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NOTRE-DAME

Certains esprits forts ne passent devant cette façade qu'en haussant les épaules, et s'écrient, dans un dédain suprême plein de parti pris : « Momeries surannées, images de sainteté, enfantillages dévots ! » croyant voir, dans le peuple de statues qui la décore , une simple litanie d'ignorantins béats, chantant les vertus des Philomène, des Perpétue, des Pétronille, des Zénaïde, des Elphège, des Pacôme, des Pamphile et des Dosithée, que peuvent seuls comprendre et apprécier les Amable, les Acyndine , les Idelphe, les Fleurance ou les Ide des congrégations non autorisées.

Or, savez-vous quel est le premier saint placé bien en face audessous des pieds du grand Christ, au milieu même de Notre-Dame ?

Platon. — Platon, me direz-vous, le maître d'Aristote et l'ami deSocrate? Oui, Platon lui-même, Platon le Grec, Platon le philosophe !

Sans compter Ptolémée, Pythagore, Archimède, Quintilien et les autres qui l'accompagnent, assis comme lui en place d'honneur, dans la compagnie sainte de celui qui chassa les vendeurs du temple, mais s'oublia souvent au milieu des docteurs.

Les maçons des cathédrales se sentaient si forts, qu'ils restèrent tolérants : la porte de leur paradis ne fut jamais fermée pour personne.

Ils sont si peu connus, si peu étudiés, si peu appréciés, qu'on les confond volontiers, de nos jours, avec les fabricants d'images banales qui remplissent les magasins de nos quartiers ecclésiastiques. Hélas! nous avons vu tout à l'heure quels étaient leurs modèles préférés; des hommes du pays, nobles par leur vie, dont presque aucun

Fig. 393. — Les Philosophes à la porte du Jugement, à Notre-Dame de Paris ; dessin fait d'après la restauration moderne de Viollet-lc-Duc.

n'obtint, pour ses actions si charitables, la consécration authentique de la cour de Rome.

Ces compagnons du triangle et du marteau, dont on veut faire des cagots imbéciles, furent, pour ainsi dire, réfractaires à toute pression sacerdotale.

Leur Vierge, simple mère, simple nourrice, a vu le culte grandiose, mais tout gaulois, dont ils l'entouraient, dédaigné par les prélats dorés du Vatican. Lear Dieu lui-même enfin, si naturel, si hu-

main, n'a pas trouvé grâce près des théologiens italiens du xvii*' siècle, qui l'ont remplacé par un personnage moins abordable et plus nuageux.

Étudions-le de plus près, ce Dieu, en analysant les symboles variés dont ils l'accompagnèrent ; nous parviendrons encore à le mieux comprendre et à expliquer la présence de Platon dans son entourage.

Viollet-le-Duc, qui a en horreur profonde les Christs modernes, « songes-creux, indécis et ennuyés, plutôt tristes que sérieux, avec leurs visages pâles, leurs physiçnomies maladives, leurs natures étiolées, pauvres et souffreteuses, n'inspirant que du mépris aux âmes énergiques, et propres seulement à affaiblir encore les âmes faibles ; » Viollet-le-Duc prétend retrouver, dans les figures de celui qu'il appelle audacieusement le Christ homme, tantôt le type des jeunes paysans du Morvan, tantôt celui des laboureurs des environs de Chartres, tantôt celui du franc Picard d'Amiens. [Dictionnaire, t. VIII, p. 116.)

M. Renan fait, lui, de Jésus « un jeune villageois, ennemi de toute société aristocratique, voyant le monde à travers le prisme de sa naïveté provinciale, fuyant les riches et n'aimant qu'à se perdre au milieu des cabanes galiléennes, près des sources, des tombeaux, des pressoirs taillés dans le roc, au fond des petits bois tranquilles de figuiers et d'oliviers sauvages. » [Vie de Jésus, p. 39.)

Les artistes du xm*" siècle avaient simplement vu dans le Fils de l'homme un être sublime, peut-être, mais réel avant tout. Jésus, pour eux, avait tout d'abord vécu sur la terre et foulé de ses pieds le sol sur lequel nous marchons ; il était né sur de la paille, dans une étable, entre un bœuf et un âne. Porté sur les bras de sa mère, celle-ci l'avait nourri de son lait. Après, il avait travaillé de ses mains dans la boutique de son père, le charpentier ; son éducation faite, il était devenu un penseur, errant dans les montagnes, où il devisait d'adorable manière avec les pauvres gens, assistant à des repas de noces, se mêlant aux divertissements des mariages, s'arrêtant près des puits pour consoler les dédaignées, se laissant approcher par des femmes faibles et même coupables, embrassant les petits enfants, montant dans des bateaux pour encourager à la besogne de simples pêcheurs, s'asseyant

SOUS des arbres pour raconter des histoires, celle de l'Enfant prodigue ou du bon Samaritain, celles du pauvre Lazare, du grand semeur

Fig. 394. — La Philosophie, la Grammaire, la Rhétorique. Statuettes des Arts libéraux au portail occidental de la cathédrale do Laon ; d'après Viollet-lc-Duc.

Fig. 395. — La Dialectique, la Médecine. Statuettes dos Arts libéraux, à la cathédrale de Laon.

de grains ou des ouvriers vignerons du vieu.x père de famille.

Conspué, chassé, dénoncé par les prêtres, il avait, devant tous,

soutenu ses doctrines, et, dédaignant les Césars, méprisant les hypo-

crites, l'homme des publicains était mort bravement sans se démentir une seule fois; restant, comme dit son historien le plus récent, « l'expression la plus élevée et la plus poétique du Progrès humain, » — le véritable créateur de la religion éternelle de l'humanité, celle qui consiste à s'aimer les uns les autres.

Le Christ était, pour les grands maîtres du xni® siècle, véritablement I'Homme-Dieu, exemple parfait de l'identification de la créature avec son Père céleste, but suprême vers lequel tout devait converger, scqpiM^i complet de tout homme en marche vers l'idéal.

Or, de lui, qu'était-il resté sur la terre, outre son impérissable souvenir? Un livre qui s'appelait la Bonne nouvelle, l'Evangile. Que contenait ce livre? Sa loi, ses préceptes, ses sermons, ses paraboles et le récit superbe de sa vie entière dans ce monde. — Mais qui pouvait vous initier à la connaissance de ce livre? La Théologie, ôeoa ^jyoç, l'étude àviverheàe Dieu, ou mieux, la Philosophie, divinarum atque humanarum o^erum scientia, la science des choses divines et humaines, dont la Théologie, alors, n'était qu'une simple subdivision'.

Et voilà pourquoi, au-dessous du Christ de Notre-Dame on voit une femme assise, tenant en main deux livres, l'un qui est fermé, la Bible, l'autre qui est grand ouvert, l'Evangile; sur ses genoux repose une échelle, succession des degrés, des grades, qu'il faut franchir pour arriver à la connaissance parfaite de la reine des sciences, dont les pieds touchent le sol, mais dont la tête se perd dans les nuages (fîg. 394). Et voilà pourquoi, directement au-dessus, on voit la statue de Platon, personnification la plus pure qui existe de la recherche du beau, du grand, du vrai, de la sagesse [philos sophiœ) dans l'antiquité.

1. Les écoles primitives meltaienl la théologie au-dessous de la philosophie, la confondant avec la théodicée, qui n'est qu'une partie de VEtlika spu philosophia moralis. — La scolastique moderne a relevé outre mesure cette science, aujourd'hui devenue sacrée, et les docteurs catholiques actuels considèrent la philosophie comme sa simple servante : » Philosophia ancilla theologiae, » disent les professeurs des séminaires ; mais qui s'occupe aujourd'hui de la préséance d'une étude sur une autre? L'égalité a pénétré jusque dans ces matières, qui se confondent désormais sous une seule dénomination, bien plus vraie, parce qu'elle est moins subtile : la Science. En cela, nous le voyons, les savants du xiii" siècle n'étaient pas loin de se trouver d'accord avec les hommes du xixe.

Dans la belle encyclopédie [Hortus deUciarum) d'Hesrade de Landsberg, abbesse de Sainte-Odile, manuscrit brûlé par les Alle-

Fig. 396. — L'Arithmétique, la Peinture, la Géométrie. Statuettes des Arts libéraux , d'après VioUet-le-Duc.

Fig. 397. — L'Astronomie, la Musique. Statuettes des Arts libéraux, à la cathédrale de Laon.

mands pendant le siège de Strasbourg, se voyait une figure de la Philosophie. Elle était représentée assise, le front couronné d'un bandeau, duquel sortaient trois tètes, Ethica, Logica, Physica; sous ses

pieds, Socrate et Platon écrivaient; une légende accompagnait cette vignette : Naturam universœ rei queri docuit Philosophia, «. la Philosophie n'est que la recherche complète des choses de la nature. » De la poitrine de cette reine sortaient sept fleuves, les sept arts libéraux, que Ton voyait personnifiés dans des compartiments inscrits autour du cercle qui entourait le \eniah\e pourtraicf de la science par excellence.

A Notre-Dame de Paris, à gauche, à droite de la Philosophie, se distinguent aussi les statues de ces mêmes arts libéraux, avec les grands hommes qui les caractérisent.

Les sculpteurs du moyen âge avaient choisi, pour symboliser la Grammaire, Chilon écrivant; pour la Rhétorique, Qiiintilien taillant une plume; pour l'Arithmétique, Gerhert^ tenant en main son écritoire ; pour la Géométrie, Archimède, mesurant une surface avec un compas; pour l'Astronomie, Ptolémée, examinant les astres avec un tube; pour la Musique, Pythagore, armé d'un grattoir. Quant aux arts eux-mêmes, c'est toujours par des femmes qu'ils les ont à peu près partout représentés.

La Grammaire a pour patron une jeune fille apprenant à lire à son petit frère; quelquefois, on lui met en main la verge, moyen de correction fort en usage à cette époque (fîg. 394).

La Rhétorique lance une période sonore qu'elle accompagne d'un geste significatif (fig. 394).

La Dialectique, dont un serpent entoure la taille, comme l'argument qu'elle décoche enlace l'esprit de son adversaire, pose la conclusion d'une mineure dont elle vient d'arracher l'acceptation à la partie qu'elle combat (fig. 395).

La Médecine analyse le contenu d'un vase où se trouve le liquide qui servait d'ordinaire aux observations scientifiques d'alors (fig. 395).

U Arithmétique fait passer successivement d'une main dans l'autre les boules qui lui servent à faire ses additions et ses soustractions (fig. 396).

La Peinture trace avec un burin grossier une esquisse sur une planchette pentagonale (fîg. 396).

La Géométrie fixe, sur une table posée sur ses genoux, une distance qu'elle marque avec un compas (fig. 396).

U Astronomie exhibe une sorte de sextant propre à mesurer les angles de ses observations sidérales (fig. 397).

La Musique, enfin, s'apprête à frapper d'une baguette une série de clochettes formant un carillon d'un aspect un peu primitif (fig. 397).

Fig. 398. — La Foi, l'Espérance, la Charité, rimpictcS le Desespoir, l'Avarice. La Psyeomachic Combat des vertus et des vices ; d'après le Bullelia munumenlal.

La série que nous publions ici d'après Viollet-le-Duc appartient au portail occidental de la cathédrale de Laon; c'est la plus complète qui existe en France.

Celle do Chartres, avec ses groupes variés, est peut-être plus pittoresque ; celle de Sens, avec ses monstres étranges, plus encyclopédique. Laon a l'avantage de rester compréhensible à tous du premier coup d'œil. C'est pour cela que nous avons cru devoir en donner l'aspect le plus complet possible.

Le second moyen d'arriver à la connaissance de Dieu par l'imitation du Christ étant la pratique des vertus et la domi-

L'ART iNATIONAL.

nation des vice^, on ne s'étonnera pas de trouver sur la même ligne que les arts libéraux, au grand portail de Notre-Dame de Paris, ce que les savants ont appelé la Psycomachie ^ « bataille de l'âme contre les mauvais penchants qui la détournent du bien. »

Cette Psycomachie, qui occupe ici toute la base des ébrasements

Fig. 399. — La Justice, la Prudence, l'IIumiliti', l'Injustice, la Folie, la Présomption : Vertus et vices;

d'après M. do Caumont.

au-dessous des apôtres, joue un très grand rôle dans la décoration des cathédrales au xuf siècle.

Nous ne pouvons l'étudier sous toutes ses faces; cela nous mènerait trop loin. Elle comprend, quand on la prend dans son entier, les devoirs envers Dieu, envers la société, envers la famille, envers l'homme lui-môme, devoirs représentés par les Vertus théologales, sociales et politiques, domestiques, personnelles et intimes, et forme le grand Miroir moral décrit par Vincent de Beauvais et Guillaume Durand, évêque de Mende.

Pour en apercevoir l'ensemble, il faudrait analyser, du haut en

LA RENAISSANCE DU Xlll'^' SIECLE.

bas, la cathédrale de Chartres, par exemple, qui en possède des fragments admirablement conservés; c'est là que se voit la statue de la LiL^rté dont nous avons parlé plusieurs fois (planche du frontispice), et bien d'autres hardiesses encore faciles à discerner pour des esprits libres de toute préoccupation officielle.

Forcé que nous sommes de borner ici au strict nécessaire nos

Fig. 400. — La Force, la Patience, la Dnuceiir, la Lâcheté, la Colère, la Dureté : Vices et vertus ;

d'après M. de Caumont.

études iconographiques, nous nous contenterons donc de donner le& Vertus et les Vices, représentés d'ordinaire un peu partout dans les provinces françaises.

Nous empruntons à M. de Caumont l'analyse de cette bataille, si souvent retracée jusque dans les moindres chapelles du siècle qui nous occupe.

Ce sont encore des femmes qui figurent les Vertus. Toutes sont décorées d'écussons emblématiques, comme des chevalières ou des preuses d'ancienne extraction.

La Foi est représentée par une femme assise, la tête couverte

d'un voile, portant sur son bouclier un calice surmonté d'une croix.

Au-dessous, Y Idolâtrie est figurée par un homme adorant un singe. A Notre-Dame de Paris, les chanoines du temps de Louis XV, scandalisés de la posture de ce singe. Font remplacé par un médaillon décoré d'un portrait de femme dans le goût de l'époque.

UEspêrance porte sur son écu une double croix de Lorraine, ornée d'une oriflamme, dite « croix de résurrection, » parce qu'on la place toujours dans les mains du Christ vainqueur de la Mort.

Au-dessous, le Désespoir se suicide en se perçant le cœur de son glaive (fig. 398).

La Charité est symbolisée par une femme montrant comme blason un agneau, et donnant son propre manteau à un pauvre. — La brebis nous offre sa laine pour en fabriquer des vêtements. C'est la seule cause du choix de cet animal pour signe de la charité.

Au-dessous, l'^mnce, assise près d'un coffre entr'ouvert, empile des sacs d'or et regarde avec amour les trésors qu'elle vient d'entasser et qu'elle palpe d'une main fiévreuse (fig. 398).

La Justice (fig. 399) a pour emblème un phénix, symbole de l'immortalité. A Paris, ce phénix est remplacé par une salamandre au milieu des flammes. Le feu, qui affine les métaux précieux, était considéré comme le purificateur par excellence ; le phénix et la salamandre qui, d'après les Bestiaires, revivent dans les flammes, semblaient donc admirablement choisis pour indiquer l'homme juste comme on le comprenait à cette époque.

Au-dessous, un personnage chauve embrasse son juge armé du sceptre et cherche par ses caresses à le corrompre. A Paris, V Injustice est représentée par une figure tenant en main une balance inégale ; mais ce bas-relief, comme beaucoup de ceux qui l'accompagnent, a été refait au siècle dernier, et, par conséquent, manque absolument de cachet.

La Pi^udence se reconnaît à une sorte de serpent ou de poisson : le Christ avait dit : « Soyez prudents comme des serpents. »

Au-dessous, la Folie, les cheveux en désordre, marche sur

des pierres roulantes, en tient en main et en reçoit sur la tête (fig. 399).

UHumiliié est caractérisée par la colombe, et la Présomptio7i par un être emporté sur un cheval fougueux qui le renverse au fond d'un précipice (fîg. 399).

La Force est personnifiée par un guerrier casqué, revêtu d'une

Fig. 401. — La Concorde, l'Obéissance, la Persévérance, la Discorde, l'Insubordination, l'Inconstance : Combat des vices et des vertus ; d'après le Bulletin monumental.

cotte de mailles, tenant en main l'épée nue et montrant comme blason un lion (fig. 400).

Au-dessous, la Peur ou la Lâcheté fuit en jetant au loin ses armes devant une bête tranquille qui sort d'un tout petit buisson.

Un bœuf se dessine sur l'écusson de la Patience.

Quant à la Colère, elle est indiquée par une femme qui se prépare à frapper un saint homme qui lui adresse de sages remontrances (fig. 400).

Le blason de la Douceur est un agneau placide. Au-dessous, la Dureté, vêtue comme un grand seigneur, repousse du pied son vassal qui s'agenouillait humblement devant elle.

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Une branche d'olivier signale la Concorde.

Au-dessous, un ménage turbulent se livre à un pugilat désordonné ; un broc tombé de la main du mari laisse entrevoir que l'ivrognerie a été peut-être la cause de cette grande querelle (fig. 401).

h' Obéissance montre de la main le chameau qui décore son écu ;

Fig. 402. — Les Vierges sages, la Porte ouverte et la Porte fermée, au portail de N )tre-Dame.

de tout temps, ce docile quadrupède a signifié soumission complète.

Au-dessous, l'esprit de révolte et à' insubordination, sous la figure d'un homme arrogant et hautain, insulte grossièrement un prélat portant la mitre et la chasuble (fig. 401),

La Persévérance, enfin, termine la série des Vertus; elle porte en tête la couronne selon les mots de l'apôtre : « Celui qui aura persévéré jusqu'à la fin sera couronné aux yeux de tous, » et, dans le champ de son bouclier, se voit de même un diadème en abîme.

L'Inconstance est figurée par un moine qui abandonne son couvent non sans un certain mépris, et jette, comme dit le populaire, son froc aux orties.

On est forcé d'avouer que, pour des fabricants d'images de sainteté, voilà des choses tant soit peu laïques.

Fig. 403. — Les Vierges folles. Porche du Jugement, à Xotrc-Dame de Paris. L'Arbre verdoyant, l'Arbre desséche.

La cathédrale, temple des communes, n'a jamais été réellement autre chose, à son origine, que le grand livre du peuple, où des générations simples et naïves venaient puiser chaque jour un enseignement perpétuel, en apprenant, par l'interprétation des symboles qui la couvraient, la véritable science de la vie.

Lorsque, au jour du dimanche, le père y amenait son fils, un peu brusque d'allures, téméraire dans ses entreprises, parcimonieux dans ses dépenses, craintif dans ses démarches, prompt à la dispute, il lui

montrait du doigt la bataille de la Discorde, la fuite grotesque de la Peur, la femme assise près de son coffre-fort, la chute de la Présomption, la course delà Folie; instruction par les yeux, la plus ineffaçable de toutes, et l'enfant en gardait un souvenir parlant qui devait rester par la suite présent à sa mémoire.

Au grand portail de Notre-Dame de Paris, la leçon des Arts libéraux, celle des Vices et des Vertus, se complètent par la parabole des Vierges folles et des Vierges sages. Le monument étant surtout élevé pour la glorification de la plus illustre des femmes, la mère de famille ne pouvait manquer d'y trouver le doux sermon qu'elle devait incruster tout d'abord dans l'esprit inquiet de ses filles.

Des deux côtés de la grande ouverture, le long des montants à l'extérieur, dix figurines s'encadrent dans de petites niches trilobées. Ce sont toujours des femmes ; les unes, modestement drapées, tiennent en main une lampe flambante (fig. 402) ; les autres, revêtues de vêtements luxueux, la tête ceinte de coiffures d'apparat, ont renversé leurs coupes et répandu l'huile qui devait servir à les éclairer dans le chemin tortueux de l'existence (fîg. 403).

« Le royaume des cieux, dit le Seigneur, est semblable à dix vierges qui, ayant pris leurs lampes, s'en allèrent au-devant de l'époux. Cinq d'entre elles étaient folles, et les cinq autres sages. Les cinq folles oublièrent de prendre avec elles l'huile nécessaire à entretenir les lampes; les sages se munirent, au contraire, de ce précieux liquide. Gomme l'époux tardait, elles s'assoupirent et s'endormirent. Quand arriva minuit , on entendit un grand cri. Voici l'époux qui vient, allons au-devant de lui, et toutes se levèrent. Les folles n'avaient plus de lumière, les sages ranimèrent les mèches de leurs vases de terre et, pendant que les premières allaient chercher de quoi faire revivre leur flamme, l'époux, entr'ouvrant laporte, laissa passer les sages et la referma tout aussitôt à la face des sottes qui, ne sachant ni le jour ni l'heure, avaient oublié le devoir que ne doivent jamais négliger les jeunes vierges en quête d'un honorable mari. » [Evangile selon saint Matthieu, ch. xxv.)

Au-dessus des Vierges sages, les sculpteurs des cathédrales pla-

cent quelquefois une porte ouverte ; au-dessus des folles, une porte fermée. Souvent, ils remplacent ces symboles par un arbre chargé de feuilles auquel sont suspendues dés lampes, et par un tronc desséché qu'entame une cognée vengeresse, reproduction un peu candide des versets de saint Matthieu :

« Entrez par la porte étroite, parce que la porte de la perdition

Fig. 404. — La Terre, la Mort, la Mer; bas-reliefs des porches de Notre-Dame de Paris.

est large ; le chemin qui y mène est spacieux et il y en a beaucoup qui y entrent.

» Que la porte de la vie est petite et que la voie qui y mène est étroite et qu'il y en a peu qui la trouvent. »

« Intrate per angustam portam : quia lata porta, et spatiosa via est quse ducit ad perditionem, et multi sunt qui intrant per eam.

» Quam angusta porta et arcta via est quœ ducit ad vitam : et pauci sunt qui inveniunt eam. » [Evangelium secundum Matthœum, caput VII, V. 13 et 14.)

« Un bon arbre ne peut produire de mauvais fruits et un mauvais arbre n'en peut produire de bons.

l'art kational. — II.

» Tout arbre qui ne produit point de bons fruits sera coupé et jeté au feu. »

(( Non potest arbor bona malos fructus facere, neque arbormala bonos fructus facere.

» Omnis arbor quœ non facit fructum bonum excidetur et in ignem mittetur. » [Evangelium secundum Matthœum, caput vn, v. 18 et 19.)

A cette même place, oii se voit la parabole des filles folles et des filles sages, on trouve, au porche de la Vierge, le fameux calendrier ou zodiaque sur lequel on a disserté de tant de manières. Malgré les savants de toutes couleurs et de toutes sectes, ce zodiaque n'est en somme que le dernier chapitre de ce fameux Mit^oir doctrinal dont parlent les vieux auteurs que nous avons cités plus haut ; chant superbe qui convoque la nature au triomphe de la mère du Sauveur et met sous sa protection immédiate l'année tout entière et les travaux divers qui en remplissent les différents mois.

On a vu de tout dans ces bas-reliefs du zodiaque de Notre- Dame, depuis les douze travaux d'Hercule jusqu'à la recherche de la pierre philosophale, en passant par Hermès , Thoth Trismégiste, Osiris, Bacchus et je ne sais qui encore. On les a rapprochés des calendriers de Dendérah, d'Esné, de Palmyre, cherchant à faire pièce à nos pauvres penseurs, qui n'y avaient mis aucune malice.

La croyance qu'il existe une certaine influence non seulement physique, mais morale, des astres sur les êtres qui végètent ici-bas est générale dans l'humanité primitive. Placer sous la protection de la Vierge ces astres, leurs signes et les travaux des champs qu'on accomplit régulièrement à chaque passage du Scorpion, du Lion, des Gémeaux, du Cancer ou du Capricorne, était donc une pensée toute naturelle.

Il ne faut pas voir autre chose dans le fameux zodiaque de la porte de la Vierge. Une description sommaire de cet almanach familier en fera, du reste, mieux comprendre le sens tout naïf et tout vrai. Nous allons essayer de la faire le plus simplement du monde, sans autres commentaires.

Lorsqu'on pénètre dans Notre-Dame de Paris par la porte de l'Assomption, sur le montant gauche de cette superbe ouverture, auprès des médaillons qui représentent le combat des anges sculptés au au-dessous des grandes statues de chérubins qui servent d'escorte à

Fig. 405. — Figure de la Terre, d'après les vitraux de Bourges. — Christs hiératiques de

la même cathédrale.

saint Denis, on aperçoit d'abord la Mer, symbolisée par une femme fièrement campée sur un monstre à queue de poisson. Cette femme tient, dans sa main, qu'elle élève audacieusement, une nef à la voile carrée, et semble par son attitude puissantedéfier les vents et les tempêtes. Derrière elle, le Verseau, signe de janvier, renverse entre ses jambes le vase plein d'eau qui le caractérise (fig. 404).

En face, de l'autre coté de la porte, la Terre fait pendant à l'Océan ; elle est figurée par une femme d'un âge mûr , soutenant deux globes d'où sortent des gerbes de feuillages. A genoux devant elle, une jeune fille se nourrit avidement de son lait généreux. La pruderie des chanoines du siècle dernier a mutilé ces sculptures où le naturalisme du xni® siècle s'affirmait d'une façon si grandiose.

Bourges explique mieux encore V Anna perenna qui resta, quoi qu'on en dise, une grande sainte à cette époque, après avoir été si longtemps honorée sous un autre nom dans les âges qui précédèrent.

Nous rapprochons ici des bas-reliefs de l'église de la Cité un fragment des vitraux de Bourges, qui montre aussi la Terre sous l'aspect d'une femme couronnée allaitant deux vieillards ; sa position près des Christs hiératiques ne peut laisser subsister aucun doute sur la signification que voulurent lui attribuer les maîtres de l'œuvre, dans la symbolique de leurs temples (fig. 405).

Revenons au zodiaque de Notre-Dame. Au-dessus de la Mer et du Verseau, mêlés aux ornements de la corniche du stylobate, se détachent les Poissons de février, nageant en sens inverse et réunis par un filet dont les deux extrémités leur entrent dans la bouche. Sur les pieds-droits de la porte viennent ensuite le Bélier, qui marche entre des arbres, dans une prairie émaillée de fleurs ; puis le Taureau d'avril, qui s'avance au milieu d'une abondante végétation de grandes plantes largement épanouies. Les Gémeaux sont représentés par deux jeunes gens debout, en longues robes, dont l'un passe fraternellement le bras droit autour du cou de son compagnon qui tient une fleur et semble en respirer le parfum. Par une interversion facile à comprendre, quand on sait que les pierres étaient sculptées, non pas en place, mais bien sur le chantier, le Lion de juillet remplace à Paris l'Ecrevisse de juin dans le montant de gauche ; nous ne décrirons pas ce lion : c'est celui que représente notre figure 406.

A droite de notre porche, la série des signes reprend en commençant, grâce à l'erreur du maçon signalée plus haut, i^arVEcrevisse de juin ; puis apparaît la Vierge, dernièrement restaurée, jeune fille

LA RENAISSANCE DU XIIl^ SIECLE.

qui regarde une rose et semble errer, pleine de calme, dans un jardin rempli des doux produits de messidor ^

Au-dessous se distingue une femme qui tient la Balance de septembre; puis y \enx\exii\Q Scorpion d'octobre, le Sagittaire^ à peine reconnaissable, et le Capricoyme àe décembre, qui fait suite au bas-relief de la Terre, dont nous venons de parler, et termine les signes de ce fameux zodiaque, qui n'a rien, comme on voit, d'excentrique ni'même de cabalistique.

Fig. 406. — Le Capricorne de décembre, le Lion de juillet et l'Écrevisse de juin. Signes du zodiaque de la porte de la Vierge, à Notre-Dame de Paris.

Sur les retours de chacun des pieds-droits, en regard de chaque bestiole, sont sculptées les occupations du mois auquel elles corres-

pondent.

La cathédrale de Paris, au lieu de douze bas-reliefs à cet endroit.

1. Dulaure avait prétendu que le zodiaque de Notre-Dame ne possédait que onze signes, et que le douzième, celui de la Vierge, au lieu d'être rangé parmi les autres, se trouvait figuré par la statue elle-même de Notre-Dame. [Hisloire de Paris, t. II, p. 76.) Tout le monde l'a répété après lui, et Ton ne peut ouvrir une monographie de la cathédrale de Paris sans y retrouver celte erreur.

Cela vient sans doute d'une correction faite au xvii<^ siècle par un sculpteur à la solde du chapitre, qui avait remplacé, sans doute encore par pruderie, la Vierge, peut-être légèrement vêtue, par un tailleur de pierre travaillant dans son chantier. Les intelligents restaurateurs de Notre-Dame ont rétabli le signe d'aoiît à sa vraie place, et le zodiaque peut aujourd'hui se lire, là comme ailleurs, dans son intégrité complète.

en possède vingt-quatre; en sa qualité de grande ville, elle ne pouvait oublier de placer, en face des travaux des paysans, les occupations des

Fig. 407. — Janvier, Février, Mars. Figures des mois d'après un psautier du xin« siècle.

{Arts somptuaires.)

Fig. 408. — Avril, Mai, Juin. Figures des mois d'après un manuscrit du xiik siècle.

bourgeois. Pour ce faire, ses ouvriers ont décoré, semblablement aux montants de la porte, le pilier du trumeau central, consacrant unique-

ment ce dernier à la reproduction spéciale dos actes ordinaires à des habitants d'une illustre cité.

Là, pendant qu'en mars l'homme des champs taille sa vigne, le citadin, les mains croisées sous son manteau, s'apprête à profiter des premiers beaux jours pour aller respirer l'air au milieu des bois.

En juin, lorsque le faucheur aiguise sa faucille, le mercier de la rue Saint-Denis se déshabille pour prendre un bain dans la Seine.

En octobre, enfin, dès que le semeur a rempli son sac de graines, le fils de famille du Beaubourg ou de la Ville-l'Evêque, suivi de son chien, part pour la chasse, portant sur le poing gauche un faucon bien dressé. Malheureusement, tous ces sujets sont aujourd'hui si mutilés qu'il faut l'œil exercé d'un archéologue consommé pour les reconnaître ' .

Voulant donner un concept clair de ces divers travaux, nous

1. Voici comment les décrit l'aiiteur de l'Itinéraire arc/téo/ofjiijue de Paris, le savant M. de Giiilhcrmy :

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