LAPIS DOMUM DO.MINI DESTRUIT LAPIS ASTRUIT
« Une pierre a détruit le temple du Seigneur; une pierre l'a refait. »
La traduction est peut-être un peu subtile. Quant à saint Jean, l'une de ses fêtes tombant au solstice d'été, l'autre au solstice d'hiver,
on s'explique naturellement le respect qu'il dut s'attirer en Gaule à l'origine du christianisme '.
Telle est dans son ensemble la Porte de la Vierge.
L'effet général en est saisissant. Après les fantastiques visions du xii® siècle, il semblerait qu'ici apparaît une religion nouvelle, sans mysticisme, sans rêveries extranaturelles, expression superbe du vrai culte de l'humanité, transformé par la parole sainte de la grande victime des Pharisiens de tous les temps.
L'apothéose de la Vierge avait été tentée d'autre sorte, dans la porte qui s'ouvre au-dessous de la tour du Sud, qu'on nomme d'ordinaire la Porte Sainte- Anne.
On sait que cette ouverture devait servir d'entrée principale au sanctuaire que venait de construire Etienne de Garlande; Maurice de Sully, agrandissant de plus du double le plan modeste de cet archidiacre, utilisa les matériaux déjà placés en ordre, et nous avons ainsi, par ce fait, l'explication naturelle d'une œuvre du xn® siècle, intercalée, pour ainsi dire, dans la grande construction du xni®.
Comme à la porte de la Vierge, le tympan de la Porte Sainte-
L Nous ne pouvons entreprendre ici l'explication complète des sujets qui accompagnent ces statues. Chaque ornement avait dans l'œuvre commune, à cette époque, une signification déterminée ; nous nous contenterons donc de dire, à propos des supports de nos saints, que saint Denis marche sur son bourreau, armé de la hache qui le tua ; que les deux anges qui l'accompagnent foulent aux pieds, l'im un lion, l'autre un monstre ailé, symboles de la victoire du bien sur l'esprit du mal. Constantin, de son côté, écrase un chien surmonté d'un oiseau, signe du triomphe du christianisme sur la religion païenne. En face, saint Sylvestre anéantit une ville, ornée de tours nombreuses, Byzance la maudite. Saint Etienne dompte un Juif, tenant encore en main la pierre qu'il lui lança le jour de son supplice. Geneviève triomphe d'un démon, frère de celui qui, près de sa tète, cherche ù éteindre le flambeau de sa virginité; et saint Jean enfin pousse du talon Hérode, qui le sacrifia si bestialement h Salomé la danseuse.
Les petits bas-reliefs qui se dessinent dans les arcatures placées au-dessous des statues ont de même une signification symbolique. Sous Constantin, un roi rend hommage à une femme assise sur un trône : c'est l'empereur s'humiliant devant l'Église. Sous les anges, on distingue le combat des légions célestes contre les démiins orgueilleux. Sous saint Denis, le sculpteur a placé la scène de la décapilalion du noble prélat. A droite, saint Sylvestre entretient un souverain qui ne peut être que l'empereur, son contemporain; sainte Geneviève rend la vue à sa mère; saint Etienne reçoit la palme du martyre ; et, sous la figure de saint Jean, enfin, la fille d'Hérodiade porte triomphalement sur un plat la tête du Précurseur.
Nous donnons ces explications d'après Vîlincraire de M. de Guilhermy. Elles nous semblent parfaitement justifiées; c'est ce qui nous a engagé à les noter ici pour servir aux chercheurs qui voudront étudier à fond le porche de Notre-Dame. Nous reviendrons plus lard sur le. zodiaque qui décore les montants de ce même porche.
LA RENAISSANCE DU XTll'' SIÈCLE.
An7ie se divise en trois zones ; seulement, au lieu d'une idée simple, d'une scène unique admirablement distribuée, on ne voit ici qu'une série de sujets variés, qui se bornent à retracer simplement l'histoire de l'épouse de Joseph et de sa mère, la femme du patriarche Joacbim.
Fig. 386. — Tympan de la Porte du Jugement, à l'église Notre-Dame de Paris.
Ce sont d'abord les fiançailles du charpentier qui se lisent au premier rang. Joseph est représenté en vieillard barbu, qui fait à cheval son entrée en scène ; il tient en main sa baguette miraculeusement épanouie, signe du choix mystérieux du Père de toutes choses; les prétendants évincés, au nombre de quatre alignés dans la voussure, contemplent piteusement leur bâton veuf de toute fleur.
Puis viennent le mariage célébré par le grand prêtre, ayant pour témoins les ancêtres ; puis la révélation de l'ange à Joseph, relative à la Conception du Christ; puis la. Présentation SiU temple et, dans les cordons de gauche, la légende de sainte Anne rencontrant son mari sous la voûte de la porte d'Or, à l'entrée de la cité sainte, mystique composition sur laquelle il y aurait bien des remarques à faire, si nous en avions le loisir.
A la seconde zone, on distingue les principaux actes de la vie de Marie, présentés sans apparente transition : — la Purificatio7i, — V Annonciation^ — la naissance du fils de Dieu dans la crèche, avec le bœuf et l'âne, — V Adoration des bergers et le pèlerinage des Rois Mages.
Au-dessus, dans l'ancienne voûte romane, façonnée plus tard en ogive, apparaît l'antique Vierge assise, dont nous avons donné un dessin à la page 390 du présent volume ; elle tient son fils placé dans son giron ; de sa droite, l'enfant bénit le monde ; sa gauche repose sur un livre ouvert, celui de la nouvelle loi. — Une niche, vraie coupole byzantine, isole ce groupe, près duquel se dressent deux chérubins maniant des encensoirs ; à droite, on distingue un roi agenouillé, qui est, dit-on, Louis VII ; à gauche, un évêque debout, Maurice de Sully, accompagné de son secrétaire, dicte l'acte de consécration de l'église à la Vierge mère.
Dans la voussure, un cordon d'anges fait brûler des parfums en l'honneur de l'étoile du matin; un autre contient des rois comme au portail du Nord; le troisième renferme des prophètes, qui se montrent mutuellement la fille glorifiée de David, réalisation de leurs rêves ; et le dernier enfin rassemble dans sa courbe harmonieuse des vieillards et des patriarches, qui chantent sur des harpes les louanges de la nouvelle reine de la cité de Dieu.
Sur le trumeau central, saint Marcel, un saint local, enfonce dans la gueule du dragon, qui a choisi pour demeure la tombe d'une noble femme condamnée pour ses débauches, sa crosse vengeresse.
Des deux côtés, huit grandes statues remplissent les panneaux de la porte ; elles représentent saint Pierre et saint Paul, la reine de
Saba et Bethsabée ; David et Salomon, accompagnés de deux autres rois, ancêtres de la Vierge, assistants officiels de la cérémonie de l'intronisation de celle que les offices appellent la cause de notre joie : Causa nostrœ lœtitiœ, de celle qui seule a le droit désormais de trô-
-fn-^T^/T]
Fig..387. — Statue du Christ au porche de la cathédrale de Reims.
Fig. 388. — Statue du Christ de la cathédrale d'Amiens.
ner, en ce monde et dans l'autre, sur le siège de la divine sagesse, Sedes sapientiœ.
C'est toujours l'idée si splendidement traduite à la Porte de la Vierge, mais rendue ici de façon plus naïve, plus rude, avec des poses graves, des reliefs plats, des costumes plissés, des formes conventionnelles encore empreintes du hiératisme des âges qui précédèrent la révolution naturaliste qui provoqua l'érection des cathédrales.
Avec la porte du Centre, dite Porte du Jugement, nous rentrons en plein dans le grand mouvement du xni^ siècle. Ce magnifique chefd'œuvre (fig. 380) est entièrement consacré au Fils de l'homme ; la Vierge y remplit seulement le rôle de médiatrice, que vient de lui attribuer le peuple qui l'a divinisée malgré les papes, les évêques, les clercs, les scribes et les docteurs.
Les prélats du xi*^ siècle, comtes et gouverneurs des cités, avaient vu dans le Christ le seigneur suzerain par excellence ;
Les moines du xu" siècle, dans leurs savantes méditations philosophiques, en avaient fait un législateur ;
Les citoyens libres des villes affranchies duxiii^ siècle, quiavaient encore à lutter contre des tyrannies féroces, le proclamèrent juge souverain.
Les seigneurs, impunément, pillaient le pauvre serf, détroussaient les passants, enlevaient les jeunes filles, et, du haut de leurs donjons, bravaient superbement la juste vengeance des opprimés.
Les princes de toute sorte, vidâmes laïcs et barons ecclésiastiques, jouissaient de la vie, sans remords, se livrant à toutes leurs passions gloutonnes, et traitaient avec le plus souverain mépris les vilains, qu'ils forçaient orgueilleusement de subir leurs moindres caprices.
Dans leur inébranlable croyance à l'immortalité de l'âme, les dédaignés trouvèrent, pour exprimer leur haine profonde à l'endroit de ces rapaces, une formnle d'une énergie magnifique.
Jésus avait dit : « Celui qui s'humilie sera élevé, et celui qui s'élève sera humilié. » — « Les premiers seront les derniers, les derniers seront les premiers ; » et, pleins de confiance dans le roi des doux et des humbles de cœur, dans la parole de celui qui, comme eux, cherchait ses leçons au milieu du calme de la paix des champs, faisait parler les lis et les oiseaux, choisissait ses comparaisons dans les moissons dorées et les prairies verdoyantes et traduisait avec amour le murmure des vents et des ruisseaux, la chanson des feuillages et des fleurs, ils l'établissent arbitre souverain entre eux et leurs nobles persécuteurs.
En arrivant devant les magnifiques églises d'Amiens, de Paris, etc., que voit-on tout d'abord, non pas à une hauteur inaccessible, mais au beau milieu de la porte centrale, tangible à tous , visible à tous, à la portée de la main même des petits enfants portés sur les bras de leurs mères? Le Christ foulant aux pieds deux serpents, tenant en main le Livre ou même le fameux globe impérial ;
Fig. 389. — Le Jugement de lame. Extrait du grand rituel funéraire. Fac-similé d'un papyrus de la collection du docteur Abbott ; d'après un dessin de M. Prisse d'Avennes.
mais simple, modeste, sans couronne, drapé dans sa robe majestueuse (fig. 387 et 388).
Dieu ici s'est vraiment fait homme, et la pauvresse en guenilles peut aussi bien le regarder, lui parler et l'aimer, que le plus fier porteur de heaume ou le plus illustre détenteur de couronne.
Rien de plus superbe que ces nobles statues d'une pureté de contours presque grecque, où l'on retrouve, dans l'expression d'un type, la plupart du temps tout local, un mélange de douceur et de fermeté plein d'une gravité sans tristesse et d'une charité toute humaine, qui vous fait rêver malgré vous au Maître qui s'en allait sur les bords du lac de Tibériade, causant avec les pauvres pêcheurs, les filles et les douaniers, rassemblant autour de lui les petits enfants qui le sui-
valent par bandes , tant était attrayante la parole sainte qui coulait délicieusement de ses lèvres'.
A Notre-Dame de Paris, au-dessus de ce Christ, apparaît l'ange qui sonne la redoutable trompette, et, de leurs tombeaux somptueux ou vulgaires, réunis dans la suprême égalité du trépas, sortent tout à coup papes, rois, guerriers, moines, reines, marchands, évêques, filles du peuple, enfants, courtisanes, vierges et rustres de toute sorte. C'est le jour oii s'alignent, sur le même rang, les sujets de Celui qui doit venir distribuer à tous les peines et les récompenses qu'ils méritent.
La balance est au centre du tableau, comme dans les temps antiques^ (fig. 389). On y pèse à leur juste poids les actions humaines. Calme, digne, dans une attitude de noblesse extra-terrestre, l'archange Michel préside à la cérémonie. A Chartres, à Autun, comme à Paris, les sculpteurs et les peintres ont cru devoir lui donner un aspect d'une bienveillance tout engageante. La pose du chérubin d'Autun, plus que naïve du reste, est sur-
i. C'est ce Christ qu'enleva de l'église Nolrc-Dame de Paris l'arcliitecte Soufflot, sous le prétexte qu'un roi de France ne pouvait entrer dans un temple quelconque par une porte double. En effet, deux entrées parallèles supposent un être égal au roi, marchant de front avec lui, et Louis XV, étant au-dessus de l'humanité, n'avait pas de pendant dans la hiérarchie sociale.
Aussi ce flatteur constructeur de coupoles détruisit-il, pour réserver à son maître l'huis que réclamait sa dignité suprême, la moitié du fronton de cette démocratique ouverture, pour la remplacer par une voûte banale qui permettait à l'oint du Seigneur de marcher seul, à cet endroit, dans les grandes cérémonies qui succédaient, du jour au lendemain, à celles du Parc-aux-Cerfs ou aux bals à chandelles de la pudibonde cilé de Versailles. Et dire qu'on a longtemps accusé le marteau révolutionnaire de ces infâmes mutilations !
2. La scène du Jugement de l'dme, que nous rapprochons ici de celle du fronton de Notre- Dame (fig. 389), nous a été communiquée par M. Prisse d'Avenncs, qui la copia sur un des plus beaux rituels funéraires de l'Egypte. M. Feydeau l'a reproduite dans son Histoire des usages funèbi'es (t. I^r, p. 120). 0 n y voit Osiris présidant la grande cérémonie du jugement. Quarante vieillards accompagnent le dieu dans ces assises fantastiques. Thmeï sans tête, le buste surmonté d'une plume d'autruche, présente le mort coiffé du cône funéraire. Un parent du défunt, ou peut-être le défunt lui-même, cherche à. faire pencher le plateau du bon côté; mais Ilorus, à tête d'épervier, et Anubis à tête de chacal, vérifient le poids régulateur, pendant que Toth, à tête ibiocéphale, consigne le jugement sur une tablette qu'il doit piésenter a Osiris, juge suprême, lequel prononce la sentence irrémissible.
Les traces de la religion isiaque se sont conservées en Gaule bien plus longtemps qu'on ne le pourrait croire. Il est curieux de le constater, au moment même où revient chez nous le culte de la nature.
LA RENAISSANCE DU Xlll" SIECLE.
tout remarquable dans ce sens (fig. 390) ; des petites figures entièrement nues, comme à Thèbes, représentent les âmes qu'on va condamner ou absoudre.
Le rusé Guillaume \ se multipliant à l'infini, cherche à jouer des tours au représentant du Très-Haut et tire subrepticement les pla-
Fig. 390. — Scène du jugement : l. La balance du portail d'Autun. — 2. Les élus dans le soin du Très-Haut. — 3. Les puissants sous les piedsjdu démon. Scènes du portail du Jugement (Église Notre-Dame de Paris).
teaux pour faire pencher de son côté la balance. Mais, en France comme dans les bas-reliefs égyptiens, une visible main rétablit l'équilibre, et, vers le gouffre, symbolisé par la gueule du fameux dragon des légendes orientales (fig. 391), Satan entraîne avec sa lourde chaîne de fer rois, évêques couronnés et mitres, chevaliers casqués, moines encapuchonnés, femmes parées et courtisanes de toute espèce.
1. Le diable, au xm» siècle, devient un être tout à fait à part. Il reeoit des litres tout particuliers dans les difîérenles provinces du royaume de France. On le nomme chose, un tel, l'autre, le mauvais, le malin, Georgeon, maitre Jean, le vieux Pol ; que sais-je? Dans l'Ouest, on l'appela Guillaume; en Normandie, on en arrive même à le qualifier de bon garçon. Nous sommes loin, on le voit, des visions apocalyptiques de saint Jean. (Voir les Croyances et légendes, de M. Laisnel de La Salle, t. I^r, p. 126, et la Noimandte romanesque et merveilleuse, de M^'i^ Amélie Bosquet, p. 129.)
l'aristocratie de l'époque au grand complet, pendant qu'à la droite du Maître suprême s'ouvre toute grande la porte du Paradis, vers laquelle s'avance la troupe des modestes, des souffreteux et des dédaignés de ce monde, aujourd'hui triomphants, couronnés uniformément du diadème réservé à leurs vertus sincères.
Dans la troisième zone du tympan, le juge suprême est assis sur son tribunal avec la terre comme escabeau ; les deux mains sont ouvertes et levées, les pieds sont nus, le nimbe croisé ; à ses côtés, deux anges montrent triomphalement les instruments de son supplice : la croix, la lance et les clous. Marie et saint Jean l'implorent à genoux. Il semble dire à tous : « Enfin mon jour est venu. Heureux les pauvres! Heureux ceux qui pleurent! Heureux ceux qui ont faim et soif de justice ! Heureux les pacifiques ! Heureux les persécutés, mon royaume est à eux. »
M. Ernest Renan prétend que Jésus, « révolutionnaire au premier chef, » proclama le premier « les Droits de l'homme, » en opposition aux droits du Juif. Sans aller aussi loin que l'illustre auteur des Origines du christianisine, nous nous contenterons de dire que, de toutes les images du Christ, dans les temps anciens, la plus démocratique, à tous les points de vue, est celle du fronton de Notre-Dame de Paris. Certes, celui-là, on ne peut le nier, est bien le vrai Dieu des communes, qui traitait les princes des prêtres de race de vipères, et criait bien haut qu'il était moins facile à un riche d'entrer au ciel qu'à un chameau de passer par le trou d'une aiguille.
La voussure, comme dans les deux autres portes, encadre et complète la superbe scène que nous venons d'essayer de décrire ; elle n'a pas moins de six rangées de figures. A la droite du Christ, on entrevoit les élus qui se reposent dans le sein d'Abraham (fig. 390) ; au milieu des patriarches placides, des anges souriants, des prophètes au front sévère, des docteurs graves, des martyrs ornés de palmes et des vierges gracieuses.
A gauche, les mêmes personnages, symétriquement groupés, se reproduisent, excepté dans les premiers rangs des grands cordons, qui semblent continuer, chose fréquente à cette époque, la scène du
tympan principal, l'introduction des damnés dans l'enfer. Les diables de Paris sont tous d'une énergie sauvage. Au premier rang, le souverain de l'abîme s'assied brutalement sur un évêque et sur un roi
Fig. 391. — Le Jugement dernier, d'après les vitraux de la cathédrale de Chartres. — En haut, les balances; — au centre, les élus et les réprouvés ; — à gauche, les élus dans le sein d'Abraham ; — à droite, l'entrée du gouffre infernal; — au bas, les anges sonnant les trompettes du jugement.
(fig. 390). Après vient le cheval pâle de la Mort aveugle, qui s'en va par le monde, les yeux couverts d'un bandeau, frappant tous indistinctement de son glaive terrible (fig. 404).
Un gros démon, tirant la langue, accable de son poids un monceau de damnés ; un autre empile dans une chaudière une série gro-
tesque de réprouvés; le troisième, armé d'un arc dont il tient dans la bouche les deux cordes tendues, décoche une flèche au milieu d'êtres tordus à plaisir.
On a voulu voir parmi ces figures des indécences révoltantes ; nous dirons, avec M. de Guilhermy, après les avoir étudiées nousmême avec le plus grand soin, qu'il n'y en a pas ombre.
La vengeance du peuple à Notre-Dame ne devait pas s'affirmer d'une façon ordurière. Son unique pensée alors était trop grandiose pour descendre à ces façons de faire. Que tenait-il à exprimer surtout, le sculpteur inconnu, sublime interprète des haines nationales? Les revendications des misérables qu'il voulut écrire sur ces pierres en caractères ineffaçables.
Il ne pouvait le faire grossièrement.
On l'avait terrorisé matériellement et spirituellement pendant des siècles. Il rejetait ses liens et revenait à la nature, à la vérité. La manifestation de sa renaissance pouvait être naïve, mais elle devait rester pure.
L'idée saillante de ce triomphe se trouve magnifiquement reproduite aux deux côtés du portail du Jugement par des statues symboliques qu'on remarque peu de nos jours et qui sont pourtant bien significatives.
A gauche, une femme, dont les yeux sont voilés par l'immonde enlacement d'un serpent à tête monstrueuse, laisse tomber de sa main droite les tables de la Loi. Sa couronne gît à terre; elle soutient de sa main gauche un sceptre brisé : c'est la juiverie dans tout l'éclat de sa chute, la Synagogue détruite à jamais.
A droite, une autre femme, la croix en main, supportant gracieusement un calice, royalement couronnée, s'avance majestueuse, les cheveux au vent, souriant à ses fidèles. C'est la Loi nouvelle, l'Eglise triomphante (fîg. 392).
L'idée de la révolution du xiii® siècle est là très complète. C'est l'anéantissement du byzantinisme et du judaïsme, religion de terreur et d'infamies sans nombre, et le triomphe de la résurrection des petits par la loi nouvelle et tout humaine de Jésus. Le serpent de l'an mil, le monstre Gog et Magog n'existent plus.
En bas, la Vierge l'écrase ; saint Marcel le pourfend de sa crosse ; le Christ foule aux pieds le basilic et le dragon : « Super basilicum ambulabis et concalcabis leonem et draconem. »
De V Apocalypse, il ne reste plus qu'une chose : la victoire de la femme sur la Bête.
Fig. 392. — La Synagogue et l'Église triomphante; d'après VioUet-le-Duc.
Ils l'ont vue bien grandiose, leur chère Dame, à cette époque de foi sublime, les artistes des cathédrales. On la méprisait presque en haut lieu, considérant son culte comme une puérilité, Ancilla, une servante, une simple femme. Eux voulurent en faire la reine par excellence.
Pour compléter son triomphe, ils inscrivirent, au-dessus des trois portes de l'église du parvis, sa généalogie tout entière.
Sur le couronnement même des ogives de l'étage que nous venons de décrire règne une immense galerie, dite Galerie des Rois; elle est décorée de vingt-huit statues, qui toutes portent le sceptre et sont coiffées du diadème.
Les savants à courte vue, toujours adulateurs des puissants, ont voulu voir dans cette galerie les effigies des rois de France, depuis Glovis jusqu'à Philippe-Auguste. Au porche de Sainte-Anne, ils avaient déjà qualifié les figures dont nous avons parlé de portraits authentiques de Ghilpéric l°% de Glotaire 1", de Glotaire II, d'Arregonde, de Gontran et de Frédégonde. Ici, comme sous les pieds d'un souverain, ils découvrirent un lion; ils s'écrièrent : c'est Pépin, victorieux du roi du désert dans un combat resté fameux. Son voisin est Gharlemagne, et ainsi du reste. Malheureusement, les modernes architectes, plus sincères et non moins chercheurs, ont, par des comparaisons successives, établi d'une façon formelle que cette galerie des rois ne contenait que les représentations sculptées des rois de Judée, ancêtres de la Vierge. Le lion est devenu celui de la fameuse tribu d'oii sortit David, et le premier comme le dernier de ces personnages pourrait être désigné par son titre ; car le nombre vingt-huit lui-même est significatif en cette circonstance, saint Mathieu disant dans le premier chapitre de son Evangile : « Et a David usque ad transmigrationem Babylonis generationes quatuordecim, et a transmigratione Babylonis usque ad Ghristum generationes quatuordecim. — Et de David jusqu'à la transmigration de Babylone, il y a quatorze générations, et de la transmigration au Ghrist, aussi quatorze générations. »
Or, le premier roi de la liste étant David : « Jesse autem genuit David regem, » et les artistes du moyen âge ayant, à propos de la généalogie de la Vierge, l'habitude de faire sortir son arbre symbolique du sein de ce même patriarche, nous ne pouvons avoir, à Notre- Dame, autre chose que cette lignée très complète, extrêmement parachevée par le nombre de vingt-huit choisi en pleine connaissance de cause par les architectes de ce saint lieu, pour proclamer solennellement aux yeux des peuples la noble antiquité de la mère divine. A l'époque des croisades, la manie de la descendance était entièrement à
l'ordre du jour. Louis VII se prétendait issu directement de Gharlemagne par sa mère. Les Garman 'prouvaient jusqu'au delà d'Abraham : antequam Abraham fuisset ego siim, disait leur devise orgueilleuse. Les Lévi se croyaient cousins germains de Salomon, etc., etc. Les gens des communes donnèrent à leur reine des ascendants bien plus vénérables. La galerie des rois devint de cette manière une manifestation splendide, qui a seulement ainsi sa signification normale et sa raison d'être à la place oii elle se trouve.
Il faudrait avoir les yeux couverts d'un triple bandeau pour ne pas voir ici la revanche ironique d'un peuple fier de sa foi, relevant pompeusement sa mère d'adoption, pour la placer du coup bien en avant des prétentions féodales de tous les hobereaux de ces temps de montres arrogantes et fastueuses. Au-dessus de la galerie des rois se détache en silhouette claire, sur la grande rosace qui sépare les deux tours, une dernière statue de la Vierge reine ; elle est accostée de deux anges adorateurs ; à gauche, à droite, à une égale distance, deux figures, celles d'Eve et d'Adam, placées au même rang, l'accompagnent.
C'est comme la dernière strophe du poème sacré écrit là par les maîtres de l'œuvre.
Au delà, l'œil ne peut plus rien distinguer : clochetons, colonnettes, frises, moulures, fleurons, crochets, consoles historiées, gargouilles, bestioles, désormais devenues simples gouttières, tout se perd dans l'azur et forme comme un accompagnement superbe, comme un fond plein d'harmonie à la divine légende tracée sur la base du monument. Ce groupe de la Vierge, placé là bien en vue au-dessus de tout, est pour ainsi dire le complément, la conclusion de ce que nous venons d'analyser tout à l'heure. Marie, reine du ciel, domine son œuvre ; la régénératrice du monde, l'arche d'alliance, apparaît rayonnante; toutes les fautes antiques sont désormais réparées. L'ancien peuple choisi de Dieu disparaît pour faire place à une race nouvelle, aussi nombreuse que les étoiles du ciel ou que les grains de sable de la mer : celle des vrais chrétiens, désormais seuls fils de Jésus.
l'art national. — II. 35
C'est comme un rappel calculé des bas-reliefs primitifs de la porte du Nord, superbe finale de cette magnifique symphonie, répétition voulue du motif principal de l'introduction de ce chant de gloire, note lumineuse qui fait valoir à souhait l'idée mère de l'immense tableau déroulé sous nos yeux,
La Bible, l'ancienne loi juive, le Temple, Israël et le reste s'effacent, et la nouvelle mère du genre humain apparaît vraiment reine, désormais seule figure idéale, acceptée par le nouveau peuple de Dieu pour régner sur sa race à toujours. Le cycle se complète, rêve superbe des grands artistes, des grands penseurs, qui dressèrent en ce lieu la merveille qui devait s'appeler à jamais