‹ L'art nationalChapitre 40 sur 88 · ABBAS : GILBERTUS : FECIT : ME : FIERI · texte numérisé non relu

ABBAS : GILBERTUS : FECIT : ME : FIERI

Or cet abbé Gilbert fut élu en 1240 et mourut en 1255. Ce fut l'année même de sa mort, et sur ses instances, que l'évêque d'Evreux, Jean d'Aubergenville, renferma dans des châsses d'argent doré les corps de saint Taurin et de saint Landulfe, enfin rendus, après des pérégrinations sans nombre, à leur cher troupeau .

Pierre de Montereau mourut en 1266. On pourrait donc lui attribuer le plan de ce délicieux bijou, à cause même de l'analogie qu'on y rencontre dans les détails d'architecture avec le superbe reliquaire de saint Louis. Mais comme, au xm® siècle, on vit éclore partout en France d'innombrables chefs-d'œuvre, naissant du sol, « comme on voit au printemps toutes les régions d'un hémisphère fleurir ensemble » [Mélanges, t. II, p. 8), il est loisible de lui donner pour auteur tout autre maître de ce temps. Pourtant, plus on l'analyse, plus on y retrouve un air de famille, qui le rend complètement frère de l'œuvre admirable du Palais de Paris.

Comme ici, nous avons une vraie châsse dans toute l'acception du mot, qui ne possède aucun caractère oriental ; on peut en conclure .que son pendant dans la Cité de Lutèce était de même une œuvre nationale, admirablement adaptée à une destination fixée d'avance, et qu'elle était aussi peu turque que possible.

Autrefois, la Sainte-Chapelle se détachait, complètement dégagée dans son ensemble, entre les deux grandes cours du Palais ; la cour du Mai et celle à laquelle elle donnait son nom, profilant ses clochetons, ses galeries ajourées et les découpures de ses frontons aigus, d'un côté sur la grande façade de l'ancien logis des rois de France, près duquel se dressait l'arbre planté tous les ans par les clercs de la Basoche ; de l'autre, sur le magnifique escalier de la Cour des comptes, détruit, hélas, par le feu, en 1737. On l'apercevait alors de partout, au-dessus des pignons étroits des maisons de la rue de la Barillerie et des portes à tourelles qui défendaient l'entrée de la résidence royale du côté d»la ville.

L'amour de la régularité et de l'alignement commença sous Louis XYI son ensevelissement, aujourd'hui complet.

Lorsque le sieur des Maisons conçut le plan magistral de la cour parfaitement carrée, que ferme la belle grille dorée qui se dresse au devant de la rue de Lutèce, anciennement rue de Constantine, il fit d'abord abattre sans pitié un édifice à trois étages, construit par Pierre de Montereau pour servir do sacristie à son église ; édifice oii le roi saint Louis avait déposé jadis le trésor des chartes de la couronne.

Les stupides galeries qu'on voit en ce lieu de nos jours, et qui se terminent, sur la façade de la rue, par un fronton grec très prétentieux, remplacèrent l'annexe du xni" siècle et commencèrent à masquer en partie le sanctuaire du fils de Blanche de Gastille. Depuis, on a continué à enfermer l'œuvre de maître Pierre dans des édifices d'une banalité que rien n'égale : toitures plates, cheminées hautes, fenêtres carrées, portes basses, soupiraux étranglés, caves obscures, prisons infectes, postes, geôles, violons, etc. ; cabinets de juges d'instruction, couloirs mesquins, salles correctionnelles, que

sais-je? Architecture de chats fourrés, sans goût, sans lignes, sans harmonie, sans prestige; bâtisses écœurantes, qui vous énervent et vous assomment par leur lourdeur et leur constante régularité.

Un de ces jours, on va dresser devant la belle façade du xv* siècle qui regarde l'occident la nouvelle entrée, plus ou moins louche, de la préfecture de police. Ce sera le comble !

Dès maintenant, pour apercevoir en son plein l'ensemble du monument de saint Louis, on est forcé de se placer au bout du pont Saint-Michel, sur la rive gauche de la Seine (fig. 383).

Triste destinée d'un objet d'art si finement travaillé, qui ne ressemble plus aujourd'hui qu'à un prince de haute lignée fourvoyé en mauvaise compagnie de robins crasseux et malpropres.

Heureusement qu'il nous est encore permis de pénétrer sous ces voûtes si légères et d'y savourer en paix les idéales conceptions décoratives des artistes parisiens, créateurs de cette magnifique renaissance du xnr siècle. Heureusement que nous pouvons encore venir y relire avec amour les superbes histoires racontées sur les vitraux par les peintres contemporains, histoires refaites avec tant de zèle par le savant Henri Gérente, dont l'illustre Steinheil continua si bien le travail. Pourvu qu'on ne remplisse pas de nouveau ce saint lieu de nouveaux casiers judiciaires ! A quoi ne peut-on point s'attendre, quand on tombe aux mains des chicanoux ?

Nous venons d'analyser sommairement une œuvre toute particulière de ce temps et de voir ce que l'art nouveau, dans sa première efflorescence, pouvait fabriquer pour un roi. Le très saint homme avait demandé une châsse. Maître Pierre lui fit un écrin superbe où le dévotieux pèlerin Louis enferma pieusement les trésors sacrés qu'il eût payés de son sang. Chaque jour, il put venir se prosterner avec une joie sans pareille devant ses chères reliques, et se recueillir divinement en ce sanctuaire si parfaitement fait pour son âme candide et pure.

Il nous reste à étudier, à cette heure, ce que fit ce même art pour un peuple tout entier.

A deux pas du palais de saint Louis, d'autres ouvriers, en cette

même année 1248, remuaient aussi des blocs énormes. Tout un concours d'hommes, de femmes, d'enfants, de vieillards, se ruaient au travail, grimpant les échelles, hissant la chaux, le bois, le fer, s'attelant à des chariots, faisant grincer sur les poulies d'innombrables cordages. Les marteaux retentissaient partout dans le chantier, frap-

Fig. 383. — La Samte-Chapelle du Palais. Vue prise sur le boulevard Saint-Miehcl (1882).

pant la pierre dure avec une énergie surhumaine ; les haches de fer faisaient éclater les troncs d'arbres, équarissant partout les fermes et les chevrons des charpentes, et tout cela se passait, dit un chroniqueur du temps, Haymond, abbé de Saint-Pierre-sur-Dive, dans un pieux silence de la bouche. On n'entendait aucun murmure ; nulle dispute ne s'élevait au milieu de cette troupe : c'était un vœu qu'on accomplissait, celui de travailler de ses propres mains à la construction de son église. Il fallait somptueusement loger Notre-Dame (fig. 384).

Au xiii^ siècle, écrit Viollet-le-Duc , l'érection d'une cathédrale était un besoin, parce que c'était une protestation éclatante contre la grande ennemie, la féodalité.

« Quand un sentiment instinctif pousse ainsi les peuples vers un but, ils font des travaux qui, plus tard, lorsque cette sorte de fièvre est passée, semblent être le résultat d'efforts qui tiennent du prodige. »

C'est l'alliance nouvelle de la race ressuscitée , s'unissant loyalement avec la royauté , dans l'unique et constante pensée de former pour cette dernière l'unité monarchique, mais par contre de créer, pour elle, une nationalité puissante et invincible, qui a fait surgir alors les grandes églises du nord de la France.

« Certes, continue l'auteur du Dictionnaii^e cV Architecture , ce sont des monuments religieux; mais nous avons le droit de voir en elles des édifices nationaux. Le jour où la société française a prêté ses bras et donné ses trésors pour les élever, elle a voulu se constituer et elle s'est constituée.

» Les cathédrales duxu*^ et du xni'' siècle sont donc, à notre point vue, le si/iubole de la nationalité française^ la première et la plus puissante tentative vers l'unité. Si, en 1793, elles sont restées debout, sauf de très rares exceptions, c'est que ce sentiment était demeuré dans le cœur des populations, malgré tout ce qu'on avait fait pour l'en arracher. » (Viollet-le-Duc, t. II, p. 281.)

Oii voyons-nous, à cette époque, s'élever les grandes cathédrales? C'est dans des villes telles que Noyon, Soissons, Laon, Reims. Amiens, qui toutes avaient les premières donné le signal de l'affranchissement des communes; c'est dans la vieille capitale de l'Ile-de- France, centre du pouvoir monarchique, Paris. — C'est à Rouen, centre de la plus belle province reconquise par Philippe-Auguste. — C'est à Chartres, le grand milieu de la race celtique. Nous ne pouvons entreprendre ici l'étude des magnifiques sanctuaires que nous venons de citer, non plus que celle des superbes temples de Meaux, de Cambrai, d'Arras, de Tours, de Séez, de Coutances, de Rayeux,

tous commencés sous le règne du glorieux fils de Louis VII et terminés vers la fin du gouvernement de saint Louis.

Suivre le chemin de cet art qui, fier de ses principes nouveaux, en dehors de toutes les règles établies jusque-là, vient planter ses édifices au delà des frontières du domaine royal, aux extrémités mêmes

Fig. 38-1. — Notre-Dame de Paris et le palais épiscopal; d'après une ancienne gravure.

de la France actuelle, comme on fixe ses bannières au milieu d'une cité gagnée, serait chose merveilleuse, mais qui nous paraît audessus de nos forces. Laissons à d'autres le soin de décrire la Champagne intellectuellement vaincue, élevant, à l'instar de Paris, les basiliques de Reims, de Ghâlons et de Troyes; la Bourgogne et le Bourbonnais domptés, dressant les cathédrales d'Auxerre, de Nevers et de Lyon ; la Bretagne elle-même, subjuguée, lançant dans les airs les clochers de Saint-Pol. Il y a là tout un livre à faire, et nous ne pouvons ici qu'en indiquer un plan vague.

Contentons-nous d'analyser une seule de ces œuvres sublimes, et prenons, sinon la plus belle, du moins une des plus complètes, Notre-Dame de Paris' (fig. 385).

Lorsque, après un long séjour à l'étranger ou dans le fond de quelque province éloignée, on retrouve enfin sa vieille Lutèce, et que, errant à travers les rues de la capitale, tout joyeux de fouler à nouveau le solde la patrie, on pénètre sur cette place du Parvis, que les anciens avaient ainsi nommée du mot Parac^wws (Paradis), parce qu'ils ne trouvaient rien de plus beau dans ce monde que la magnifique façade qui le terminait, fût-on le plus sceptique des hommes, devant cette affirmation sublime de la foi de tout un peuple, on s'incline et l'on admire.

Savez-vous pourquoi? C'est que cette foi, on le sent surtout alors, était souverainement humaine, et rien de ce qui est marqué de cette griffe, VJmmanité, ne peut laisser impassible un être vivant sur la terre.

A Notre-Dame, tout est immense.

On dirait l'œuvre d'une race de géants oubliés qui, sortant tout à coup de leurs tombes, se remettent à vivre d'une vie nouvelle.

La Sainte-Chapelle n'était qu'un bijou, ciselé pour le plaisir des yeux par un artiste d'un admirable talent. Notre-Dame est une conception de génie, créée par l'esprit concentré d'une multitude pour l'expression de la pensée d'une nation tout entière.

Elle est en architecture, au délicieux sanctuaire du Palais, ce que le Parthénon est à VJErechtheum ou au monument de Lysicrate; ce que les Pyramides sont au temple de Philœ, ou les ruines d'Angor au Tadj d'Agra.

Quand on veut essayer de la lire, sans parti pris, en tâchant de

1. L'idéal d'une c.ithcdrale gothique, d'après un vieux dicton populaire, serait un édifice composé du chœur de Beauvais, de la nef d'Amiens, du portait de Reims et des clochers de Chartres.

Toutes sont conçues sur un plan à peu près semblable, décorées selon les principes d'une règle adoptée généralement par tous les maîtres divers qui en dirigèrent la construction. Celle qu'on lit le plus facilement, surtout depuis sa restauration, c'est encore Notre-Dame de Paris ; c'est pour cela que nous l'avons choisie de préférence comme type du temple français à cette époque.

s'immiscer de cœur et d'âme dans l'esprit des hommes qui la dressèrent, on est saisi pour eux d'un respect profond.

Qu'est-ce, en effet, dans le fond, que cet admirable poème?

L'idéalisation de la femme d'un charpentier, que l'on proclame reine et que l'on couronne à la face du monde ; — l'apothéose du

Fig. 385. — Vue de Notre-Dame de Paris, prise du boulevard Saint-Michel.

symbole le plus pur de la famille, de la nourrice, divine gardienne du foyer, que l'on assied sur un trône royal, en dépit de la loi saliquedes Mérovingiens et des mépris judaïques des prélats byzantins pour le sexe inférieur ; — interprétation nouvelle et superbe de l'Evangile asiatique par des Gaulois de l'antique race.

Nous avons vu ce que les docteurs carlovingiens avaient fait jadis du seigneur Dieu : un orgueilleux cavalier, foulant aux pieds de sa monture des esclaves humiliés et vaincus. Tout à l'heure, nous étudierons le caractère nouveau que donnèrent au Fils de l'homme les

francs bourgeois des communes, encore en lutte violente avec les suzerains féodaux de toute espèce qui prétendaient les asservir quand

même.

Quant à la Vierge, ces mêmes hommes ne virent jamais en elle qu'une Mère sublime ; ils divinisèrent alors avec une immense joie cette humble créature, expression franche de leur religion naturelle, et la proclamèrent hautement souveraine avant tous : Regina cœli, la Reine du ciel', sans se préoccuper des subtilités scolastiques qu'on voulait malgré eux introduire dans leur esprit et dans leurs habitudes.

Les innombrables sujets qu'ils rapprochèrent de cette image si superbe sont, à les bien regarder, encore plus naturalistes peut-être que leur Vierge elle-même ; nous allons pouvoir le constater plus amplement dans les pages suivantes.

Ils ne s'y trompèrent pas, les hommes de 1789.

Lorsque, excités par les fanatiques qui grouillent toujours dans l'écume des premiers flots révolutionnaires, on prétendit exiger d'eux la destruction radicale des « gothiques simulacres » qui étaient censés représenter partout dans ce temple le triomphe de la féodalité, le citoyen Chaumette, dans une séance de la Commune de Paris, au mois de brumaire an II, réclama l'intervention de la science, pour conserver dans ce monument de la Cité qu'on voulait mutiler sans merci ce qu'avaient jadis écrit là les ancêtres. Dupuis, l'auteur de VOrigine des cultes, fat adjoint, après une délibération solennelle, à l'administration des travaux publics, et c'est à lui que nous devons de pouvoir contempler encore les sculptures intactes des porches de la basilique que n'avait pas respectées Soufflot, l'architecte patenté de Louis le Bien-Aimé ^.

\. Voir la prière commençant par ces mots : Regina Cœli, dans l'Ane d'ov d'Apulée {Lusus Asini, liv. XI, ii). On sait combien les rites mystérieux dlsis avaient eu d'influence en Gaule, à cause de leurs rapprochements directs avec les triades druidiques. A la fin du paganisme, l'idée d'une reine du ciel était dans toutes les mémoires et dans tous les cœurs du peuple à cette époque ; elle se maintint plus pure, mais toute aussi puissante, avec le christianisme. 11 n'est donc pas étonnant de retrouver, au xin" siècle, cette légende de la Reine du ciel traduite d'une façon sublime par la race antique, qui revenait alors à la lumière. De plus amples rapprochements nous semblent inutiles.

2. On sait que ce fut sous le règne de Louis XV que le célèbre architecte Soufflot fit dispa-

Page 1