même; Beaune, Montbard, Semur suivirent l'exemple de Dijon.

Dans les Flandres, les institutions de paix surgirent avec une incroyable rapidité sous la loi de Vaynitié. En Lorraine, Metz, Toul et Verdun se donnèrent des franchises d'une indépendance toute particulière.

En Normandie, les rois anglo-normands, qui avaient besoin de cette bourgeoisie commerçante et marinière, favorisèrent partout l'établissement des communes ; ils les soutinrent de même dans les provinces qui venaient de leur échoir au sud de la Loire.

Là, les échevins du Nord rencontrèrent les consuls du Midi, et la France entière se trouva transformée, pour ainsi dire, ayant enfin chez elle un peuple prêt à lutter de toutes ses forces contre la tyrannie féodale qui l'avait opprimée depuis si longtemps.

La révolution était accomplie, et toutes ces aspirations, ces douleurs, ces justes ressentiments qui avaient torturé les âmes depuis des siècles, se confondirent dans un seul mot, dans un seul cri, qui eut alors une signification noble, grande et majestueuse : la commune. (Henri Martin, t. III, p. 239.)

Une fois maîtres de leurs villes, ayant leurs remparts, leurs portes, leur bannière, leur beffroi, leur maison de ville, leur milice enfin, les magistrats municipaux se considérèrent comme de véritables seigneurs. Pour affirmer, à l'instar des féodaux, leur suprématie complète et reconnue, ils donnèrent un blason à la cité, déployèrent une bannière aux couleurs de ce blason et se firent graver un sceau digne de contresigner les délibérations de leurs assemblées.

Les navigateurs parisiens prirent pour armes : De gueules, à la nef d'argent voguant sur une mer de même; au chef cousu de France, avec la devise : fluctuât nec mergitur « Tu ne sombreras pas. » Leur étendard, par conséquent, ne put être que bleu, blanc, rouge: rouge, couleur du champ de l'écu; bleu, couleur du chef cousu, et blanc, couleur de la nef flottante.

Le premier drapeau tricolore français fut donc planté sur rilôtel de ville de Paris au commencement du xn^ siècle.

Les cités affranchies suivirent toutes à Tenvi l'exemple de la vieille Lutèce : Reims, sur son bouclier, dessina des rameaux, des rinceaux, 7''ains., comme on disait alors; Lyon, sur le sien, profila un lion rampant; Arras, des rats, etc. La gaieté gauloise elle-même s'en

Fig. 288. — Sceau de la commune de Nîmes. — Sceau de la commune de Senlis. — Sceau de la commune de Menton. — Sceau de Saint-Quentin. — (Au milieu) Sceau de la commune do Soissons.

mêla, et certain abbé de Saint-Germain d'Auxerre osa se donner comme cachet un singe errant dans la région des étoiles, et grattant de sa main droite la partie postérieure de son corps.

Singe air main dos serre (fig. 288).

L'histoire de tous ces blasons serait bien curieuse à faire; on y rencontrerait l'explication d'une foule de choses qui sont aujourd'hui pour nous des énigmes ; mais cela nous entraînerait beaucoup trop loin.

Les sceaux des villes libres sont peut-être plus caractéristiques. Arrêtons-nous-y quelque peu, et donnons l'explication de ceux que

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nous avons cru devoir publier à cette place. Celui de Nîmes (fig. 289) offre la figure de ses quatre consuls, drapés à l'antique, réunis dans le champ de l'écu.

Celui de Senlis représente son maire armé de pied en cap, bran-

Fig. 289. — Sceau d'une société de francs buveurs (Collection Dongé). — Bulle des métiers de la ville d'Arles (face et revers). — Sceau de Gui de Maunois do Saint-Germain d'Auxerre. — D'après Eysenbaeh.

dissant un glaive et courant avec un enthousiasme démocratique à la défense de sa patrie :

SIGILLUM COMMUNI.E SILVANECTENSIS.

Le scel de la commune de Soissons (fig. 289) est plus affîrmatif encore des prérogatives du mayeur de l'endroit. Casqué comme un preux, le corps revêtu d'un haubert de mailles, l'écu au poing, le prévôt des marchands et bourgeois de cette cité, jadis si mérovingî^enne, est ici costumé comme un véritable chevalier banneret, et ses échevins lui font une escorte digne de lui :

SIGILLUM SUESSONENSIS COMMUNI.E.

A Meulan, les douze pairs de la ville ont fait graver leurs têtes

au milieu de leur cachet (fig. 289) avec une naïveté qui n'a du reste rien de déplaisant :

SIGILLUM CONCIONIS DE MEULANT.

A Saint-Quentin, les sujets désormais libres d'Adèle de Vermandois se sont contentés de reproduire l'image du patron de la ville sur iin champ semé des fleurs de lis de France.

La bulle des métiers de la ville d'Arles (fig. 288) donne d'un côté une vue de la glorieuse cité provençale, avec le clocher de Saint- Trophime et les tours sarrasines au-dessus desquelles flotte l'oriflamme orné d'aigles aux ailes éployées :

f. s. VRBS : ARELATENSIS : EST : HOSTIBVS HOSTIS ET ENSIS.

Sur le revers, saint Trophime, à mi-corps, soutenu par une draperie que tiennent deux anges sortant des nuages, bénit six personnages assis et délibérant :

■i- SCS. TROPHIME ARELATIS : DNS :

+ S. CAPIT MISTIOR ARELATIS

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