P : Q : IB EL ET OR
Sanctus Trophimus, Arelatis Dominus, — Sigillum capitum ministeriorum Arelatis, pro questibus, electionibus et ordinationibus.
C'est le conseil municipal lui-même pendant une de ses séances.
Mais, de tous les sceaux de communes qui nous sont parvenus, le plus curieux est certainement celui de la ville de Dijon (fig. 290).
Entre le soleil et la lune, le maire, ici revêtu du bardocuculle national, passe, le faucon au poing en signe de haute noblesse, monté sur un cheval richement caparaçonné. Il est vraiment aussi digne que le duc de Bourgogne lui-même. Autour, vingt médaillons représentent les portraits des conseillers choisis par les citoyens de sa ville.
La variété de toutes ces têtes, les unes à cheveux longs et à longues barbes, les autres à coiffures courtes, le menton complètement rasé, font de cette pièce, dont nous avons eu le bonheur de tenir en
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main la matrice elle-même (collection Dongé), une œuvre capitale entre toutes.
Autour du cavalier se trouve l'inscription suivante :
i SIGILLUM COMMUNLE DIVIONIS.
C'est l'expression complète de la joie souveraine qui s'empara du peuple à cette époque, quand il se sentit libre, grand, fort, capable de vivre enfin de sa vie propre, sous une loi juste acceptée, imposée par lui.
Tous les corps de métiers prirent alors aussi des armoiries : les tailleurs, sur leurs écus bourgeois, peignirent des ciseaux; les changeurs des balances, les merciers des gants, les orfèvres des couronnes cantonnant une croix endanchée d'or, les parcheminiers des couteaux, les écrivains des mains maniant dextrement une plume, etc.
Les compagnies d'archers et d'arquebusiers, si communes dans le Nord et dans la Bourgogne, arborèrent de leur côté des bannières blasonnées, et jusqu'aux francs buveurs, tous tinrent à honneur de frapper de leur sceau leurs délibérations, désormais affranchies du contrôle odieux d'un suzerain méprisé.
Nous donnons ici (fig. 288) le sceau d'une société de francs buveurs, autour duquel on lit cette légende vraiment gauloise :
i BEVE BIEM : GE VOV : ENPRYE.
« Buvez bien, je vous en prie. »
Gomme on sent que c'était l'antique race qui, dans ce soulèvement superbe, reprenait vraiment sa place au soleil.
Au milieu de cette révolution colossale, combien deviennent peu intéressants les faits et gestes des souverains qui constituent pourtant, suivant la sotte opinion de beaucoup de gens, la seule histoire proprement dite. Que faisait pendant ce temps Louis V Eveillé ou le Batailleur, que l'on nomma sur le tard Louis le Gros (fig. 291)? Il bataillait.
Lui du moins rendit quelques services à la nation ; car il passa la plus grande partie de sa vie à combattre les grands seigneurs.
« Ceux-ci perchés dans leurs donjons, comme des oiseaux de proie dans leurs aires, s'en élançaient sans cesse pour promener aux alentours le pillage et l'incendie : les routes étaient interceptées ; les bourgeois qui voyageaient pour leurs affaires, les marchands ambulants qui se rendaient aux foires des villes ou des bourgades, ne pou-
Fig. 290. — Sceau de la commune de Dijon (Collection Dongé).
valent passer en vue de ces repaires de brigands, sans être assaillis, dépouillés, mis à rançon, parfois môme égorgés. » {Histoire de France, t. III, p. 206.)
Louis aimait fort les coups ; il déclara à tous ces voleurs titrés une guerre sans merci.
Bouchard de Montmorency commettait sur les terres de l'abbaye de Saint-Denis des déprédations sans nombre. Il força le farouche baron à rendre gorge et à se courber devant lui.
Èbles, comte de Roucy, ravageait les biens de la noble église de
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Reims; il était assisté dans ses pillages par toute la gentilhommerie de la contrée. Après deux mois de guerre, il contraignit Èbles à demander la paix et à livrer des otages.
Léon de Meung dévalisait l'Orléanais; il tua Léon de Meung.
Montlhéry lui barrait toutes les routes au sud de sa capitale ; il s'attacha, par des alliances, les fameux Trussel, vautours de ce lieu funeste.
Fig. 291.-1. Sceau de Louis VI, le Gros. - 2. Sceau de Louis VIII, le Lion. 3. Sceau de Louis VII, le Jeune.
Hugues le Beau, vidame de Chartres et sire du Puiset, profitait de la forte position qu'il occupait sur les confins de la Beauce pour désoler le domaine du roi et celui de l'évêque de Chartres ; avec le secours des milices bourgeoises, il prit le Puiset et jeta Hugues dans les caveaux de la tour de Ghâteau-Landon.
Entre temps, il se fit battre à Brenneville par le roi d'Angleterre. Puis il reprit le cours de ses exploits.
Thomas de Marie, sire de Goucy, rançonnait les marchands dans tout le plat pays. Il marcha contre lui. Blessé à mort, Thomas rendit à Dieu son âme atroce et noire, à la grande joie, non seulement de ses ennemis, mais encore des siens, qui tout en le servant le détestaient, à cause de sa cruauté féroce et de son orgueil insatiable.
Pendant que son fils épousait à Bordeaux la belle Éléonore d'Aquitaine, Louis le Gros, au retour d'une dernière expédition contre le
seigneur de Saint-Brinon-sur-Loire, mourut de la dysenterie le 1" jour d'août 1137.
Louis VII, le Jeune, le Fleuri [Ludovicus florus) [fig. 291], ne fat, lui, qu'un simple pèlerin.
Sa femme prétendait que « ce n'était pas un roi qu'on lui avait donné comme époux, mais un moine. »
Elle lui fit bien voir.
Plein d'un zèle obséquieux et servile envers les gens d'église, il s'inclinait devant le moindre clerc, lui cédant le pas en s'écriant • « Par les saints de Bethléem, c'est à vous de passer devant. »
Ce qui ne l'empêcha pas d'être excommunié par le pape, à cause de je ne sais quel évêque qu'il n'avait pas voulu reconnaître. Pour se venger, il attaqua Thibaud de Champagne, qui soutenait le pape, et brûla, dans l'église même de Vitry, treize cents pauvres chrétiens qui s'y étaient réfugiés.
L'odeur de cet amas de chairs brûlées lui troubla longtemps la cervelle. Le remords s'était emparé de son âme, il fit vœu de partir pour l'Orient et d'aller demander à Dieu pardon de son péché, sur le tombeau même du Christ. Ce n'était plus les peuples qui se croisaient sans se préoccuper de leurs souverains; c'étaient les rois qui entreprenaient des expéditions à leur compte.
Louis Yll, après avoir visité toutes les maisons religieuses de Paris, et fait partout œuvre de charité, après avoir adoré le patron de la France à Saint-Denis, embrassé les reliques de celui que chérissait son cœur, reçut pieusement l'oriflamme et partit pour la terre sainte. Il emmenait avec lui sa femme et toute sa cour.
Hélas ! après maintes vicissitudes et quelques combats peu glorieux, les bourdonniers arrivèrent à Antioche; l'oncle d'Eléonore, Raymond de Poitiers, était prince d' Antioche. Il paraît que la belle princesse se laissa séduire par ce délicieux séjour, plein d'orangers, de citronniers, de cèdres et d'arbres aux fruits dorés et savoureux, qui tapissaient de leur verdure opaque les bords riants de l'Oronte. Son noble parent la retint un peu plus qu'il n'aurait dû le faire. Tant et si bien que Louis fut obligé de l'enlever de nuit sur un cour-
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sier rapide. Ne devait-il pas, avant tout, accomplir son vœu? Il partit donc et vint passer plusieurs jours à Jérusalem, qui était alors en la possession des chrétiens. Là, il pria, pleura, se prosterna et adora congTÛment son Seigneur. Mais, comme on ne pouvait vraiment pas n'être venu de Paris en Palestine avec cent cinquante mille hommes que pour processionner, les croisés parlèrent d'attaquer Damas. Le siège traîna en longueur; les Turcs survinrent avec une armée; tout le monde se rembarqua, « ne rapportant de l'entreprise que honte et déshonneur. » [Histoire populaire de la France, t. P'', p. 214.) — Les croisades des rois donnaient moins de profit encore que celles des paysans, des vilains et des pauvres gentilshommes.
Au retour, Louis VII fit un nouveau pèlerinage à Rome, où il resta quelque temps, gagnant partout indulgences et pardons, au grand profit de son âme ; puis il se décida enfin à rejoindre ses États que, pendant ce temps, le grand Suger avait su gouverner avec une sagesse hors de toute contestation.
Ce fut alors qu'Eléonore, dégoûtée d'un tel homme, demanda le divorce, et, l'ayant obtenu, elle vint offrir sa main à Henri Plantagenet, futur roi d'Angleterre. Cette alliance mettait dans la main du plus cruel ennemi de la France toute la Gaule occidentale. Le chef de la maison d'Anjou posséda, par ce fait, sur le continent, la moitié du royaume, de l'embouchure de la Somme à celle de l'Adour. Bien du sang devait couler, hélas! pour le rachat de ce territoire perdu par la faute de cet ombrageux dévot.
Louis le Jeune, après sa rupture avec Eléonore, épousa Constance de Castille. De son premier mariage, il n'avait eu que des filles; du second, il en fut de même. « Effrayé, dit-il lui-même, de cette multitude de damoiselles, » comme il souhaitait ardemment que Dieu lui donnât « des enfants d'un sexe meilleur, » il fit à saint Jacques de Compostelle, un vœu, suivi d'un pèlerinage. Hélas ! il ne put obtenir de l'apôtre, quelque sincère et profonde que fût sa foi, un héritier de sa couronne.
Constance mourut en 1160. Le pieux roi, toujours préoccupé d'un successeur mâle, s'engagea dans de nouveaux liens, avec Alix de
Champagne. Le ciel, cette fois, combla ses vœux, et Philippe Dievrdonné, que l'on appela plus tard Fhï\\])])e- Auguste , parce qu'il avait vu le jour au mois d'août [Augustus] naquit de sa troisième union.
L'enfant était un peu débile ; à peine en âge de courir, il tomba malade de peur, s'étant une belle nuit égaré dans la forêt de Gompiègne, où il erra seul pendant de longues heures. Le mal du jeune prince empira tellement que l'on crut sa vie en danger. Fou de pieuse terreur, Louis VII crut voir en songe Thomas Becket, le nouveau martyr, assassiné par les ordres du roi Henri d'Angleterre. L'ombre sanglante l'appelait; il se résolut à un dernier pèlerinage.
Il partit pour l'Angleterre ; se livrant aux mains de l'ennemi qu'il avait combattu si longtemps, Henri II se montra généreux et loyal ; il conduisit lui-même le prince français à Gantorbéry. Là, l'époux d'Alix se prosterna sur la tombe sacrée de l'évêque, avec tous les élans d'une ferveur toujours croissante ; il déposa dans le sanctuaire des coupes d'or d'une haute valeur, des présents de toute sorte, et donna même aux religieux, gardiens du corps à peine refroidi du prélat, cent muids de vin, à prendre sur sa résidence de Poissy. Quand il revint, Philippe entrait en convalescence. Louis VII, l'ayant fait sacrer à Reims, se retira dans le fond de son palais de la Cité, y languit quelque temps encore au milieu des pieuses pratiques d'une dévotion servile, et mourut oublié de tous, le 18 septembre 1180.
Ge descendant du roi Robert, dévot comme lui, avait sacrifié les plus graves intérêts du royaume aux scrupules de sa conscience ; il eut peut-être les qualités d'un saint, mais jamais celles d'un roi.
Triste destinée d'un pays forcé de subir le joug d'un tel homme.
Heureusement que le peuple de France commençait déjà à se lasser de la servitude volontaire, et cherchait à devenir quelque chose par lui-même. L'histoire des peuples à cette époque est vraiment plus féconde en leçons de toute sorte que celle des souverains; malheureusement, il est encore d'usage de la passer sous silence.
Revenons-y. Pour le sujet qui nous occupe spécialement, la chose est nécessaire.
Quelles furent les conséquences immédiates de l'affranchisse-
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ment des communes dans notre art national ? C'est ce qui nous reste à étudier. Pour cela, force nous est de reprendre encore le chemin de Gluny, foyer de toute lumière en France au xu" siècle.
Lorsque le touriste qui veut se rendre à Gluny quitte la gracieuse ville de Mâcon, avec ses quais garnis d'une longue file de maisons blanches alignées pittoresquement sur les bords de la Saône, s'il est initié aux choses ultra-primitives, il s'arrêtera sur sa route d'abord au pied de la bizarre montagne de Solutré, où l'on trouve les fameuses haches de pierre, en forme de feuillages, dont nous avons parlé précédemment, et, d'un œil investigateur, explorera les champs oîi dorment encore tant de débris cachés, premiers essais de l'industrie humaine, au temps de l'époque quaternaire. — S'il n'est que poète, il parcourra Milly, la terre natale chantée par l'auteur des Iléditations et des Harmonies, et s'oubliera « dans l'étroit jardin, près de la maison basse, » si pleine de souvenirs, oii les pierres elles-mêmes, verdies par la pluie, la mousse ou la rouille des âges, parlaient si bien au chantre du sombre Jocelyn, ou de Graziella la charmeuse ; puis, côtoyant, sans crainte aujourd'hui, le terrible donjon flanqué de hautes murailles de Berzé-le-Ghâtel,
Vieilles tours que le soir dorait dans le lointain,
il entrera, tout imprégné de sages pensées, dans la vallée de la Grosne, lieu céleste, comme disait Bernon, où se cache, à l'abri de collines couvertes de vignes, l'antique sanctuaire des Hugues, des Odillon et des Gélase. Ge qu'il trouvera là, — eût-il le cœur ceint d'un triple airain, — l'émotionnera jusqu'aux moelles.
Assise dans sa tranquillité souveraine, au milieu de son enceinte de coteaux, abritée des vents furieux, comme elle le fut jadis des orages guerriers qui, partout autour d'elle, faisaient trembler le monde, la ville de Gluny s'étage doucement sur des pentes fleuries, avec ses grandes rues remplies de maisons calmes, décorées de petites fenêtres aux vitraux sertis de plomb, ici cintrées à la romane, plus loin découpant sur la pierre grise des ogives ornées de trèfles sans nombre.
vrais logis discrets d'artistes songeurs, d'ouvriers savants, de bourgeois libres qui vivaient là dans une paix profonde.
Après quelques détours dans ces voies qui n'ont rien perdu de leur cachet primitif, bientôt s'ouvre devant vous la double porte de l'abbaye, grande, large, finement accostée de légères colonnes. Au fond se détache sur le ciel le clocher dit de Veau bénite, qu'accompagne, à droite, la Tom^ de l'Hot^loge. Hélas! c'est aujourd'hui tout ce qui reste de l'ancienne basilique dont saint Pierre lui-même, disait-on, avait tracé le plan majestueux ; sanctuaire immense orné de cinq nefs, de quatre transepts et d'innombrables clochers ; chef-d'œuvre incomparable, stupidement détruit, non pendant la Révolution qui le respecta, mais sous le premier Empire, de par les ordres d'un propriétaire imbécile, mais avide de gain, qui en vendit surplace les matériaux, malgré les protestations énergiques de la municipalité locale'.
La porte, à l'encontre de celle de l'évêché du Puy, n'a ni pontlevis, ni herses, ni mâchicoulis, ni meurtrières ; ceux qui vivaient en ce lieu n'avaient nul besoin de se défendre contre le peuple qui séjournait aux alentours. Ils ne formaient avec lui qu'une seule famille préoccupée des mêmes pensées, — l'agrandissement de l'esprit et de l'âme, la recherche du beau, da grand et du mieux, pour tous et par tous.
La révolution qui se fit dans les arts à cette époque partit du sein de cette petite colonie intellectuelle.
Le retour à la nature, à la vérité, se fit là sans secousse. Il prit bien vite des proportions qu'il n'eût pu atteindre au milieu des villes, où les ambitions des puissants troublaient tout, soulevant sans cesse, sous le moindre prétexte, des querelles néfastes et des rixes journalières.
1. Nous n'avons plus désormais à craindre pour l'ancien couvent des Bénédictins de Bourgogne de nouveaux actes de vandalisme. Le gouvernement, qui vient de faire restaurer la façade de la cour des Hôtes, place do la Grenelte, a établi à Cluny une école normale d'enseignement secondaire, avec un collège du même enseignement annexé à l'école. L'abbaye, du reste, a été classée parmi les monuments historiques, et nul ne peut y toucher sans les ordres de la commission.
A gauche des ruines de la basilique, on a installé un dépôt d'étalons dans les anciens jardins du monastère.
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Le byzantinisme, nous venons de le voir, avait fait son temps. Il ne survécut pas à la grande désillusion des premières croisades. Jérusalem et le judéo-christianisme étaient tombés pour toujours ; mais la transformation naturaliste ne se fit pas du jour au lendemain. Gomme chez les anciens, c'est par la sculpture qu'elle débuta.
Les Athéniens de l'antiquité avaient commencé par apprendre leur métier de statuaires, en copiant les bas-reliefs éginétiques pleins d'un hiératisme profondément accentué, que leur avait légués l'Egypte immobilisée depuis longtemps dans ses formules sacro-saintes. Quand ils se furent façonné la main par l'exécution de ces sujets uniformes, quand ils eurent appris la grammaire, ils cherchèrent à manifester leur idée à l'aide du langage dont ils avaient acquis la connaissance profonde.
« Certains de ne pas tomber dans une exécution matérielle inférieure à celle des arts étrangers, ils n'essayèrent plus d'en reproduire les types ; mais, se tournant du côté de la nature, étudiant ses ressorts physiologiques et psychologiques avec une finesse incomparable, ils s'élancèrent à la recherche de l'idéal , ou plutôt de la nature idéalisée.
» Ce phénomène, dans l'histoire de l'art, se reproduisit identiquement, à la fin du xn® siècle, sur une grande partie du territoire français. Si les éléments en furent moins purs, les résultats moins considérables, la marche resta la même. » (Viollet-le-Duc.)
Les sculpteurs du xn® siècle qui avaient commencé par aller à l'école des Byzantins, suffisamment instruits désormais, s'affranchirent du hiératisme d'abord imposé par les Néo-Grecs.
Athènes avait eu le Parthénon et le temple de Thésée; nous eûmes Chartres, Reims et Notre-Dame de Paris.
Seulement, chez nous, la révolution qui se faisait dans les arts s'accentua davantage encore dans les idées.
C'est dans cette douce vallée de la Grosne, au milieu de l'oasis créée par Guillaume d'Aquitaine, qu'elle commença, délicieusement inspirée par le paysage environnant, si poétique et si pur de lignes.
Nous ne pouvons l'étudier directement à Cluny, grâce à la des-
l\rt national. — n. 2f5
truction opérée sous le premier Empire. Les rares débris conservés dans le musée du logis abbatial ne nous donnent que quelques renseignements trop succincts, sur le luxe d'ornementation de l'antique abbaye.
Mais Gluny eut des succursales. Vézelay en est une. Nous le prendrons pour type des changements inouïs qui se produisirent alors
Fig. 292. — Tympan du grand portail do l'église de Vézelay ; d'après le moulage du Musée de sculpture
comparée, au Troeadéro.
dans les différentes manifestations artistiques de la nouvelle école française du xif siècle.
Le Christ, pour les évêques féodaux, avait été jusque-là un cavalier orgueilleux et superbe, foulant aux pieds de sa monture ses ennemis domptés et vaincus, ou bien un personnage fantastique trônant au milieu des sept chandeliers d'or, le glaive aux lèvres, proférant des paroles cabalistiques, et menaçant la terre de sa vengeance et de son we. — Ici, il devient tout à coup autre chose.
Sur le porche de l'église de Vézelay, au milieu d'une auréole gigantesque (fig. 292), majestueusement assis, se dresse un homme nimbé; il étend, à droite, à gauche, ses mains bénissantes, d'oij
partent des rayons qui vont illuminer ses disciples. Dans ce hautrelief, si le Fils de Dieu garde encore un aspect de convention, les apôtres , déjà , n'affectent plus les poses maniérées des ivoires de Constantinople. Il y a là comme une mise en scène entièrement nou-
Fig. 293. — Christ législateur ; d'après les peintures du vestibule de l'église de Saint-Savin.
velle, certaine recherche du mouvement, certaine liberté d'allures, qui s'éloigne du faire classique et se rapproche déjà de la nature.
Les têtes surtout ont des expressions pleines de verve et d'entrain. Quant au personnage central, tout en gardant dans son costume je ne sais quoi de raide et d'emprunté, il est déjà presque humain, dans la grande acception du mot.
A Saint-Savin, on comprend mieux encore la pensée qui inspira les artistes de ce temps (fig. 293).
Là, le Christ est ce que les archéologues appellent un Christ
législateur. Il tient en main le livre qui proclame bienheureux les pacifiques, et ceux qui sont doux et humbles de cœur.
Nous sommes déjà bien loin du Dieu d'Auxerre, du suzerain du chapiteau d'Autun et de l'impérator de Saintes et de Parthenay.
Notre Seigneur commence à devenir ici noty^e Père.
Avec le Christ ainsi transformé apparaît alors, dans l'art national, une autre figure qui n'a, celle-là, rien d'oriental ni d'asiatique : nous voulons parler de la Vierge.
Jusqu'au \\f siècle, la Vierge n'occupe, dans l'iconographie chrétienne, qu'un rang obscur, au-dessous même des apôtres. On la représente parfois dans la scène du crucifiement, dans la fuite en Egypte ou dans la Visitation ; mais son rôle reste toujours complètement effacé. A l'aurore de la nouvelle renaissance patriotique, sous une inspiration formellement laïque, — c'est encore l'auteur du Dictionnaire raisonné que nous citons, — elle prend enfin place solennellement au milieu des frontons des églises que l'on dédie à Dieu suh invocatione Mariœ Virginie.
Les féodaux avaient eu leur Seigneur; le peuple, à son tour, eut sa Dame.
Chez les Juifs, la femme était d'une condition bien inférieure à celle de l'homme ; on ne voyait dans elle qu'une simple servante : Ancilla Domini.
Le Christ lui-même, dans les récits évangéliques, n'a pas toujours pour sa mère la délicatesse de procédés qu'elle semble devoir mériter de lui. « Qu'avez-vous affaire de me chercher, répond-il durement à Marie qui, depuis trois jours, courait après lui, ne sachant ce qu'il était devenu, et le retrouvait tranquillement assis dans le temple, discutant avec des docteurs ; — ne savez-vous pas que là oii m'appellent les affaires de mon Père céleste, il faut que je sois? » — « Quid est quod me quaerebatis? nesciebatis quia in his qu8e Patris mei sunt opportet me esse. » [Evang. secundum Lucam, cap. ii,v.49.)
Plus tard, au grand festin des noces de Cana, la femme du charpentier, se penchant à son oreille, lui glisse une charitable demande : « Ils n'ont point de Vm.Vinum non habent. » Et plus durement encore
LES CLUNISIENS. 389
Jésus lui répond : « Quid mihi et tibi est mulier? Nondum venit hora mea. » — Qu'y a-t-il de commun entre vous et moi, femme ? Mon heure n'est pas venue. » [Eoang. secundum Joannem, cap. n, v. 4.)
Enfm, sur la croix, pendant qu'elle se tient debout, immobile, appuyée sur le bois du supplice, recevant sur sa tête le sang qui coule des plaies béantes de son fils, il n'a pour ce courage sublime qu'un mot sec et froid : « Mulier, ecce filius tuus, ecce mater tua. — Femme, voilà votre fils; fils, voilà votre mère. » [Evang. secundum Joannem, cap. XIX, V. 26.)
Le culte de la Vierge, si profondément ancré chez nous, ne nous vint pas des traditions hébraïques.
Nous savons le rôle que jouait la femme en Gaule, aux anciennes époques de notre histoire ; nous en avons assez parlé ailleurs pour qu'il ne soit pas nécessaire d'y revenir à cette heure.
Dans la religion, le culte d'une mère divine quelconque était tellement apparent, qu'on a même voulu y retrouver les traces des prophéties sémitiques, et qu'on a attribué aux druides le fameux autel de Chartres, élevé à la Vierge mère : Virgini pmHturœ.
A la fin du paganisme romain, nos cités, nos maisons, nos lares étaient pleins de statuettes représentant des nourrices sacrées ; nous en avons donné de nombreux exemples dans un chapitre précédent. On a trouvé des déesses mères aux quatre coins de la France.
Quand la race, au xif siècle, revint à la lumière et conquit sa liberté, « le sentiment populaire qui tendait à considérer la Vierge comme un personnage quasi divm ne fit que croître. » (Viollet-le-Duc, t. IX, p. 364.)
On peupla de ses statues non seulement les églises, mais encore les carrefours, les encoignures des habitations, les façades des hôtels, les portes des villes. « Son culte acquit une importance telle, que parfois le haut clergé s'en émut; mais, comme il n'était pas possible aux évêques d'aller à l'encontre de ce mouvement, ils se virent bientôt forcés d'abonder dans le sens des populations. » (Viollet-le-Duc, loc. cit.) — Dieu était trop haut placé, restant toujours un peu grand seigneur, pour que le peuple osât s'adresser à lui directement. Il prit un
intermédiaire, « la Mère, » toujours compatissante, toujours indulgente, toujours écoutée, toujours souriante, et en fit son Dieu, à lui. C'est elle, dans la légende, qui arrache au diable la charte du diacre Théophile. C'est elle qui déjoue, toujours d'une façon gracieuse et même parfois un peu gauloise (Viollet-le-Duc, p. 367), les
Fig. 29J. — vierge du xii» siècle, encastrée dans la porto Sainte-Anne, à la cathédrale de Paris.
ruses du malin. C'est elle enfin qui dompte le terrible dragon de V Apocalypse et foule de son pied délicat la tête du monstre qui, depuis tant d'années, terrorisait tout le pays.
Il y a dans cette interprétation du caractère de Marie une révolution véritable. Le naturalisme ancien, basé sur la grande idée de la famille, reparaît avec un cachet nouveau.
« Les religions, dit M. Emile Burnouf, ne font jamais table rase quand elles se succèdent l'une à l'autre. Elles se pénètrent, en quelque
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sorte, comme les deux formes successives d'un insecte qui se métamorphose, la forme nouvelle se substituant par degré à l'ancienne et ne s'en débarrassant tout à fait qu'avec le temps. » — Nous l'avons déjà fait remarquer plus haut en citant l'auteur de la Science des reli-
Fig. 293. — Statues de rois du porche de la cathédrale de Bourges.
gions. Ici, l'effet en est encore plus positif. Il y eut greffe du christianisme sur les croyances anciennes, et l'arbre nouveau, enté sur le vieux tronc celtique, fleurit, grâce aux racines profondes du chêne antique, avec une vigueur toute particulière.
La belle Koridwen, mère de Cy^eiz Viou, fut d'abord, au siècle des Antonins, remplacée par his, la nourrice d'Horus ; puis, à son tour, Isis céda le pas à une figure plus grande, plus noble, plus majestueuse et plus vraie, Marie, mère de Jésus.
Mais Notre-Dame n'en fut pas moins une conception celtique qui ne nous vint nullement de Jérusalem, mais prit naissance réellement dans les grands « bois sacrés » de la Gaule, qui devaient plus tard servir de type à toutes ses cathédrales.
Ayec elle, chose étrange, le byzantinisme et le judéo-christianisme s'effondrèrent sans retour.
La Vierge du porche de Sainte-Anne, à la cathédrale de Paris, est un des plus beaux spécimens de cette divinisation de la femme au xn^ siècle (fig. 294.)
Magnifiquement assise, tenant en main le sceptre, comme une reine, elle porte dans son giron l'enfant divin qui, de sa droite élevée, bénit le monde '.
On dirait bien plutôt une interprétation libre et savante des petites statuettes de Vichy et du bassin de l'Allier, qu'une copie des ivoires de Gonstantinople. Plus tard, les sculpteurs du xiii® siècle nous présenteront la mère de Dieu sous un aspect plus féminin et, par conséquent, plus grandiose; nous y reviendrons en temps et lieu.
Le hiératisme byzantin commençait partout à disparaître ; nous ne le retrouvons, avec sa rigidité spéciale, que dans la représentation des rois et des reines qui figurent toujours dans les entre-colonnements des portes processionnelles des églises (fig. 295). Il est vrai que, dans leur vie même, ces personnages sacrés avaient gardé, malgré tout ce qui se passait autour d'eux, le caractère, le costume et les traditions de leurs prédécesseurs. Isolés dans leurs palais, défendus de tout contact immédiat avec leurs sujets par un triple rang de courtisans adulateurs, ces hommes se trouvaient, par cela même, séparés de l'humanité, n'ayant aucune conscience du mouvement immense qui se produisait sans eux. — H y a des gens qui n'oublient rien, parce qu'ils n'ont rien appris ; Louis le Jeune devait évidemment se croire
1. On sait que la porte dite de Sainte-Anne, celle de droite dans la façade de la cathédrale de Paris, fut construite avec les matériaux de l'ancienne église, bâtie par Etienne de Garlande en plein xne siècle. Au cintre qui surmonte cette figure, aux clochetons à coupole, au geste même du Fils de Dieu, on reconnaît que cette grande statue appartenait bien à la cathédrale primitive, et qu'elle n'a rien de commun avec tout ce qui l'entoure. Elle fut intercalée postérieurement dans la nouvelle basilique, élevée par les soins de Mauiice de Sully.
LES CLUNISIENS
semblable à Gharlemagne. Au xiii® siècle et même après, nous retrouverons ces rois gravés sur leurs sceaux dans les mêmes attitudes qu'au temps de Dagobert, revêtus de robes brodées, chaussés de cothurnes antiques, la tête cerclée d'or comme sous les Mérovingiens, toujours immobilisés dans leur majesté d'emprunt.
Dans la marche incessante en avant qui pousse les nations vers
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Fig. 296. — Ornementations romanes des colonnettes. (Cathédrales de Chartres, du Mans, etc.)
le mieux, les peuples avancent toujours; eux, piétinent sur place. A l'époque de la renaissance à laquelle nous arrivons, les souverains sont en retard d'un siècle au moins.
Les statues du porche de Bourges sont une preuve évidente de ce que nous avançons. En les examinant de bien près, on reconnaît le faire, l'allure et la manière des donateurs de Gorbeil et de Saint-Germain-des-Prés. Mêmes grandes manches pendantes, mêmes tuniques, mêmes manteaux garnis de cabochons, l'immutabilité royale dans toute sa splendeur.
Dans l'architecture et rornementation, le retour au naturalisme fut moins immédiat que dans la sculpture proprement dite. Là, il y eut des tâtonnements et des hésitations bien plus pénibles.
Le compas servait encore de guide aux ornemanistes de la seconde époque romane qui n'avaient pas tout à fait rompu avec l'école byzantine. Les décorations des colonnettes de Chartres et du Mans
Fig. 297. — Choix d'ornementations romanes du xiie siècle.
(fig. 296) nous le démontrent. C'est encore l'ancienne mosaïque des rives du Bosphore qui reparaît, cette fois fouillée en creux, toujours géométrique et régulière; c'est le chevron, la torsade, le triangle et le carré qui régnent encore en maîtres, parfois accompagnés de banderoles à la grecque, pliées méthodiquement, empesées, pour ainsi dire, froides, sèches et raides, accostées de têtes de clous taillées en diamant, de billettes sans nombre, d'imbrications classiques et d'éternels losanges, toujours régulièrement disposés (fig. 297 et 298).
Dans les chapiteaux pourtant, l'essai d'affranchissement des formules romaines et néo-grecques est déjà facile à constater.
L'école rhénane cherche de nouveaux types, des combinaisons
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inédites, des profils inconnus jusque-là, au milieu desquels elle introduit timidement, par-ci par-là, une décoration presque naturelle (fîg. 299). Langres, Le Mans font encore du corinthien, mais il n'a déjà plus rien de classique.
Si le sculpteur, dans le couronnement de ses colonnes, se hasarde à figurer des scènes quelconques, ce ne sont plus des monstres ni des
Fig. 298. — Ornementations romanes, sculptées et peintes, du xii» siècle.
combats fantastiques qu'il choisit pour motif de décor ; il abandonne les lions munis d'ailes invraisemblables , les coqs becquetant des calices, les oiseaux bizarres, les serpents entrelacés, et se contente simplement d'anecdotes tirées de l'Écriture sainte ou de l'Évangile.
A Saint-Benoît-sur-Loire, il dessinera tantôt la tentation d'Eve et le Paradis terrestre, tantôt le sacrifice d'Abraham, ou bien la naissance dans la crèche, l'adoration des Mages, la fuite en Egypte, ou le massacre des innocents (fig. 300) ; groupes naïfs, mais déjà humains dans la grande acception du mot, et qui n'ont plus absolument rien de surnaturel, de sémitique ou d'apocalyptique.
A l'abbaye de Vézelay, à la cathédrale de Sens, le piqueur de
pierre, précurseur de la résurrection nationale, ira môme beaucoup plus loin; l'acanthe ici prend une tournure que nous oserons appeler bourguignonne ; la feuille d'eau, gracieusement enroulée, fait sa première apparition. C'est comme l'éclosion d'une flore nouvelle, qui.
Fig. 299.
Chapiteau do l'église de Roshcim, Chapiteau de l'église de Saint-Léger, près de Strasbourg. à Soissons.
Chapiteau du Musée du Mans. Chapiteau du Musée du Mans.
Chapiteau de Roshcim
(Bas-Rhin).
Chapiteau de Langres.
semée dans une terre vierge, va pousser bientôt avec une incroyable vigueur des rameaux d'un style entièrement neuf, et couvrir nos églises et nos maisons d'une végétation surabondante, inaugurant enfin au grand soleil un art d'une splendeur rayonnante, Vart français du xni® siècle.
La corporation des orfèvres, plus que tous les autres corps de métiers, avait gardé sur notre sol une individualité toute particu-
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Hère. Grâce à des traditions savantes, religieusement conservées par tous ses membres, elle formait depuis des siècles une sorte de francmaconnerie régulièrement constituée.
Le travail de l'or, de l'argent, des métaux précieux, a de: secrets qu'on se transmet d'atelier en atelier, de famille en famille. Les émailleurs gaulois avaient dans le pays une généalogie bien ancienne. Nous
Fig. 300. - Chapiteaux historiés de Saint-Benoît-sur-Loire. - Chapiteaux de l'abbaye de Vézelay
et de la cathédrale de Sens.
les avons vus briller d'un éclat incontestable à l'époque de la conquête romaine ; et les historiens latins leur donnaient alors une origine qui se perdait dans la nuit des temps. Devant l'invasion du mauvais goût mérovingien, ils restèrent froids et muets. Quand arrivèrent de Byzance tous les ivoires, toutes les bijouteries surchargés de pierres précieuses, lis regardèrent avec un certain étonnement ces soi-disant merveilles, examinèrent le tout avec soin, apprirent beaucoup, mais copièrent peu. Saint Eloi, sur le trône que lui commanda Clotaire II, osa même buriner une frise semblable aux guirlandes qui décoraient jadis les poteries parlantes de l'époque des Antonins. Lors donc que survint le grand mouvement de la fin du xii« siècle, il ne faut pas s'étonner de les trouver en tête, façonnant des vases d'une délicatesse exquise et les couvrant de ciselures d'un goût entièrement national.
Malgré les innombrables destructions auxquelles se livrèrent, avec une barbarie qu'on ne saurait trop flétrir \ les chanoines du xvn^ siècle, il nous reste, de ce qu'ils appelaient ces temps barbares, une quantité considérable de chefs-d'œuvre. Nos musées en regorgent, nous ne pouvons les passer tous en revue ; contentons-nous d'en donner ici quelques spécimens.
Le ciboire de la cathédrale de Sens, celui d'Alpais, l'encensoir de Lille (fig. 301), sont des merveilles d'une originalité au-dessus de toute discussion possible.
Le vase de Sens est en vermeil, battu au marteau et couvert d'ornements en relief, étampés et soudés sur la surface des deux valves qui le composent.
Celui d'Alpais, fabriqué à Limoges, comme l'indique l'inscription qui se lit au fond de la coupe :
MAGITER : G : ALPAIS : ME FECIT : LEMOVIGARUM
est émaillé en taille d'épargne, avec ornementation en ronde bosse d'un effet magnifique.
Quant à l'encensoir de Lille, les fleurons accompagnés de guivres qui le décorent sont d'une composition parfaite de tournure et de dessin, et les statuettes qui le surmontent n'ont pu, c'est du reste l'opinion de Viollet-le-Duc, être exécutées que par un artiste français. Elles représentent Ananias, Mizael, Azarias, sauvés de la fournaise, chantant le fameux cantique où ils invitent la nature entière à louer
1. Ce que les chanoines des calhédi'ales détruisirent sous le r^gne de Louis XIV est vraiment incroyable. Poussés par le mauvais goût que patronnait si fort le pauvre Fénelon lui-même, qui ne trouvait dans le gothique qu'antithèses, colifichets, petitesse et fausses subtilités, ils envoyèrent à la fonte tous les vieux calices, les ciboires, les reliquaires de leurs trésors, afin d'en fabriquer de tout neufs à la mode du jour.
« On met sur le compte de la Révolution, écrit Viollet-lc-Duc [Dictionnaire du Mobilier, t. II, p. 191), toutes les destructions; certes, on détruisit à cette époque bon nombre d'objets inestimables, mais ce n'est pas la Révolution qui ctimmença l'œuvre de vandalisme ; elle était fort avancée à la fin du dernier siècle. »
On se souvient que les chanoines de la cathédrale de Chartres dépensèrent 400,000 livres pour démolir leur jubé, dégrader leur chœur et remplacer les admirables vitraux donnés par saint Louis et saint Ferdinand de Castille, par des vitres blanches qui leur facilitaient, disaient-ils, la lecture de leur bréviaire et le chant des offices. (L'abbé Bulteau, Description de la cathédrale de Chartres, p. 22.)
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Jéhovah : « Benedicite montes et colles, Domino. — Benedicite universa germinantia in terra, Domino. Laudate et superexaltate eum in seecula. » (^Daniel, cap. ni, v. 75.)
Forme, galbe, ciselure, décor, tout est ici approprié d'une façon merveilleuse à la destination de l'objet, ce qui est l'idéal de l'art industriel.
Fig. 301. — Ciboire de Sens. — Encensoir de Lille et ciboire d'Alpais. (Musée du Louvre.)
Les orfèvres du xn^ siècle n'oublièrent jamais ce principe, que négligent, hélas! aujourd'hui tant de fabricants modernes, qui se croient des savants hors ligne et ne connaissent même pas VAbc de leur métier.
Parmi les vases sacrés, ceux qui témoignent d'une manière plus formelle encore peut-être de cette préoccupation des orfèvres de cette époque, ce sont les custodes.
On sait que les hosties consacrées pendant le saint sacrifice sont ordinairement gardées (m custodiam data) dans des ciboires, déformes variées, que l'on nomme custodes.
A l'époque que nous étudions, ces ciboires étaient suspendus au-
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dessus de l'autel, dans de petits plateaux que soutenaient des cordelettes (fig. 302). On entourait le tout d'étoffes somptueuses disposées en façon de tente {tabernaculum) , souvenir du fameux tabernacle élevé par Moïse au désert, pendant l'exode du peuple de Dieu '.
Les ciseleurs de l'époque romane donnent à ces vases, tantôt la
Fig. 302. — Ciboires ou custodes en forme de tente, en forme de colombe (Musée de Cluny.)- D'après Caumont et VioUet-le-Duc.
forme de cette tente, tantôt celle d'une colombe, symbole de l'esprit saint.
Le musée de Gluny possède de nombreux exemplaires de ces custodes; nous en avons réuni quelques-uns dans la figure 302. Rien de plus gracieux que ces oisillons, aux ailes enrichies de couleurs
1. Il n'est pas rare de voir encore dans nos tabernacles modernes, qui ne sont plus que de petites armoires, recouvrir les vases sacrés qu'on y renferme d'une étoffe de soie blanche brodée d'or, dernier vestige de l'usage que nous signalons en cet endroit.
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vives; que ces petites boîtes décorées de roses, d'écussons et de rinceaux d'un goût essentiellement délicat.
L'émail, qui revenait décidément en honneur, donne à tous ces objets un aspect de richesse sans pareille.
Mais d'où nous venait tout à coup ce goût de l'émail et cette per-