C-i'-O0iXJi£A
Fig. 303. — Reliquaire portatif du Trésor de la cathédrale de Sens. — Châsse émaillée, travail do Limoges (Musée de Cluny). — Châsse de sainte Fausta, émail de Limoges (Musée de Cluny). — D'après M. Gaïda.
fection dans l'emploi des pâtes de verre colorié qu'on rencontre sur tous les petits meubles de ce temps, châsses, calices, ciboires, coffrets, fibules, etc.?
Des traditions gauloises de l'ancienne race ; c'était bien elle qui renaissait encore ici, comme dans l'architecture et dans la sculpture.
Nous avons déjà dit un mot de la descendance de nos émailleurs; prouvons notre assertion par des citations et des rapprochements plus directs et plus complets.
L'émaillerie sur métaux se compose de trois manières de procéder fort distinctes. Il y a d'abord : 1° les émaux cloisonnés ou de plite;
l-ART NATIONAL. — II.
2° les émaux en taille d'épargne ou champlevês ; 3° les émaux translucides, recouvrant très légèrement les reliefs du métal. Nous ne nous occuperons pas de cette dernière façon de faire ; elle n'apparaît vraiment dans l'orfèvrerie qu'au milieu du xv^ siècle.
Fig. 304. — Chasuble, mitre, étole de saint Thomas de Cantorbcry, conservées au Trésor de la cathédrale de Sons. — Crosses diverses. (D'après les Mélanges archéologiques du P. Martin.)
Le cloisonné consiste « à sertir de petites tables de pâtes de verre, coloré au moyen d'oxydes métalliques, entre des lames minces de métal soudées de champ sur un fond ; c'est une mosaïque dont les fragments vitreux sont maintenus à l'aide de cloisons de métal. » (Viollet-le-Duc, Dictionnaire du Mohiler, t. II, p. 207.)
Les Chinois sont fort habiles dans ce genre d'industrie.
LES CLUNISIENS
Pour fabriquer le champïevé, « on remplit les compartiments, creusés en plein métal, d'un émail fondant, en poudre ; la plaque ainsi préparée est ensuite mise au four. La chaleur fait fondre l'émail qui remplit exactement les cavités et y adhère; on polit le tout, et l'on obtient ainsi une surface lisse, brillante, composée de couleurs
Fig. 305. — Détails de la mitre, de la chasuble, de l'étole et du bas de l'aube de saint Thomas Becket, conservés dans le Trésor do la cathédrale de Sens.
vitrifiées séparées par des filets métalliques. » (Viollet-le-Duc , Dictionnaire du Mobilier, t. II, p. 208.)
C'est ce qu'on appelle la taille d'épargne.
Or M. Bulliot; dans son Etude sur l'art de l'émaillerie chez les Eduens avant l'ère chrétienne, signale déjà, au mont Beuvray, ce procédé comme très commun chez les Gaulois du temps de l'indépendance.
Nous avons, dans notre premier volume, publié une série nombreuse de fibules, dessinées par nous à Gluny, au Louvre, à Langres, à Rouen, dans le muséum Galvet d'Avignon, dans les collections de
MM. Duquenelle de Reims, Habert de Troyes, Récamier de Paris, qui sont de purs champlevés et appartiennent certainement à la période des Antonins. Nous avons prouvé que tous ces objets n'avaient pu être fabriqués que par des artistes nationaux, n'ayant rien de grec, de romain ni d'étrusque.
Si nous retrouvons l'art de l'émaillerie si vivant au xn^ siècle, on
Fig. 306. — Table dressée du xii« siècle, d'après le manuscrit d'Herradc de Lansberg, conservé à la Bibliothèque de Strasbourg, brûlé par les Allemands en 1870.
nous permettra donc de dire que ce n'est certes pas à Byzance qu'il faut aller chercher la source de cette industrie toute française, et que nous sommes ici en présence d'une résurrection vraiment patriotique. Je sais bien qu'il est de bon goût, en haut lieu, de ne rien admirer de ce qui sort de notre sol,; qu'importe? Il nous semble juste de réclamer pour les nôtres la gloire d'avoir conservé pures les traditions des vieux pères, et de leur avoir donné, à l'époque de l'affranchissement, un lustre tout nouveau; et nous le faisons en toute bonne foi, comme des fils aimants et respectueux. C'est encore et toujours la revendication de la patrie.
Les artistes qui ajourèrent si délicatement leurs épinglettes, au
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Émaux Cloisonnés ou Champlevés du Mans^ DE Limoges 8cD'Aix-la-Chapelle
EMAUX CLDISONNKS CIIA.MI'LKVKS
DU .MANS. ViK LIMCHiES ET D' A 1 X- 1. A -C II A PEL
Au centre de notre planche se voit le laineux émail conservé au Musée du Mans, qui représente Geolîroy le Bel, dit Plantagenet, enterré dans la cathédrale de cette même ville en 1131.
Au-dessus de la tête du prince, ou lit l'iascriptiou suivaut
ENSE TUO PRINCEPS l'KEDONLM TURBA FUGATUU. ECCI-EIlSQrE OlIES l'.\CE VIGENTK nATUll.
Au-dessous, nous avons placé uu fragment de l'émail de l'ahbé Gau, à Lyon.
La bordure est formée d'un choix d'émaux de lâchasse des grandes reli(iues, au trésor d'Aix-la-Ghapelle (Mi-tainjes d'arr/œo/ogie, des K. P. Cahier et Martin, t. ]". ]il. 7, 8 et 9).
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temps de la conquête, furent donc les pères légitimes des ciseleurs qui décorèrent si divinement les custodes du xn" siècle ; et ceux-ci, à leur tour, peuvent se glorifier d'avoir eu pour fils les élèves de la grande école nationale qui eurent nom : Penicaud, Léonard Limosin, Pierre Reymond, Pierre Gourteys, Jacques Landin, incomparables ouvriers, qui dotèrent la France, au xvi*' siècle, d'innombrables chefsd'œuvre.
Comme exemples des travaux des orfèvres du xu® siècle, nous donnons ici deux reliquaires du musée de Gluny (fig. 303) : l'un représente le crucifiement et le Christ bénissant, entouré de deux anges ; l'autre le martyre de sainte Fausta, avec le proconsul à cheval, la sainte et le bourreau, accompagnés, sur le panneau inférieur, des figures de la Vierge et de saint Jean, le tout entouré de rinceaux d'une élégance pleine d'originalité.
Nous avons de même réuni, dans notre planche chromolithographique les émaux publiés par le P. Martin, dans ses Mélanges archéologiques, émaux qui proviennent de la châsse des grandes reliques, conservée dans le trésor d'Aix-la-Chapelle ; ils entourent, dans notre dessin (planche 5), la fameuse plaque du musée du Mans, représentant Geoffroy Plantagenet, père de Henri II d'Angleterre. L'inscription qui surmonte le personnage, et qui est à peine lisible, est ainsi conçue :
Elise tuo princeps, prsedonum turha fagatur. Ecclesiisque quies pace vigente datur.
Quant au guerrier orgueilleusement campé, l'écu au poing, le glaive en main, le casque en tête, il est tellement peu byzantin, qu'il nous semble inutile de le faire remarquer ici. Son costume est celui des chevaliers de la tapisserie de Bayeux, avec plus d'ampleur, et je ne sais quoi de majestueux qui le rend tout à fait remarquable.
C'est une pièce capitale et bien française.
Après une analyse très minutieusement détaillée, Viollet-le-Duc fait, à son propos, une remarque que nous croyons devoir consigner ici, car elle confirme en tout point notre thèse ; et l'appui d'un tel
homme ne sera pour nous jamais à dédaigner : « L'émail du Mans, écrit-il à la page 218 du tome II de son Dictionnaire du Mobilier, ne rappelle en rien les Byzantins. Il est d'une harmonie colorante, vert bleu lapis et blanc gris, qui fera plutôt rêver aux peintures, aux vitraux de cette époque. Il nous paraît difficile d'admettre, conclut-il, qu'une industrie qui pouvait produire des œuvres de cette
Fig. 307. — Table avec dessus gravé ; d'après le manuscrit d'IIerrade de Lansbcrg.
dimension et exécutées avec autant de perfection en fût encore chez nous à ses débuts. »
C'est tout ce que nous avons cherché à démontrer dans les pages qui précèdent, après l'auteur du Dictionnaiy^e raisonné d' architecture ; nous n'hésiterons donc plus à affirmer bien haut que la renaissance de l'émail au xii° siècle fut vraiment une renaissance gauloise.
Quant aux étoffes de soie et d'or que revêtaient les rois dans les grandes cérémonies officielles, et dans lesquelles se drapaient les prélats au jour des fêtes solennelles, il est inutile d'en chercher l'origine dans nos contrées.
Tout, à ce moment, en fait de tissus précieux, nous venait encore d'Orient ou de Sicile, où le roi Roger avait amené des esclaves grecs,
LES CLUNISIENS
habiles en ce genre de travail, et fondé des manufactures spéciales, qui devinrent bien vite très prospères, grâce au concours des marchands de Venise. (On sait que les Vénitiens avaient, dès le xf siècle, des comptoirs très florissants en France, entre autres à Limoges et à Périgueux.)
Le grand saint Thomas Becket a laissé, dans les trésors de nos
Fig. 308. — Table dressée ; du manuscrit do Strasbourg, brûlé par les Allemands en 1870.
cathédrales, des mitres, des étoles, des chasubles et des manipules, qui furent conservés religieusement après son martyre; nous pouvons encore de nos jours les examiner à loisir. Le trésor de Sens est fort riche sous ce rapport. Nous reproduisons ici, avec l'ensemble des ornements sacerdotaux qu'il possède, les détails des broderies qui couvraient ces splendides vêtements. Tout cela est d'un byzantinisme incontestable (fig. 304 et 305).
Il est vrai que l'origine même de ce noble prélat devait le pousser à préférer les produits des pays du soleil aux rudes tissus des régions où il séjournait ; il était par sa mère tant soit peu Asiatique '.
1. Le père de l'archevêque de Cantorbéry, l'Anglais Gilbert Becket, fut fait prisonnier pendant la croisade. La fille du chef auquel il tomba en partage s'éprit du beau chevalier. Il dut sa liberté à cet amour; mais Gilbert parti, la belle, qui dépérissait îi vue d'oeil, s'enfuit à son tour.
Nous ne pouvons donc rien conclure de l'état de l'industrie textile en France au xii° siècle, par les seules reliques de Sens et de Tournay. Ce sont pourtant, avec les chasubles de Saint-Sernin de Toulouse et le suaire de Troyes, les seuls débris qui nous restent de cette époque. Ces deux dernières pièces sont encore aussi byzantines que possible.
Tout ce qui touche aux grands, du reste, garda bien longtemps encore un cachet complètement étranger à la nation. Ils ne furent pour rien dans la révolution qui s'ébauchait au sein du peuple et la combattirent, au contraire, pendant de longs siècles.
Le manuscrit d'Herrade de Lansberg, jadis conservé à la bibliothèque de Strasbourg et brûlé par les Prussiens pendant le bombardement de 1870, nous avait conservé des détails inappréciables sur les meubles qui remplissaient les palais des seigneurs, dans ces temps de glorieuse suzeraineté féodale. Le savant auteur du Dictionnaire du Mobilier nous en a fort heureusement gardé quelques magnifiques dessins ; nous prendrons chez lui, comme toujours, les renseignements que nous croyons devoir donner à cette place sur ce sujet si peu connu. On ne peut puiser à meilleure source.
En fait de meubles au xn" siècle, tout chez les nobles, comme à la cour, est encore complètement oriental d'aspect et de forme.
Les tables gardent je ne sais quoi de carlovingien, avec leurs rebords élevés, leurs nappes tombantes et la tringle de fer à laquelle était accroché ce que l'on appelait de son vrai nom le tablier (fîg. 306). Quelques-unes sont munies de bancs, laissant, comme dans l'antiquité grecque et romaine, un côté libre pour le service (fig. 308) ; d'autres étaient recouvertes de métal ou de pierres polies. Celle de la figure 307, où se voient gravées des têtes de rois en bordure, paraît appartenir à ce genre ; des barres y sont adaptées, destinées sans doute à faciliter son transport d'un lieu à un autre. Elle provient, comme les
Elle traversa les mers, parcourut les continents, ne prononçant que deux mots, les seuls qu'elle eût retenus : Londres et Gilbert, et rejoignit enfin sur la terre d'Albion celui que chérissait son cœur. On la baptisa sous le nom de Mathilde; et c'est de cette union que naquit le futur martyr.
précédentes, du fameux manuscrit de Strasbourg. C'est, suivant le texte du livre, un des objets donnés par Salomon au temple de Jérusalem.
Fig. 309. — Lit roman, d'après le manuscrit de Strasbourg.
Les lits ont une analogie frappante avec celui que nous avons publié dans notre chapitre deuxième; les courtines pendent toujours comme au temps de Charlemagne, rejetées sur les poutrelles de la chambre. La ruelle, qui devait jouer plus tard un si grand rôle dans l'histoire du xvii^ siècle, apparaît ici fort distincte, avec sa grande tenture tombante. Les oreillers sont chargés de broderies; un lampa-
daire est suspendu presque au chevet; les pieds tournés, agrémentés de ciselures, achèvent de donner à l'objet un cachet tout byzantin (fig. 309).
Rien ne changeait encore dans les vastes salles où dormaient les princes, oii reposaient les prélats, gardés des influences extérieures par une soldatesque infranchissable.
Fig. 310. — Grille de l'abbaye de Saint-Denis; d'après Viollet-le-Duc.
Nous n'avons aucune trace gauloise à chercher de ce côté ; constatons-le, et passons.
Avec l'industrie du fer, avec celle du bronze, avec l'art de terre enfin, nous rentrons dans les métiers plus populaires ; aussi trouvonsnous là, déjà, les germes de la résurrection dont nous suivons les premiers pas avec un soin pieux.
Les forgerons, au xii° siècle, quittant la rigidité des grilles et des
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pentures du Puy-en-Velay, ajoutent aux brindilles de leurs volutes, dextrement contournées, des fragments, des feuillages et des grappes de fruits (fig. 310) ; ils entrent dans le mouvement.
Pour le bronze, les fabricants, de leur côté, recommencent à reprendre dans les vases à verser les profils des anciennes êpichysts servant aux libations saintes, profils symbolisant le pistil du lotus.
Fig. 311. — Vases en métal du xii' siècle; d'après les Arts sonipluaires.
comme la coupe, à laquelle du reste les artistes du xii"" siècle redonnent aussi une forme primitive, en rappelait le calice si délicieux de tournure et d'aspect (fig. 311).
Rien ne s'oubliait dans les classes dites inférieures, et nous sommes heureux de constater la ressemblance complète de ces vases, et de ceux bien plus anciens que nous avons publiés autre part. Sans entrer ici dans de plus amples détails sur les rites antiques et la signification de ces petites aiguières, nous arriverons directement à la céramique romane.
La poterie est ordinairement un critérium d'une certitude absolue coijime progrès artistique. Hélas! ici les objets eux-mêmes nous
manquent, et nous sommes forcé de juger de leurs formes d'après les dessins, n'ayant pu retrouver les types des vases de cette époque que dans les manuscrits.
C'est bien encore du gallo-romain, mais bien atténué : quelques fleurettes, quelques stries, quelques cannelures traditionnelles nous
Fig. 312. — Types de la céramique romane du xii» siècle ; d'après les sculptures et les manuscrits.
remettent sur la voie des poteries antonines ; mais que dire et surtout que conclure à ce propos? Espérons, comme on dit en langage vulgaire.
Le musée Carnavalet réunit déjà et classe avec soin bien des tessons méprisés par les ignorants ; attendons qu'il complète quelque peu sa collection, et peut-être alors pourrons-nous juger, en connaissance de cause, de la poterie du temps des croisades ; jusqu'ici, contentons-nous de reproduire le peu qu'il nous en reste d'après les basreliefs et les vignettes enluminées ; mais n'en déduisons pas que l'art de terre était nécessairement tombé dans une décadence complète, au
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moment de raffranchissement des communes ; ce serait préjuger la question.
D'autant plus que, sur le très antique hôtel de ville de Saint- Antonin, dans le Tarn-et-Garonne, maison commune vénérable entre toutes, la plus ancienne peut-être du royaume de France , on voit
Fîg. 313. — Bordures de vitraux peints du xii« siècle (cathédrales de Chartres, de Strasbourg et d'Angers) ; d'après le P. Arthur Martin.
encore de nos jours des plats émaillés du xif siècle (fig. 366) qui témoignent d'une recherche très savante et toute particulière. Doit-on voir dans ces plats des majoliques importées des îles de la Méditerranée ou des produits locaux? C'est ce qui resterait à déterminer. Le point est trop obscur pour que nous cherchions à l'élucider complètement à l'heure qu'il est.
La céramique est chose importante; n'y touchons pas quand nous manquons de documents, et réservons nos synthèses pour plus tard, quand nous aurons pu faire à ce sujet des analyses plus déterminantes.
Les peintures sur verre et les peintures murales vont nous donner des jalons plus positifs.
On n'en est plus à croire maintenant, comme de graves personnages le prétendaient si pompeusement, que le verre, comme garniture de fenêtre, était inconnu des anciens, et qu'il ne fit son apparition dans le monde que dans les églises chrétiennes.
Les fouilles de Pompéi ont prouvé d'une manière incontestable que, outre le talc et la pierre spéculaire, les Romains se servaient de verre pour garnir les ouvertures de leurs habitations. Nous avons nous-même déterré à Garnac, dans les fouilles des Bocennos, des vitres de dimensions considérables, fixées à des châssis de fer par des goupilles de plomb, et mastiquées avec du ciment rose rempli de briques concassées avec le plus grand soin.
Lactance au iv^ siècle, Sidoine Apollinaire au v'^, Fortunat, sous Grégoire de Tours, parlent de vitres transparentes avec des détails tellement circonstanciés, qu'on ne peut plus mettre en doute l'existence de semblables vitraux à ces différentes époques.
Jusqu'au xii" siècle, peut-être ne fit-on dans la décoration de ces verres que des essais très timides, sertissant de plomb des dessins tracés d'avance, et formant ainsi des mosaïques assez semblables à celles]que pratiquent encore les ouvriers tunisiens contemporains. Mais alors on peignit réellement les vitraux, non sans une habileté qui prouve évidemment des essais plus anciens.
Les quelques spécimens que nous donnons ici de ces peintures montrent clairement que les peintres verriers de cette époque étaient même arrivés dans leur art à un degré de perfection incontestable (fig. 313 et 314).
Malheureusement, les traditions de l'ornementation byzantine étaient encore bien vives dans les esprits des décorateurs français d'Angers, du Mans, de Ghartres et de Strasbourg.
On sent bien que, à l'instar des sculpteurs leurs contemporains, ils cherchent une voie nouvelle ; mais il y a chez eux, comme chez les tailleurs de pierre, des hésitations et des tâtonnements; les rinceaux perlés, les combinaisons géométriques les préoccupent plus que de
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raison. Toutefois, une étude sérieuse des bordures des cathédrales que nous venons de nommer nous présente déjà, au milieu de ces cercles, de ces triangles, de ces losanges réglementaires, des essais harmonieux de cette décoration végétale qui va tout couvrir bientôt de ses feuilles, de ses fruits, de ses guirlandes délicieuses dans le siècle suivant. Nos gravures parlent assez haut pour que nous n'ayons
Fig. 3U. — Bordures do vitraux peints du xii» siècle. (Cathédrales du Mans, de Chartres et de Strasbourg) ; d'après les Mélanges archéologiques.
pas besoin d'en accentuer davantage la portée par un plus ample commentaire. Nous ne parlerons pas des scènes et des personnages ; ils sont, dans les vitraux romans, complètement hiératisés, et, par conséquent, d'une rigidité à congeler l'archéologue le plus enthousiaste.
Dans les peintures murales, les artistes nationaux firent des progrès plus rapides.
On sent bien encore chez eux la soumission docile de disciples asservis de longue main à une règle formulée d'avance. Ils procèdent toujours d'une façon identique : plaquant ici des teintes plates sur lesquelles se détachent des silhouettes sombres, cernées de traits réguliers; détachant là leurs personnages en clair, sur des fonds d'une
coloration uniforme. L'esquisse est toujours un peu dure, le modelé presque nul. Ils ne se préoccupent pas encore des lois de la perspective linéaire ou aérienne; mais déjà dans la composition du sujet perce cette recherche du naturalisme, qui va faire le caractère distinctif de l'art dans les âges suivants.
11 existe dans le Poitou, au fond d'une vallée solitaire, une petite église au clocher pittoresque, perdue dans un obscur village.
Fig. 315. — Peintures de Saint-Savin ; le Déchaînement des sautereDes. {Apocalypse, ch. ix, v. 3 et suiv.)
C'est Saint-Savin-le-Vieux.
Cette église a conservé sur ses murailles une série complète de grandes fresques exécutées en plein xii* siècle; quelques savants les considèrent même comme plus anciennes encore. Elles donnent une idée fort juste des progrès de l'art décoratif à cette époque. Arrêtonsnous-y quelque temps : la chose en vaut la peine.
Dans le vestibule, un grand Christ bénissant vous accueille avec un bienveillant sourire, semblant dire au voyageur qui passe: « Venez à moi, vous tous qui êtes las et chargés, et je vous soulagerai.
» Prenez mon joug sur vous, et apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos de vos âmes.
» Car mon joug est doux et mon fardeau est léger. »
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« Venite ad me omnes qui laboratis et onerati estis, et ego reficiam vos. — Tollite jugum meum super vos et discite a me quia mitis sum et humilis corde, et invenietis requiem animabus vestris.
» Jugum enim meum suave est et onus meum levé... » [Evang. secundum Mattheum, cap. xi, v. 28, 29 et 30.)
Autour de cette noble figure s'alignent, dans une série de panneaux régulièrement disposée, quelques scènes tirées de V Apocalypse :
Fig. 316. — Peintures de Saint-Savin : la Lutte de la femme et du serpent. — {Apocalypse, ch. xii, v. 15 et suiv.)
1° La délivrance des quatre anges liés sur les bords de l'Euphrate, qui doivent, avec une armée de deux cent millions de cavaliers, e.xterminer sur toute la surface de la terre les adorateurs d'idoles d'or, d'argent, d'airain, de pierre ou de bois. (Ghap. ix, v. 14 et suiv.)
2" Le grand combat de saint Michei contre le dragon, où, la lance au poing, l'écu au bras, montés sur des coursiers fauves, les anges terrassent l'ancien serpent et chassent au loin pour toujours le grand ennemi du genre humain. (Ghap. xn, v. 7 et suiv.)
30 Le déchaînement des sauterelles, moitié centaures, moitié sirènes, femmes par la tête, chevaux par le corps, dont la mission devait être de tourmenter ici-bas tous ceux qui n'avaient pas au front le signe du seigneur Dieu. (Ghap. ix, v. 3 et suiv.) [Fig. 315.]
4° Enfin, le triomphe de la Vierge assise sur le soleil, domptant d'un simple regard le monstre qui cherche en vain à la submerger sous les ondes malsaines d'un fleuve qu'il répand sur elle de sa gueule immonde. (Ghap. xit, v. 15 et 16.) [Fig. 316.]
Au xn'' siècle, on le voit, même dans les interprétations apocalyptiques, ce n'est plus le monstre qui triomphe, c'est lui qui est vaincu.
Fig. 317. — Peintures de Saint-Savin : l'arche de Noé pendant le déluge.
La terrible bête qui avait si longtemps perturbé l'univers disparaît, domptée par les anges, domptée par tous les combattants du ciel, terrassée enfin par la femme blanche qui caresse d'une main calme le Dieu bienfaisant qui va vraiment délivrer le monde.
Notre-Dame commence ici son rôle de mère divine, et surtout humaine.
Dans l'intérieur de la basilique, les anecdotes bibliques remplissent toute la nef.
1° Création du ciel et de la terre. — Sommeil d'Adam. Présentation d'Eve. — Tentation d'Eve parle serpent. — Tentation d'Adam. — Reproches du Seigneur. Adam et Eve chassés du paradis terrestre.
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2° Histoire de Gain et d'Abel. Offrandes et sacrifices des deux frères. — Meurtre d'Abel. Malédiction de Gain.
3" Histoire de Noé. — Vocation de Noé. — L'arche vogue sur une mer pleine de cadavres ; deux géants légendaires cherchent à submerger le navire (fîg. 317).
Fig. 318. - Peintures de Saint-Savin : Sortie de l'arche (Noé offre au Seigneur une colombe blanche).
Sortie de l'arche. Sacrifice de Noé qui offre au Seigneur une blanche colombe (fig. 318).
On remarquera que, dans toutes ces peintures, le Père Eternel est toujours représenté sous les traits du Ghrist et qu'il porte partout un nimbe crucifère.
Noé cultive la vigne. — Ivresse de Noé. Il s'endort dans une cour intérieure de sa maison; au dehors, un chien familier du logis aboie après un chevreau suspendu à un arbre. Gham insulte son père en lui faisant de la main droite un geste caractéristique. Ses frères couvrent le vieillard d'un grand manteau d'étoffe verte ; les femmes assistent de loin à cette scène (fig. 319).
4° Malédiction de Gham et construction de la tour de Babel.
5° Histoire d'Abraham et de Loth, Sacrifice de Melchisédec. — Mort et ensevelissement d'Abraham.
6" Histoire de Joseph. — Jacob envoie Joseph à Sichem. — Joseph vendu par ses frères à des marchands madianites (fig. 320). — Cette fresque est une des compositions les plus curieuses et les
Hlllllinilllllll'llllil|l|iw»lll|lllll||ll|||| mimi III ll|nni||flM
Fig. 319. — Peintures de Saint-Savin : Ivresse et sommeil de Noé ; outrage de Chara ; piété de Sem et de Japhet.
plus animées de toute l'histoire biblique, peinte sur ces murs par les artistes du xn® siècle. Elle n'a plus rien de byzantin : gestes, attitudes, perspective même, tout est ici complètement empreint d'un naturalisme inconnu chez nous jusqu'à cette époque. — Joseph chez Putiphar, accusé par la femme de l'eunuque. Joseph est livré par ce dernier au gardien de la prison (fig. 321). — Joseph conduit devant Pharaon par l'échanson et le panetier, ses compagnons de geôle, explique les songes qui troublaient son esprit. — Triomphe de Joseph (fig. 322).
1° Histoire de Moïse. — Passage de la mer Rouge. — Moïse guide le peuple de Dieu au désert. — Adoration du Veau d'or. Le Seigneur, dans une auréole, remet au patriarche libérateur les Tables de la Loi.
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Pour bien se rendre compte de toutes ces différentes scènes, il faut se souvenir qu'une église à cette époque était comme un livre spécialement écrit pour le peuple.
Ces pieuses histoires, racontées là par le peintre, on en emportait, au sortir des offices, le vivant souvenir au logis. Le soir, à la veillée, ie père les racontait à ses fils; il en tirait la morale, savait en extraire
Fig. 320. — Peintures de Saint-Savin : Joseph vendu par ses frères à des marchands madianites.
ie vrai sens philosophique, et Ton avait ainsi, comme on disait alors, le sermon du Paradis, celui du Déluge et de l'arche, et surtout celui ■de Joseph l'Egyptiaque.
Dans Eve, que voyait-on alors? L'intime union du père et de la mère, rompue traîtreusement par un tiers, « ce estl'adventure absconse •et terrible de l'éternel féminin. »
Noé n'était, pour des Bourguignons joyeux, pour des Tourangeaux railleurs, que l'inventeur de la vigne, subissant nécessairement, h. cause même de son ignorance, l'influence de la liqueur divine qu'il avait fait sortir de la grappe savoureuse ; un peu de gauloiserie enjolivait le récit : on riait du patriarche ; on maudissait son fils irrévérencieux et l'on admirait la prévenance des grands frères, qui avaient su
cacher aux yeux de tous le crime si pardonnable de leur père vénéré.
Abraham représentait l'obéissance passive aux ordres d'en haut ; on s'intéressait à Isaac portant lui-même le bois du sacrifice, et l'on bénissait l'ange, détournant avec tant d'à-propos le glaive paternel du front de cette innocente victime.
L'histoire de Joseph surtout faisait couler des larmes. C'était le
Fig. 321. — Pointures de Saint-Savin : Joseph, accusé par la femme de Putiphar, est livré par ce dernier aux gardions des prisons du palais.
lai du tout petit trahi par ses aînés, lâchement vendu par eux à des marchands avides qui le transportaient au loin sur la terre étrangère, 011 il devenait par sa sagesse et son intelligence maître de tout un royaume. Ah ! quelle était charmante cette légende des frères orgueilleux, se courbant à leur tour sous la domination de leur victime ! Quelle était douce et tendre, cette rencontre du Benjamin revoyant celui qui avait protégé son enfance !
La Bible, traduite par les grands Maîty^es de l'œuvre, perdait tout son caractère purement hébraïque et devenait la source des grandes leçons de l'humanité.
Moïse lui-même, l'homme aux visions surhumaines, restait pour les bourgeois français du xn® siècle le libérateur de son peuple; arra-
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chant toute une race aux mains abjectes des tyrans orgueilleux et féroces, et la conduisant, à travers mille périls, dans les riantes vallées de la terre promise.
Plus tard, on a voulu voir, dans ces représentations si fréquentes des actes de quelques chefs du peuple de Dieu, des symboles de la passion du Christ. Isaac a figuré Jésus portant sa croix sur le cal-
Fig. 322. — Peintures de Saint-Salvin : Joseph conduit par l'éflianson et le panetier devant le trône de Pharaon ; triomphe de Joseph.
vaire, et Joseph le divin Maître vendu par ses disciples ; mais cette interprétation ne date que du xv® siècle, le siècle des quintessences et des distinctions subtiles, et n'a rien à voir avec l'esprit des temps naïfs des saint Hugues et des Odillon.
Nous retrouverons ce même esprit plus fin, plus délicat, plus cultivé dans l'interprétation des paraboles du nouveau Testament, sur les vitraux du xin® siècle, oîi le bon Samaritain, l'enfant prodigue, les vierges folles et le grand Semeur remplaceront, quand la Synagogue aura brisé son sceptre et couvert ses yeux du bandeau, les leçons antiques par des enseignements plus purs, sortant directement d'une bouche sainte entre toutes.
Toutes ces choses sont pour nous aujourd'hui lettre morte. Le
livre a vulgarisé la science, écrite seulement alors sur les grandes pierres des vieux temples. Ceci, comme dit le grand poète, a tué cela, et nous avons perdu la clef de toutes ces merveilles; mais, quand on a la patience de se faire humble d'esprit pour chercher encore à les comprendre, quand on parvient à vivre quelques heures de la vie de
Fig. 323. — Crypte de Saint-Savin ; peintures murales : Saint Savin et saint Cyprien amenés devant le proconsul Ladicius.
ce temps, on est forcé de s'incliner devant la grandeur de ces immortels artistes qui savaient, pour écrire leur pensée, employer un langage d'une incontestable majesté.
La crypte de l'église de Saint-Savin est, comme le sanctuaire qu. la surmonte, couverte de peintures murales ; elles contiennent l'histoire détaillée du patron du lieu et de son compagnon Cyprien, martyrisés pour la foi à l'origine du christianisme.
1° Un panneau représente saini Saoln et ssàni Cyprien arrêtés par le peuple d'Amphipolis et accusés de professer la religion chrétienne.
2° Un autre montre saint Savin et saint Cyprien conduits devant le proconsul Ladicius (fig. 323).
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3° Un premier supplice leur est infligé : des bourreaux les déchirent avec des pinces armées de griffes de fer.
4° Ramenés devant le magistrat, celui-ci les engage de nouveau à renoncer à leur foi et veut les forcer à sacrifier à l'idole de Dionysius. Ils refusent. Asclépias et Valère, satellites du proconsul, touchés
Fig. 324. — Cn'pip de Saint-Savin ; peintures murales ; Deuxième entrevue des martyrs et du proconsul ; conversion des satellites Aselcpias et Yalcre.
de tant de courage, invoquent le Dieu qui soutient avec une telle force ceux qui sont soumis à sa loi (fig. 324).
5'' Saint Savin et saint Cyprien sont traînés devant un personnage plus féroce que le premier, qui répond au nom de Maximus, ainsi que l'indique l'inscription qui se lit au-dessus de son trône.
6" On leur fait subir le supplice de la roue.
7° Condamnés à être livrés aux bêtes, on les expose dans le cirque. Une lionne et deux lions, lancés sur eux, viennent doucement leur lécher les pieds, et les deux martyrs, comme sainte Blandineà Lyon, triomphent de la férocité des bêtes, moins farouches que les tyrans qui les excitent.
Tout cela, nous l'avons dit, se ressent encore beaucoup de l'école néo-grecque; mais néanmoins on y reconnaît déjà je ne sais quoi de personnel et de vivant qui fait pressentir la fm de l'influence orientale et le retour à la l'imitation libre de la nature, que vont consacrer si
Fig. 325. — Vue de l'abside de Saint-Étienne de Nevers.
glorieusement au xni« siècle les sculpteurs et les peintres des cathédrales.
L'architecture religieuse, au xu*^ siècle, ne diffère guère, si ce n'estparles détails d'ornementation, de celle qui l'avait précédée. C'est toujours la basilique latine qui sert de modèle aux églises.
On ajoute, il est vrai, à cette époque, des galeries autour du chœur, permettant aux fidèles de circuler dans le temple sans troubler les cérémonies célébrées au maître-autel, et donnant un accès facile aux
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nombreuses chapelles secondaires que l'on commence dès lors à grouper circulairement auprès du sanctuaire principal.
Saint-Etienne de Nevers,qui faisait partie d'une abbaye de bénédictins affiliés à l'ordre de Cluny, nous montre très clairement cette
Fig. 326. — Vue de l'église de Saint-Ktienne de Nevers.
disposition des chapelles absidales du chevet (flg. 325 et 326). Il ne reste plus grand'chose du monument primitif construit par saint Yves, évêque de Chartres. Les deux belles tours qui précédaient le portail ont été complètement rasées ; quant au clocher octogonal qui couronnait la croisée, la base seule en est encore visible. Malgré ces mutilations, Saint-Etienne conserve un cachet si personnel que nous avons cru devoir le donner comme type de l'église romane au commencement de la période qui nous occupe.
A cette époque, les ouvertures restent, à l'extérieur, étroites et
longues, toujours terminées par un petit cintre régulier. L'abside de l'église de Brelevenez en est un exemple frappant (fig. 327). A lavoir du fond du pittoresque cimetière qui l'entoure, on la croirait copiée sur les transepts de Sainte-Croix de Quimperlé, dont nous avons
Fig. 327. — Abside de l'église de Brelevenez, près de Lannion (Côtes-du-Nord).
donné un croquis dans le chapitre qui précède (voir fig. 230, p. 290). De légers pilastres encadrent ces fenêtres ; ils sont ici, comme presque partout du reste, reliés à leurs sommets par une légère corniche, ornée d'innombrables modillons taillés en biseau, décorés de pointes de diamant et de têtes grimaçantes.
Quelquefois, comme à Saint-Pierre de Soissons (fig. 328), de puissants contreforts remplacent ces pilastres, et, par leurs saillies répétées, donnent à l'édifice un relief qui ne manque pas d'une certaine élégance.
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A l'extérieur, au-dessus des arcades de la nef ou de celles du chœur, règne d'ordinaire une petite galerie que les Anglais ont appelée triforiwn, ancien souvenir du déambulatoire des tribunaux romains. Cette galerie est composée d'arcades très basses, supportées par des
Fig. 328. — Saint-Pierre-au-Parvis (Soissons).
colonnes monolithes, souvent empruntées aux constructions païennes qui précédèrent les sanctuaires chrétiens.
Gomme à l'âge précédent, on réserve au-dessous du chœur des cryptes destinées à contenir le corps des saints martyrs ou confesseurs auxquels est dédiée la chapelle.
La Champagne possède encore plusieurs de ces cryptes ; celle de la figure 329 s'élève au-dessus d'une source sainte, dans le petit village de Vertus, non loin d'Épernay. La rivière qui prend là sa source
est entourée sur tout son parcours de tombes gallo-romaines, portant des noms très significatifs : la Motte-des-Prés, la Motte-Rouge, la Motte-Noire, la Motte-Conflans, etc.
Vertus (fig. 330) est à deux pas des Crons dont nous avons parlé ailleurs.
Là, comme partout, le culte nouveau avait été forcé de se
Fig. 329. — Crypte de l'église de Vertus.
plier aux exigences des anciens rites, et, malgré les anathèmes des conciles, on y vénérait encore, au xiii^ siècle, les eaux saintes des vieux Gaulois, comme on le faisait à Lanmeur à l'aurore même du christianisme.
Le cloître, d'origine évidemment romaine, dont nous avons retrouvé la trace dans les villas du temps de Dagobert et dans les premiers monastères de l'époque carlovingienne, le cloître, qui n'était qu'une amplification de Vatrium des maisons latines ou du patio des habitations méridionales, continue toujours à allonger ses longues
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galeries mystérieuses ornées de sculptures symboliques le long des nefs des églises.
Celui de Saint-Trophime, à Arles, est un des spécimens les plus
Fig. 330. — Église de Vertus ; vue extérieure.
curieux de l'architecture du xu'' siècle. Deux de ses côtés appartiennent positivement à cette époque : les deux autres ont été reconstruits, l'un en 1221, par Hugues Béroard; l'autre en 1389, sous l'épiscopat de François de Gonzié.
Il n'en est pas moins un des monuments les plus pittoresques de cette Provence, oîi se heurtent tant de choses disparates auxquelles
l'esprit changeant et mobile des habitants a donné tour à tour les attributions les plus fantaisistes : lombardes, sarrasines, saxonnes, romaines et gothiques ; choses qui sont au fond très françaises et finissent par former, là comme ailleurs, quand on veut bien les
îs re-
Fig. 331. — Vue du cloître de Saint-Trophimc, à A.
garder de près, une unité toute nationale, d'un charme délicieux. Nous ne pouvons nous étendre plus longuement sur l'architecture ; du reste, le champ a été labouré de main de maître par un homme qui a traité par le menu la matière, Viollet-le-Duc ; après lui, il ne reste pour nous, simples touristes, rien à glaner de ce côté; renvoyons donc le lecteur curieux d'approfondir le sujet au Dictionnaire raisonné de V Architecture française du xi" au xvi" siècle ; il y trouvera sur la moindre voussure, sur le plus léger pendentif, le plus haut pinacle, la plus mince frise, ou la plus simple lucarne, des détails
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d'une érudition extraordinaire, dessinés avec une sûreté de main, expliqués avec une justesse de vues qu'on n'avait encore jamais rencontrées jusqu'ici.
Il est pourtant une construction toute spéciale à cette époque,
Fig. 332. — Chapelle de Saint-Benezet, sur le pont d'Avignon.
sur laquelle nous sommes forcé de nous arrêter quelque peu. Nous voulons parler de la tour et du clocher.
Paulin, évêque de Noie, en Gampanie, passe pour avoir eu le premier l'idée de se servir de clochettes pour annoncer aux fidèles les heures des offices ; et de là, d'après Guillaume Durand, viendrait le nom de campanes [cmnpanœ) donné aux cloches, et celui de noies {nolœ) attribué aux sonnettes. Mais il paraît que ce ne fut qu'en 605, sous le pape Sabinien, que les véritables cloches commencèrent à entrer en usage.
Les premiers édifices destinés à contenir ces cloches furent construits en bois. Ils faisaient partie de la charpente des combles, sur lesquels ils étaient élevés (fig. 332) ^ Au xi'' et au xif siècle seulement, on bâtit de véritables tours de pierre, où l'on installa définitivement
Fig. 333. — Vue de l'église Notre-Dame, à Châlons-sur-Marne.
l'appareil de sonnerie des églises et des monastères. — Quelle dut être alors la signification de ces tours? — Le seigneur suzerain, comme marque de sa puissance, au milieu de son château fort, plantait un donjon ; citadelle immense plus élevée que le reste des bâtiments qui
l. La chapelle de Saint-Benezet, sur le pont d'Avignon, a été remaniée plusieurs fois, entre autres au xv« siècle, ainsi que le pont lui-même ; mais elle conserve néanmoins des parties nombreuses qui semblent dater de la construction antique, entreprise par le fameux berger du Vivarais de im à 1185.
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l'entouraient, dominant tout de sa haute masse de pierres et commandant majestueusement les dehors de ces logis militaires.
Lorsque les églises abbatiales et les cathédrales furent définitivement mises en possession des mêmes droits que les seigneurs
Fig. 334. - Châlons-sur-Marne. Notre-Dame, vue du pont de la Croix-des-Teinturiers.
laïques, elles adoptèrent le même symbole visible de l'affirmation de ces droits et voulurent avoir leur donjon religieux, comme les châteaux avaient leur donjon féodal et guerrier.
C'est à cette seule idée qu'on doit faire remonter l'origine des tours et des clochers dressés par les moines sur leurs abbayes devenues libres de toute suzeraineté, bâties par les bourgeois sur leurs cathédrales indépendantes de tout comte et de tout seigneur.
Lorsque les citoyens, fédérés en commune, purent élever plus tard «leur maison de l'amitié, ,> leur hôtel de ville, c'est encore un
clocher qu'ils placèrent sur ce nouvel édifice : le beffroi, qui contenait la fameuse cloche de la cité; le toc seing (frappe -signal) (H. Martin, t. III, p. 241), que nul n'avait le droit d'agiter sans l'ordre expresse du mayeur ou des échevins. A tour d'orgueil et d'omnipotence brutale, on opposa tour de franchise et de liberté ; à signal de pillage et de tuerie, cloche d'alarme et de défense mutuelle.
Une curieuse remarque que fait Viollet-le-Duc, c'est que, dans les contrées où la féodalité séculière éleva en ce moment ses châteaux les plus formidables, les cathédrales, les abbayes, même les paroisses, construisirent leurs clochers les plus magnifiques et les plus nombreux (t. III, p. 289).
Mais, dès le premier jour, une véritable fièvre « de sonnerie renforcée, » comme dit maître Alcofribas Nazier, s'empara de tout ce petit monde, hélas! trop naïf dans l'affirmation bruyante de ses privilèges. On se mit à multiplier à l'infini les cloches et les clochers.
Ghâlons, sur sa nouvelle église de Notre-Dame-des-Vaux, planta quatre tours (fig. 333 et 334) '. Gluny en avait cinq. Il se rencontra des constructeurs qui trouvèrent moyen d'élever jusqu'à neuf clochers sur un seul sanctuaire. Thiers, dans son Traité des superstitions, prétend que Clergie voulut alors assourdir complètement l'univers, tintinnabulant à force carillons, « au grand plaisir des enfants, des fous et des hommes de basse condition, qui affectionnent particulièrement le bruit et l'étourdissement, au revers des gens délicats et des personnes spirituelles, qui ne se sentent aucun penchant pour tout ce vacarme et n'en gardent qu'un violent mal à la tête ».
Rabelais a écrit sur Vlsle sonnante un admirable chapitre, dans le cinquième livre des prouesses épouvantables du grand Pantagruel.
Néanmoins, au xii'' siècle, les tours bourgeoises eurent leur raison d'être ; et nos pères agirent bravement en revendiquant, d'une façon
1. Notre-Dame de Chàlons, construite à la fui du xn« siècle par Gui de Joinville (1183), est ornée de quatre tours qui ont subi des transformations diverses : deux sont situées auprès des transepts du côté de l'abside ; deux autres décorent la façade. Ces dernières conservent encore leurs flèches, dont l'une date de la restauration de Philippe II de Nemours et de Pierre de Lantilly; l'autre a été enlièroment reconstruite de nos jours.
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peut-être un peu sonore, mais en tout cas très solennelle, leurs droits aux yeux comme aux oreilles de tous.
Le clocher, depuis, a gardé chez nous, grâce peut-être à l'énergie de ces affirmations primitives, le privilège de symboliser la patrie.
Fig. 335. — Église de Saint-Julien-le-Pauvre ; vue prise dans la cour de l'Hôtcl-Dieu de Paris.
C'est lui que salue de loin le soldat lorsqu'il revient au pays ; c'est à lui que rêve l'exilé quand il erre de ville en ville sur la terre étrangère. C'est la cloche du village enfin, disent les mélancoliques légendes des contrées de l'Ouest, qu'entend comme suprême consolation le malade atteint de nostalgie, quand, les oreilles bourdonnantes de fièvre, il s'endort pour toujours loin du foyer béni. Nous n'avons rien oublié des traditions de nos ancêtres.
Nous ne pouvons passer en revue toutes ces merveilleuses
flèches, que dressèrent à cette époque les ouvriers des cathédrales.
M. de Gaumont, dans son Abécédaire, en donne une série très pittoresque, à laquelle nous renvoyons le lecteur. Il y en a de rondes, de carrées, d'octogonales, avec fenêtres géminées, toit pyramidal en charpente, arcatures sans nombre, lanternes, pinacles, campaniles, etc. La personnalité, cette qualité si gauloise, ne pouvait, dans un édifice qui devait avant tout posséder une originalité locale, que s'affirmer hautement; elle n'y manqua pas.
Il nous reste, pour terminer cet aperçu rapide de l'architecture romane, à signaler les principaux monuments qui subsistent encore en France, témoins vivants de l'art monumental pendant cette période.
D'après le catalogue de la commission des monuments historiques, nous indiquerons donc :
A Paris : l'abside de Saint-Martin-des-Ghamps, actuellement adossée à la grande salle des machines du Gonservatoire des arts et métiers ;
L'église Saint-Pierre de Montmartre, construite sous Louis le Gros, en 1133; et la modeste chapelle de Saint-Julien-le-Pauvre, qui cache ses sombres arceaux sous les grands arbres des cours de l'ancien Hôtel-Dieu (fig. 335).
Parmi les cathédrales, on cite : la grande nef du Mans ; celle de Saint-Maurice d'Angers ; le portail occidental de Chartres ;
La cathédrale de Saint-Pierre d'Angoulême ; celle de Saint-Lazare, à Autun, bâtie sous l'inspiration directe des clunisiens ;
Notre-Dame-des-Doms, à Avignon, méconnaissable aujourd'hui sous la triple couche d'ornements de mauvais goût qui la couvrent;
Saint - Mammès , de Langres , avec son péristyle entièrement païen ;
L'abside de Saint-Jean, de Besançon ; celle de Notre-Dame de Mantes-la-Jolie ; celle de la cathédrale de Strasbourg ; enfin les antiques sanctuaires de Senlis et de Noyon, élevés par les champions des fameuses guerres de l'indépendance.
Des nombreuses abbayes fondées à cette époque, quelques-unes
LES CLUNISIENS. 439
montrent encore de glorieux débris dignes d'attirer l'attention des archéologues.
Montmajour, dans les Bouches-du-Rliune, et Moissac, dans le Tarn-et-Garonne, ont leurs cloîtres plus curieux peut-être que celui d'Arles ;
Montmoreau, dans la Charente, son clocher, cousin germain de celui de Saint-Front de Périgueux ;
Font-Gombault, dans l'Indre, son chœur et ses transepts ;
Saint-Sernin, à Toulouse, sa crypte et ses sculptures.
Gîteaux conserve toute la rigidité de son fondateur, l'iconoclaste saint Bernard; et Fontevrault, la richesse des Plantagenets, dont elle garde les grandes pierres tombales.
Puis viennent, toujours parmi les constructions monastiques du xn^ siècle :
L'ancienne église de Saint-Genou, dans l'Indre; la porte du vieux monastère de Saint-Ursin, à Bourges ;
L'église abbatiale de Fonlfroide, près de Narbonne, avec sa belle salle capitulaire bâtie dans le goût des cisterciens ; celle de Saint- Gilles, dans le Gard; celle de Saint-Trophime, à Arles;
L'église de la Trinité, à Gaen, ancienne Ahhaye-aux-Dames , fondée par Mathilde, femme de Guillaume le Conquérant; et celle de Saint-Etienne, ancienne Abbaye-aux-Hommes, toujours dans la même ville, non moins curieuse que la précédente ;
Puis, comme ruines, Jumièges, si pittoresquement encadrée dans son magnifique paysage aux bords fleuris qu'arrose la Seine ; et le monastère des Vaux-de-Gernay , bien connu des peintres parisiens, antique couvent fondé en 1 128, par Simon de Neauphle-le-Châtel et la belle Eve, son épouse.
Nous n'avons pas la prétention de faire ici la nomenclature complète des monuments de l'ère romane ; nous laissons cette pénible besogne à de plus érudits, nous contentant de signaler modestement les édifices reconnus par les maîtres comme appartenant sûrement à cet âge.
Parmi ces constructions si difficiles à classer méthodiquement,
nous citerons : Saint-Etienne de Nevers, dont nous avons parlé plus haut ;
La nef de Notre-Dame de Melun (Seine-et-Marne) ;
Le chœur de l'ancien prieuré de Saint-Leu-d'Esserent ;
L'église de Bayeux, gâtée par des restaurations modernes ;
Celles de Juziers, de Nesles et de Vernouillet, dans le département de Seine-et-Oise ;
L'abbaye de Saint-Martin-aux-Bois, dans l'Oise, qu'on vient de restaurer presque complètement ;
Le chœur de Saint-Remi, à Reims ;
La façade de Notre-Dame-la-Grande, à Poitiers ; Sainte-Radegonde et Saint-Hilaire, dans cette même ville, si riche en curiosités archéologiques ; l'ancienne abbaye de Gharlieu, dans la Loire ; les Saintes-Mariés, dans les Bouches-du-Rhône ;
La fameuse église de Ghâteauneuf, en Saône-et-Loire, construite d'un seul jet en plein xn'^ siècle, sans adjonctions postérieures; Saint- Laurent, à Semur-en-Brionnais , toujours dans le département de Saône-et-Loire; l'église de Montréal, dans l'Yonne; Notre-Dame de Ghauvigny, dans la Vienne ; la très curieuse façade de Saint-Sauveur de Dinan, dans les Gôtes-du-Nord ;
L'ancienne collégiale de Notre-Dame, de Beaune ;
Le prieuré de Saint-Eusèbe , à Auxerre ; l'église de Lesterps, dans la Gharente ; celles de Saint-Nectaire et de Saint-Saturnin, dans le Puy-de-Dôme ;
Ghâtel-Montagne, dans l'Allier;
Saint-Serge, au Mans ;
Sainte-Groix de Bordeaux ;
Saint-Georges de Boscherville, dans la Seine-Inférieure ;
La somptueuse basilique de La Gharité-sur-Loire ;
Sainte-Eutrope de Saintes ;
Sainte-Marthe de Tarascon ;
Saint-Julien de Brioude ;
L'abside de Saint-Laurent de Grenoble ; Ouistreham, dans le Galvados ; le chœur de Bernières ;
LES CLUNISIENS. 4M
Et le clocher d'Auteuil enfin, à deux pas de Paris la grand'ville, d'où l'on ne sort du reste par aucune porte sans rencontrer dans les campagnes environnantes des tours romanes et de petites églises à plein cintre, témoins irréfutables de l'influence énorme qu'eut alors, en France, ce que quelques-uns appellent le domaine royal, ce que nous nommerions plus volontiers : la grande communauté des francsbourgeois de la cité.
Si, des maisons de prière nous passons aux logis privés, nous trouverons, au xu® siècle, un changement radical dans les constructions des villes nouvelles, élevées par ces afl'ranchis de la veille, tout fiers encore de la révolution faite par eux si noblement et dont ils ne prévoyaient certes pas alors toutes les conséquences.
Jusque-là, la maison de ville était restée, d'après les traditions romaines renforcées par les habitudes byzantines, une île (insula) séparée de tout voisinage, ne prenant jour que sur des cours intérieures : les unes ouvertes aux seuls familiers du logis, les autres fermées à tous les visiteurs du dehors et destinées aux femmes, aux enfants, à la famille proprement dite.
Sur la rue, rien qu'un mur, avec quelques jours de souffrance, des boutiques étroites adossées au portail , et sur le seuil : Cave canem. « Prends garde au chien. » — L'égoïsme dans son épanouissement le plus pur.
Après Louis le Gros, la rue devint un centre commun ; alors, dans les maisons bourgeoises s'ouvrit une large baie munie de quelques marches, mettant en communication directe et permanente les habitants de la demeure avec les passants du dehors. Nous avons donné quelques exemples de ce genre d'ouverture, au commencement de ce chapitre, dans notre description de la cité de Gluny (fîg. 286 et 287).
Si le citoyen propriétaire était commerçant, il faisait de cet endroit sa boutique; s'il était artisan, son atelier : c'était la salle, la grande salle où tout le monde entrait; on y prenait les repas en commun, on s'y chauffait au même foyer ; au fond se trouvait la cuisine, et derrière, la petite cour et le jardin. Près de la voûte qui occupait
presque la totalité de la façade s'adossait une petite poterne, donnant accès à une longue allée au bout de laquelle on rencontrait l'escalier qui menait aux chambres hautes, remplissant tout le premier étage. Les serviteurs, les apprentis, étaient logés dans les combles, décorés de galeries de bois se profilant d'ordinaire en encorbellement sur la rue.
Il n'est pas rare de rencontrer en province et même à Paris, dans quelques quartiers ouvriers oubliés par les démolisseurs, àQ?> joignons sur rue, bâtis au xv® et au xvi® siècle, qui gardent encore cette disposition, introduite dans l'art de bâtir à l'époque que nous étudions.
Un peuple qui venait de s'unir par un serment solennel devait systématiquement renoncer à l'isolement des anciennes demeures du temps de la conquête et construire à son usage des logis plus ouverts, moins cachés, en rapport avec les habitudes d'une- association libre et franche avant tout.
Des bancs de pierre décoraient toutes ces portes ; le soir, sur ces bancs, venaient s'asseoir les maîtres, les serviteurs et les enfants ; les femmes jasaient, filant, travaillant, s'interpellant d'un côté à l'autre de la voie, arrêtant les camarades, causant de leurs affaires, et peut-être un peu de celles des autres. Une fraternité nécessaire résultait de ce mode nouveau de vivre : le peuple redevenait ce qu'il était autrefois, railleur, curieux et bavard, plein d'entrain, plein de joie ; vrais fils des Gaulois de Posidonius et de Diodore de Sicile.
« L'architecture, dit l'auteur du Dictionnaire raisonné, n'est qu'un reflet permanent de la tendance d'une race à chaque phase de sa vie dans l'histoire. »
On trouve encore par-ci par-là, dans les vieilles cités nationales, des restes de maisons de ce temps, qui permettent de les reconstituer assez complètement pour se faire un concept très exact de l'habitation civile de nos ancêtres à cette époque.
Nous avons cité Gluny : des rues entières existaient encore il y a quelques années; les frises en sont conservées dans les salles basses du musée. On voit encore en place quelques-unes des maisons construites par les disciples de Bernon.
LES CLUNISIENS
Chartres a deux ou trois édifices de l'époque romane ; Saint- Gilles, dans le Gard, possède une maison du xn<= siècle à plusieurs étages ; Limoges en laisse voir plusieurs , très bien conservées ;
Fig. 336. - Maison romane à Clermont-Ferrand ; rue dos Chaussetiers et rue des Petits-Gras.
Metz en montre une, ornée d'un donjon, comme un château fort. Nous donnons ici (fig. 336) celle de la rue des Chaussetiers, formant l'angle de la rue des Petits-Gras, à Clermont-Ferrand, et le logis dit de l'Arquebusier, à Dol de Bretagne (fig. 337), développant ses arcades cintrées sur la petite place où se voient une foule de demeures
de différentes époques, toutes plus curieuses les unes que les autres. Malgré des adjonctions modernes, on retrouve là un cachet tout original qui vous reporte quand même, sans trop d'effort d'imagination, au temps oij ces pierres noires, ces fenêtres rondes et ces boutiques ornées de chevrons brisés, laissaient sortir de leur huis si
Fig. 337. — Maison romane, à Dol de Bretagne.
modeste les francs-bourgeois qui domptèrent, par leur patience et leur énergie, la grande ennemie de la vraie France, la terrible et farouche féodalité seigneuriale. Quant à ces nobles seigneurs, si nous voulons nous faire une idée juste de leurs repaires, il faut jeter les yeux sur les hautes collines, où, comme des aigles féroces, ils bâtirent leur nid de granit, hommes de proie, ne descendant de ce triste séjour que pour piller et dévaster à qui mieux mieux le pays dont ils se disaient les maîtres.
Lorsque, à Valence, on prend, pour se rendre sur les rives du Rhône, la petite rue remplie de vieilles marches irrégulières qui conduit de la haute ville à la basse, au-dessous d'arcades servant de
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contreforts aux maisons, on aperçoit à l'horizon, sur les derniers pitons des montagnes de l'Ardèche, une silhouette fantastique (fig.338). C'est le château de Crussol, planté là par la famille ducale d'Uzès-
Fig. 338. — Vue du château de Crussol, prise d'une rue do Valence.
Crussol, au xu"" siècle ; la place en est admirablement choisie pour le refuge imprenable d'un grand chef de bandes.
Après avoir traversé le fleuve, à mesure que l'on s'approche de ce gigantesque débris, on éprouve comme une sorte d'angoisse. Ces formidables rochers vous écrasent (fig. 339j. Si l'on gravit pénible-
ment l'étroit sentier qui mène au sommet de la montagne, bientôt apparaissent, aux yeux étonnés du voyageur, d'innombrables remparts serpentant partout sur les fiances de la colline. Deux grosses tours masquent l'entrée de l'immense forteresse. C'est funeste, sauvage, sanglant et mystérieux.
Fig] 339. — Vue du château do Crussol, près de Valence.
L'histoire se tait sur les exploits des premiers possesseurs de ce fief; elle n'a gardé le souvenir que d'un certain sire de Crussol, surnommé le Capitaine d'acier, terrible partisan qui, dans le xvi° siècle, massacra les calvinistes du pays avec une frénésie digne de ses ancêtres, quand ils tuaient les manants et les serfs, quand ils pillaient les caravanes et détroussaient les marchands, aux glorieuses époques de leur domination souveraine sur toute la contrée.
LES CLUNISIENS
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Ce Capitaine d'acier, en 1580, fit de ce castel sombre son quartier général ; il a laissé dans le pays un souvenir aussi monstrueux que celui du baron des Adrets ou du terrible Charles de Montbrun.
Le peuple, derrière ces tourelles aujourd'hui démantelées, où souvent il égare, tranquille maintenant, ses pas songeurs, place tou-
Fig. 340. - Vue du château de Crussol, prise de l'ancien lit du Rhône.
jours un Barbe-Bleue quelconque trônant là dans sa cruauté froide, avec un cortège de victimes pendues dans tous les coins de son horrible séjour. Crussol prête, plus que toute autre ruine, à ces légendes funèbres, symboles vrais des actions barbares de ceux qui choisirent ces sommets pour y dissimuler en paix leurs monstrueuses fantaisies.
Il peut servir de type aux châteaux forts du xn° siècle. On l'a
depuis souvent remanié ; plusieurs enceintes nouvelles se sont ajoutées successivement à celle de l'ancien donjon des premiers jours, sans rien ôter pourtant à celui-ci de son aspect féroce. Aujourd'hui, l'herbe croît partout sur ces ruines et, seuls, des corbeaux noirs ha-
Fig. 311. — Le château Gaillard, aux Andelys.
bitent ces murailles, lançant au loin dans l'air leur cri rauque et sinistre.
Lorsque, en descendant de cette orgueilleuse citadelle, le voyageur jette en arrière un coup d'œil navré, il se dit qu'il fallait vraiment avoir le cœur ceint d'un triple airain pour se plaire en un lieu si lugubre et si triste (fig. 340).
De là-haut les ducs d'Uzès pouvaient se croire au-dessus de l'humanité ; ils en étaient, en effet, séparés par toute la distance qu'il y avait alors entre un seigneur féodal et un homme.