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Et qu'on ne vienne pas nous dire que cette permanence dans la tradition des ancêtres venait de la pauvreté, car nous répondrions par un exemple tout moderne.
Les paysannes de nos campagnes ne sont certes pas millionnaires ; mais elles jouissent à l'heure qu'il est d'un certain bien-être,
Fig. 3j6. — Fommos do la cour au xiie siècle. — Servante apportant à laver. — D'après les manuscrits de la Bibliothèque nationale.
et pourtant, depuis combien de siècles conservent-elles, avec un entêtement tenace les coiffures qu'avaient portées leurs mères.
Pourquoi trouvez-vous encore le fm ruban de velours sur la grecque des Arlésiennes ; le serre-malice, autour du front des Auvergnates; le délicieux capo de dentelles, sur la tête des filles d'Uzel ; et le higouden, sur celle des femmes de Pont-l'Abbé ?
C'est qu'il est une race en France qui est, malgré tout, la race antique, la vraie nation. Après les revers, après les écœurements, quand on revient forcément à elle, on la retrouve toujours vivace et saine.
LES CLUNISIENS
Cette race se nomme le Peuple, et l'avenir, quoi qu'on fasse, est à lui quand même. Elle n'a pu se reconnaître encore au milieu des révolutions incessantes qui ont agité la patrie ; mais il viendra un jour oij la Gaule se retrouvera et, ce jour-là, comme disait le grand vaincu d'Alise, l'immortel Vercingétorix : « L'univers lui-même, s'il se liguait contre elle, ne pourrait lui résister. »
Fig. 357. — Évêque du xne siècle ; d'après la Bible latine do l'abbaye Saint-Martial
de Limoges.
Chose curieuse, au milieu des toutes les manifestations étrangères d'un art antifrançais dont on inonda notre sol à cette époque et qui faillirent engloutir pour jamais l'esprit national, il est une tradition qui fut scrupuleusement respectée et que n'atteignirent nulle part en France ces influences néfastes.
Nous voulons parler du culte des morts.
Nous avons vu ce culte resté gaulois en pleine domination romaine, dans les stèles de Dijon; nous l'avons retrouvé presque celtique de formes sous les Mérovingiens , dans les leclis armoricains. Au xn" siècle, il reparaît, aussi pur qu'aux temps anciens, symbolisant ses croyances dans des formes identiques à celles qu'il employait au temps
des Antonins ; se servant toujours de signes semblables à ceux qu'il traça jadis sur les dolmens et les menhirs des temps primitifs.
Des tombeaux couverts de bas-reliefs, représentant des chasses comme au temps de Jovinus de Reims, vont nous en montrer la tradition sainte gardée naïvement en pleine ère chrétienne. Des cer-
Fig. 358. — Etienne de Muret, abbc de Grandmont, conversant avec saint Nicolas. D'après un email du Musée de Cluny.
cueils de pierre chargés d'emblèmes significatifs comme à l'époque à'Appia Augusta ou de Lepidus le Bourguignon (voy. t. I*"", p. 508), nous la feront voir tout aussi apparente en 1150 qu'en 380.
Plus loin enfin, de véritables pierres levées, devenues des lanternes des morts, nous en laisseront suivre la trace, en se dressant à leur tour dans les cimetières catholiques, comme jadis les peulvans indicateurs sur la lande d'Erdeven ou de Garnac.
Etudions ces divers monuments; ils serviront de complément à la rapide esquisse que nous avons essayé de tracer des différentes évo-
LES GLUNISIENS.
lutions de l'art français au temps des clunisiens, à l'heure de l'affranchissement des communes.
M. de Gaumont, dans son Abécédaire d'archéologie, donne un tombeau que conserve actuellement le musée de Niort (fig. 362 et 363), sur lequel se trouve une chasse semblable de tous points à celle des sarcophages d'Arles et du Louvre.
Fig. 359. — Job et sa fcmrac sous les traits de deux bourgeois du xiie siècle ; d'api'ôs un manuscrit de la Bibliothèque de la Sorbonne. {Arts somptuaires.)
D'un côté, une femme à cheval poursuit, à travers des rinceaux de formes variées, un animal qui va se précipiter dans une sorte d'engin tendu par un homme au milieu d'une forêt fantastique ; de l'autre un chasseur, posté au milieu de feuillages bizarres, vise de son arc une bête fuyante, pendant qu'à cheval encore un seigneur s'avance, le faucon au poing, prêt à lancer l'oiseau de proie sur une victime invisible.
Faut-il voir dans cette analogie entre les deux âges une persistance des rites funéraires suivis par les païens, qui donnaient en
l'honneur des morts des spectacles de chasses dans les cirques et faisaient reproduire ces scènes sur les coffres de pierre des défunts, pour indiquer a leurs descendants que toutes les formes de respect avaient
Fig. 360. — Costume des paysans du xiic siècle ; d'après les vitraux et les manuscrits.
été remplies dans les cérémonies funèbres ? - Nous ne le pensons pas.
Au xif siècle, on déterra un très grand nombre de cercueils romains, dont on décora les églises chrétiennes.
LES CLUiNISlENS.
Au musée da Pay-en-Velay, on peut voir un de ces grands coffres qui a servi longtemps de maître-autel dans une église des environs de la ville; à Glermont-Ferrand, dans la chapelle des carmes déchaus-
Fig. 361. — Costume de paysans et do gens da peuple au xiie siècle ; d'après les vitraux si les manuscrits. — Dessins de M. Ferré. {Arls sompluaires.)
ses, près du cimetière, un sarcophage antique est encore utilisé pour le même usage.
Voyant des chasses sur tous ces monuments, par habitude inconsciente peut-être, par interprétation naïve des plaisirs réservés aux
morts dans leur paradis, qu'ils ne consentirent jamais à rêver nuageux et judaïque, les hommes de ce temps reproduisirent à leur
Fig. 362. — Tombeau do Saint-Scurin, à Bordeaux. — Détails du tombeau du Musée de Niort.
tour, poussés par le seul esprit d'imitation, sur les tombes de leurs parents des courses de chasseurs dans des bois merveilleux. Voilà,
Fig. 363. —Tombeau du xii» siècle, conservé au Musée de Niort. — Autre tombeau de la même époque, conservé au Musée de La Rochelle.
ce nous semble, la seule interprétation possible de ces bas-reliefs. La constatation d'un usage aussi antique, renouvelé si pieuse-
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ment, n'en était pas moins utile à faire, et c'est pour cela que nous avons cru devoir en dire un mot à cette place.
Le second sarcophage que signale M. de Gaumont est actuelle-
Fig. 334. — Lanterne des morts, à Chàteau-Larcher (Vienne).
ment déposé au musée de La Rochelle. Il a été trouvé à Lalleu, dans la Charente-Inférieure*. Celui-là consacre positivement un usage purement gaulois, dont nous avons déjà parlé plusieurs fois dans le cours de cet ouvrage : celui de placer au-dessus du mort l'outil de sa profession.
1. Le premier a été transporté à Niort du chùteau de Javarsay, où il avait séjourné quelque temps. On n'en connaît pas la provenance directe.
Un marteau est sculpté en relief sur la pente du cénotaphe ; le même marteau est reproduit d'une façon très distincte sur la face postérieure du monument '.
Il nous suffit de rappeler que toutes les stèles gallo-romaines du musée de Bordeaux sont pleines de ces marques caractéristiques : balances, paniers, épées et boucliers, buires, truelles, tenailles et chaudrons ;
Que, sur les dalles françaises et cornouaillaises, nous avons vu se dessiner des clefs, des poissons, des ciseaux, des compas, des arcs, des flèches, etc. ;
Que, dans les tombes champenoises enfin, près du mort lui-même, on déterre journellement encore des poignards, des épées, des lances, des colliers, des bracelets, à côté de poteries de toute forme et de toute espèce.
C'est donc ici un usage particulier à la race, usage qui subsista constant et toujours le même à travers les âges. Avec le tombeau de La Rochelle, nous touchons le vrai tuf des aïeux.
Mais il est un édicule qui, mieux encore que ces bas-reliefs, montre la persistance du génie national dans la tradition des rites funéraires : c'est celui que l'on désigne d'ordinaire sous le nom de Lanterne des morts.
Ce petit édifice se compose d'une pile creuse de pierres, terminée à son sommet par une sorte de pavillon ajouré, où s'accrochait une lanterne destinée à signaler de loin la présence d'un cimetière (fig. 364 et 365).
« Les provinces du centre et de l'ouest de la France, dit Violletle-Duc, conservent encore un assez grand nombre de ces monuments, pour faire supposer qu'ils étaient jadis fort communs. Peut-être doit-on chercher dans cette construction une tradition antique de la
1. Le marteau pouvait être une arme de guerre, Charles-Martel l'a bien prouvé, comme aussi le signe d'un sculpteur ou d'un architecte. Viollet-le-Duc, dans son Dictionnaire, donne une vingtaine de spécimens de marteaux d'armes qui ne sont pas sans analogie avec celui du tombeau de La Rochelle. Nous n'osons nous livrer à aucun commentaire sur la croix, le bouton et l'ornement qui accompagnent le marteau. Toute interprétation à ce sujet nous semblerait aujourd'hui trop hasardée.
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Gaule celtique. En effet, ce sont les territoires où se trouvent des pierres levées, les menhirs, qui nous présentent des exemples assez fréquents de lanternes de morts. [Fanal, phare, pharus ignea). Or,
Fig. 365. — Lanterne dos morts de Ciron (Indre).
les menhirs étaient des pierres consacrées à la lumière, au soleil; quelques-unes passent même encore pour s'éclairer d'elles-mêmes à certaines nuits solennelles: Saint-Jean, solstice d'été; Noël, solstice d'hiver, et guérissent les malades qui se font porter à leur pied à ces époques saintes. C'est toujours la pierre de la vie. On peut donc en conclure que les lanternes des morts ont été érigées sur le sol celtique
pour perpétuer une tradition fort antique, modifiée par le christianisme. » [Dictionnaire d' architecture , t. YI, p. 156.)
Nous croyons inutile de rien ajouter à cette interprétation du maître; venant de nous, on aurait pu la croire un peu entachée de parti pris; venant de lui, nous espérons qu'on ne la contestera plus désormais.
Et nous voilà revenus à cette éternelle trace de vieux sang gaulois, que nous nous efforçons de faire revivre partout où nous croyons l'apercevoir.
Oui, placer la lumière dans la mort, mettre un cierge près d'un cadavre, ce n'est pas tranquilliser les vivants, comme on veut stupidement nous le faire croire aujourd'hui ; c'est, en remontant à la vraie signification du rite, faire briller au ciel la fameuse étincelle de Cyrano de Bergerac, symbole de l'âme, s'élevant toujours, jusqu'à ce qu'elle se confonde avec « Celui qui règne dans les cieux. »
C'est accomplir chrétiennement le grand sacrifice à'Agni, le régénérateur des morts, puissance universelle, intelligente et libre, dont la flamme est le signe visible :
In "priyicipio lux erat Verhum,
comme disaient au xvi" siècle les savants de la Renaissance.
C'est faire enfin à celui de qui tout procède la sublime prière de l'immortalité et traduire magnifiquement le vrai sens de la triade bardique.
TRI CHYNRYFOEDION, Y VYDD :
DYN. RIIYDDYD A GOLEUNL
Trois choses sont primitivement contemporaines du monde : L'homme, la liberté, la lumière. [Mystères des bardes de l'île de Bretagne, par Adolphe Pictet, triade XXII, p. 51.)
Pourquoi donc avons-nous été élevés dans la haine des nôtres? Pourquoi les leçons grecques, latines et judaïques nous ont-elles fait complètement oubher les traditions des aïeux ? Viennent les savants
qui nous les expliquent à nouveau, et nous les bénirons de grand cœur; car nous nous sentons malgré tout, au fond de l'âme, une vénération profonde pour ces grands méprisés, qui sans Rome, sans Byzance, sans Jérusalem, et peut-être malgré elles, ont fait de notre patrie, La France, le plus beau royaume du monde, comme disait Jeanne Darc, après celui du Paradis.
Fig. 366. — Plat émaillc de l'hôtel de ville de Saint-Antonin (Tarn-et-Garonne).
Pl. VII.