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COTÉ DES BOURGEOIS

Janvier. — Un homme bien vêtu, le capuchon relevé sur la tète, se chauffe les pieds et les mains devant un grand feu; deux piles de bois sont placées en réserve sur des crochets fixés dans le mur.

avons préféré les copier dans un psautier du xiii^ siècle, publié déjà par M. Louandre dans son magnifique ouvrage des Arts somptuaires.

Janvier Y est représenté par un homme qui boit et se chauffe; il tient dans ses mains une de ses chaussures, et les petits traits qui s'aperçoivent au bas du dessin sont censés reproduire les flammes d'un brasier ardent (fig. 407).

Février porte un cierge. En février arrive la Chandeleur, la fête de la Purification, où les femmes processionnaient jadis avec une ferveur spéciale, portant toutes des cires allumées, en chantant : Lumen ad revelationem gentium et gloriam plcbis tuœ Israël (fig. 407).

Mars taille sa vigne selon l'antique proverbe :

Taille tôt, taille tard,

Rien n'est tel que taille de Mars.

Av7Hl montre des fleurs ; c'est le renouveau naïvement traduit. C'est Germinal dans son premier épanouissement de végétation verdoyante (fig. 408).

Mai se prépare à chasser et porte glorieusement un faucon sur le poing.

Juin charge son épaule d'un lourd fardeau, récolte pénible qu'il rentre promptement au logis (fig. 408).

Février. — Un homme du peuple en vêtements courts s'appuie sur un bAton et son dos plie sous une lourde charge de bûches. PrÈs de lui, on voit un arbre entièrement dépouillé de ses feuilles.

Mars. — Un jeune homme debout, les mains croisées sous son manteau, profite des premiers .jours du printemps pour se promener.

Avril. — Est représenté par une singulière sculpture. C'est un personnage à deux tètes, couché sur le flanc. L'une de ses lôtes sommeille ; l'autre reste éveillée. Son corps, de môme, est recouvert, d'un coté, d'habits lourds et chauds ; l'autre n'est revêtu que de vêtements légers.

Mai. — Presque entièrement dépouillé ; se promène avec des chausses pour tout costume.

Juin. — Rejette ces chausses elles-mêmes et se prépare il prendre un bain.

Juillet, août et septembre sont îi peine visibles. On croit y découvrir des personnages barbus, assis, dont l'attitude semble annoncer une oisiveté absolue. C'est le temps des vacances.

En octobre, un jeune homme part pour lâchasse, suivi de son chien et portant un faucon sur le poing gauche. Les deux personnages suivants, le dernier surtout, ont éprouvé de telles avaries qu'on n'en a plus rien ù dire. — {Itinéraire, Notre-Dame, pages G'j et suiv.)

Juillet fauche son pré. Quelquefois, comme à Notre-Dame, le faucheur occupe le signe de rÉcrevisse, suivant en cela le proverbe :

A Saint-Barnabe, La faux au pré.

Août moissonne son champ.

En moissonnant se passe Taoust.

Septembre ensemence. Dans les pays de vignobles, c'est octobre qui est représenté par le semeur.

Sème le jour de saint François, Car ton grain aura du poids.

A la Saint-Denis, La bonne sèmerie.

Saint François tombe le 4 octobre et saint Denis le 9 du même mois (fig. 409).

Le Psautier où nous recueillons nos personnages symboliques met la vendange en octobre. Il fut probablement écrit et illustré dans quelque abbaye du nord de la France.

Novembre abat des glands que dévorent ardemment des porcs (fig. 410).

Décembre^ enfin, comme on le fait encore dans bien des provinces françaises de nos jours, tue le cochon gras, qui doit fournir le fameux boudin du réveillon de la nuit de Noël (fig. 410),

Un quatrain populaire, d'une latinité un peu douteuse, a résumé les différents actes des mois d'une façon très caractéristique. Nous ne pouvons mieux terminer l'explication de notre calendrier qu'en le consignant à cet endroit :

Poto, ligna cremo, de vite super flua démo. Do gramen gratum, mihi fias servit mihi pratum. Fœnum déclina, messes tneto, vina propino. Semen liumijacto, pasco sues, immolo porcos.

« En janvier je bois, en février j'allume mon feu, en mars je taille

ma vigne. Avril m'offre un agréable gazon, mai me sert des fleurs admirables (floréal). Juin fait verdir mes prairies (prairial). En juillet, je fais mes foins; en août, je rentre mes moissons (messidor). En septembre, je vendange ma vigne (vendémiaire). En octobre, je confie la semence à la terre. En novembre, je nourris de glands mes cochons, et je les tue tranquillement en décembre. »

Si nous ne savions que c'est dans les dénominations celtiques des anciens mois (Guenveur, mois tout blanc ; Ebrel, mois sans souffle ; Mis du, mois noir; Mis Kerdu, mois très noir, etc.) que les hommes de 1789 sont allés chercher les noms de frimaire, de ventôse, de pluviôse, de brumaire et de fructidor, nous pourrions croire que Notre- Dame leur aurait fourni la tradition de ces titres significatifs conservés, là aussi, par les ancêtres de la vieille race.

Gomme on sent que tout cela est gaulois d'instinct et de tournure. Ah ! nous avions bien raison d'affirmer, au commencement de ce chapitre, que les cathédrales gothiques avaient été complètement édifiées par le peuple et pour le peuple! L'étude approfondie de leurs sculptures le prouve de plus en plus.

Nous n'avons examiné jusqu'ici que la simple façade du parvis de Notre-Dame, ce Paradis^ jadis brillant d'azur et d'or, qui émerveilla tellement un évêque d'Arménie qui le visita au temps de Gharles VIII, que ce saint homme, malgré ses pèlerinages à Venise, à Rome et dans tout l'Orient, n'en parle, dans les récits de ses voyages, que comme d'une conception « si belle qu'il est impossible à la langue d'un homme de la décrire'. »

1. Cet évêque se nommait Martyr. Il vint à Paris vers 1490, et dans la relation de son excursion au royaume de France, il écrit: « Paris. — La grande église est spacieuse, belle et si admirable, qu'il est impossible à la langue d'un homme de la décrire. Elle a trois grandes portes tournées du côté du couchant. Entre les deux battants de la porlc du milieu, le Christ est représenté debout ; au-dessus de cette porte est encore le Christ présidant au jugement dernier: /Z est p/acé sur un trône d'or et tout garni d'ornements en or plaqué. Deux anges sont debout à droite et à gauche ; l'ange de droite est chargé de la colonne ?i laquelle on attacha le Christ et de la lance avec laquelle on lui perça le côté. L'ange qui est debout à gauche porte la sainte croix. Du côté droit est la sainte mère de Dieu agenouillée, et du côté gaucho saint Jean et saint Etienne. Sur la voussure sont les anges, les archanges et tous les saints ; un ange tient une balance avec laquelle il pèse les péchés et les bonnes actions des hommes ; à la gauche, mais un peu plus bas, sont Siitan et tous les démons qui

Ouvrons maintenant ces portes légendaires, étonnantes aussi dans leur genre, dont les prêtres, surpris de tant de science, attribuèrent la fabrication au diable lui-même', et pénétrons dans l'intérieur du sanctuaire.

Lorsque, sous le règne des successeurs de saint Louis, un pauvre cultivateur des environs de Saint-Marcel ou de Notre-Dame-des- Ghamps, réveillé dès Taurore par la joyeuse voix de Jacqueline ^ l'un des bourdons de la tour du Sud, se décidait à quitter son modeste logis pour se rendre à la grand'ville afin d'y fêter, aux premiers jours du

le suivent. Ils conduisent les hommes pécheurs enchaînés et les entraînent en enfer. Leurs visages sont si horribles qu'ils font trembler et frémir les spectateurs. Devant le Christ sont les saints apôtres, les prophètes, les saints patriarches et tous les saints peints de diverses couleurs et ornés d'or. Cette composition représente le Paradis qui enchante le regard des hommes ; au-dessus, sont les images des vingt-huit rois représentés la couronne en tète. Ils sont debout sur toute la longueur de la façade. Plus haut encore est la sainte Vierge, mère du Seigneur, ornée d'or et peinte de divei-ses couleurs. A droite et à gauche sont les archanges qui la servent. »

11 reste encore au porche du centre des traces visibles de ce placage d'or, particulièrement dans le nimbe du grand juge des vivants et des morts; mais toutes les peintures qui enluminaient sa brillante cour, toutes les couleurs lumineuses qui enthousiasmèrent au point que nous savons le brave patriarche grec du xv« siècle ont aujourd'hui disparu depuis longtemps.

Le récit de Martyr nous donne néanmoins une idée générale très complète de la m;ignificcnce qu'eut à l'origine cette admirable production populaire de notre art national, si splendidc qu'on le considérait comme l'image même du ciel.

1. Suivant une tradition encore vivante aux alentours de lu rue Chanoinesse, l'habile serrurier qui a si vigoureusement ferré les portes de Notre-Dame serait le diable en personne, venu en aide, moyennant un pacte bien conclu, à l'ouvrier qu'on avait chargé de cette œuvre, et qui ne savait plus comment se tirer d'embarras. Ce diable forgeron est connu dans tout le quartier sous le nom de Biscornette, qui n'a pas besoin d'explications (des savants en ont fait un artiste et ce sobriquet a pris place sur plus d'une liste de maîtres du moyen âge). Pour si miilin qu'il fût, Biscornette ne parvint jamais à ferrer la porte centrale par laquelle sortait le Saint-Sacrement dans les jours de solennités ; furieux de ses mécomptes, il condamna pour toujours celle de Sainte-Anne à rester fermée et lui jeta un sort. Les restauralcurs de Notre-Dame l'ont, sans difficullé aucune, ouverte dernièrement, et mieux encore ont fait réparer les fameuses pentures diaboliques, sans craindre le feu de l'enfer, et rétablir les délicieuses volutes du xiii" siècle, avec une précision de détails qu'on ne saurait trop louer. Ils ont de même reconstitué l'ornementation delà porte du Jugement, détruite par Soufflot, qui avait remplacé les ferrures du moyen âge par je ne sais quelles compositions grotesques de son choix.

2. Le bourdon de Notre-Dame, donné à la cathédrale de Paris par Jean de Monlaigu, frère de Gérard, O'j" évêque de l'église métropolitaine, portait le nom de Jacqueline, en souvenir de Jacqueline de La Grange, sa marraine, épouse dudit sieur de Montaigu. Le peuple l'avait en grande vénération. Elle fut refondue en 1686 et reçut alors le nom d'Emmanuel Louise-Thérèse, en l'honneur de Louis XIV et de la reine Maric-Tliérèse d'.\utriche. Sur ce bourdon, conservé et encore en place, on lit les noms des fondeurs : Chapelle, Giltot, Moreau et Florentin Le Guay. — (Guiliiermy. — Notre-Dame, p. 38 de ïllinéraire archéologique de l'uris.)

printemps, Notre-Dame de mars (l'Annonciation), au solstice d'été, Jean, le patron des laboureurs, ou mieux encore, au grand jour de l'Assomption de la Vierge, à la my-aoust, Marie, la mère des moissons,

Fig. 409. — Juillet, Août, Septembre. Figures des mois d'après un manuscrit.

Fig. 410. — Octobre, Novembre, Décembre. Figures des mois d'après un psautier du xiii» siècle.

après avoir traversé le fief des Tombes, et pénétré par la porte du marché Saint-Michel dans l'enceinte de l'Université; après avoir descendu la rue de la Harpe et gagné, suivi de sa parenté, la fameuse

place de sa chère église ; son impression, en passant le seuil de la porte du Jugement, devait être immense. Une première travée, pleine d'ombre et de mystère, l'isolait d'abord du monde extérieur qu'il venait de quitter.

Le jour, tamisé par des vitraux savamment gradués de tons, conduisait son œil de l'obscurité voulue de la nef à l'immense clarté du chœur; là, dans un encadrement sombre, doucement atténué par des peintures à teintes rompues, au milieu de la grande fenêtre de l'abside, apparaissait devant lui, dans tout l'éclat d'un rayonnement superbe, celui vers lequel s'envolaient toutes ses pensées, — l'Homme- Dieu, son seul but ici-bas.

L'âme pleine de cette céleste vision, quand il abaissait ses regards vers la nef, à droite, à gauche, il découvrait d'innombrables statues : d'abord saint Christophe, le grand colosse ; messire Antoine des Essarts, placé là en souvenir de la délivrance miraculeuse de ce brave chevalier au temps de la guerre des Bourguignons. Plus loin se montrait, debout sur une colonne de pierre, Philippe-Auguste; puis Denis Du Moulin, patriarche d'Antioche, et Simon Matifas de Bucy, plantés aussi sur des piliers massifs. Au bas du jubé, tout entourée de cierges, Notre-Dame de Consolation, une image particulièrement vénérée des Parisiens, lui souriait tendrement.

De larges tapisseries couvertes de broderies tombaient des voûtes à l'entrée des chapelles. Au bas de la nef, du côté du sud, Philippe de Valois se dressait sur son cheval caparaçonné d'une housse semée des lis de France, le casque en tête, visière baissée, en mémoire de son entrée solennelle dans cette basilique au lendemain de la victoire de Cassel, quand il vint, armé de pied en cap, offrir son cheval de bataille, son harnachement et son armure à la Vierge, dont il croyait avoir reçu aide et secours au moment du combat.

Puis c'étaient les grandes figures de cire peinte de Grégoire XI, de son neveu et de sa nièce, qui semblaient vivantes dans la pénombre du transept; puis les châsses d'or, les reliquaires, les croix processionelles, qui étincelaient dans le chœur. Çà et là, des peintures relevaient les grandes lignes des faisceaux de colonnes et ressortaient brillantes

à l'intersection des clefs de voûtes sur les chapitaux, dans les frises, au milieu des pierres grises. Par terre, des plantes odoriférantes, fournies par les prieurs de l'archidiaconé de Josas, répandaient un parfum suave et se mêlaient gracieusement aux pavés émaillés qui, partout, garnissaient les chapelles.

Un calme immense s'emparait de l'esprit du visiteur, et les enfants eux-mêmes se surprenaient à parler à voix basse, de peur de troubler le silence majestueux qui descendait de ces voûtes mystérieuses.

Depuis, hélas! on a bien changé tout cela: d'ignobles barrières de bois blanc, élevées dans un but fiscal, encombrent aujourd'hui toute la nef et parquent les fidèles selon leur richesse, éloignant les pauvres qui, suivant l'expression d'un écrivain sacré, devraient être les créanciers et non les débiteurs de l'église'.

La maison du bon Dieu des communes est devenue un sanctuaire éminemment aristocratique : le chœur a de faux aspects d'un salon du temps de Louis XIV ; le banc d'œuvre et ses alentours ont pris un caractère pour ainsi dire officiel ; des grilles ferment les bas côtés à partir du transept; devant elles, d'immenses laquais galonnés sur toutes les coutures montent pompeusement la garde et vous réclament de l'argent pour vous laisser pénétrer dans ce coin réservé aux grands dignitaires, aux docteurs et aux princes des prêtres.

Quant à l'édifice lui-même, il y a vingt cinq ans àpeine, on pouvait le voir encore dans toute la nudité où nous l'avaient laissé les chanoines contemporains des pieux fainéants du Lutrin de Boileau ; une teinte jaune clair uniforme couvrait toutes les anciennes décorations peintes des murailles, et le jour cru des vitres blanches tombait

1. Lire sur ces barrières qui hérissent actuellement les pavés de nos églises une sortie vigoureuse de l'abbé Bulteau, dans sa Description de la cathédrale de Chartres, p. 130. Ce célèbre archéologue, s'appuyant sur un texte de M. de Montalembcrt et sur une lettre synodale du concile de Paris en 1849, y flétrit de main de maître cet usage antichrétien.

Les marchands sont rentrés dans le temple. — A Notre-Dame de Paris, on paye pour faire le tour du chœur, on paye pour voir les châsses d'or, on paye pour entrer dans la nef, on paye pour monter aux tours, pour toucher le bourdon. Des gens qui font commerce de cierges, de photographies anglaises, de chapelets, de scapulaires et de guides-pockets, vous interdisent l'accès de la porte du Jugement. En dedans, vous trouvez des Barnum qui vous expliquent les bas-reliefs de Jean Ravy, parfaits en i'i'Ji par Le Bouteillcr, maître maçon, et vous développent, comme des

d'aplomb, criard et brutal, sur les dalles de marbre du pavé.

C'est à peine si les quelques grisailles appliquées dernièrement dans les ouvertures, si les essais peu réussis d'ornementation polychrome tentés dans les chapelles latérales ont atténué la désastreuse transformation opérée dans ce chef-d'œuvre, jadis tout rayonnant de lumière, par le jansénisme indolent, mais sauvage, des gens du xvn° siècle.

Car ce n'est pas de la Révolution française que datent, à Paris comme ailleurs, la mutilation des cathédrales! A Chartres, dès l'année 1772, MM. du chapitre faisaient badigeonner du haut en bas leur église par des ouvriers milanais, nommés les frères Borani. Le 3 décembre 1768, le doyen de la commission pour la décoration de ce monument si remarquable avait déjà donné l'ordre d'enlever partout, des fenêtres de l'abside, les superbes bordures qui les décoraient pour les remplacer par du verre blanc, sur l'instance du sieur Berruer, sculpteur, qui voulait donner du jour à je ne sais quel ouvrage fabriqué par lui à l'entrée du chœur; en 1773, le vitrier Roussel reçut 900 livres pour avoir garni des croisées en vitres simples, destinées de même à mieux éclairer le groupe de l'Assomption, suivant le désir de M. Bridan, son auteur.

A Reims, le Labyrinthe avait été détruit en 1778; le Jubé, où tous les rois de France furent intronisés jusqu'à Henri IV, était tombé sous le marteau des démolisseurs, en 1744. Dans cette même église du sacre, les dalles de vingt-deux archevêques, ornées de pourtraicts authentiques, avaient été brisées en 1747.

Nous en passons et des meilleures ; on remplirait des volumes avec la simple liste des actes de vandalisme du clergé avant 1789. (L'abbé Bulteau, Description de la cathédrale de Chartres^ p. 131. —

commis de magasins de nouveautés, les cliasubles des prélats, enfermées dans des tiroirs, ou les reliques sanglantes des martyrs, suspendues dans des armoires.

Enfin, au-dessus de la galerie des rois, tout là-haut, à la base des tours, des concierges cultivent, dans des cabanes parasites, des géraniums et des pois de senteur, et l'on élève des lapins savants sur Vaire de plomb de la cour des réservoirs.

Décidément, la façon romaine d'honorer Dieu au xix'^ siècle ne peut se comparef au culte gallican, mais respectueux, du xiii".

L'abbé Tourneur, Description de Notre-Dame de Reims, p. 44.) A Paris, c'est un certain Pierre Levieil, « fabricant de vitraux modernes et destructeur patenté de vitraux anciens » (Guilhermy, Itinéraire^ p. 115), auquel fut confiée la mission de démonter toutes les verrières de la nef et du chœur de Notre-Dame pour les remplacer par ce fameux verre blanc, alors si fort à la mode, plat décor, auquel on adjoignait une simple bordure garnie de fleurs de lis et de chiffres plus ou moins royaux (1741).

Quant au mobilier et aux statues, le pauvre saint Christophe, sauvé par monseigneur de Beaumont, qui s'appelait Christophe et crut devoir empêcher pendant sa vie la destruction de son saint patron, fut renversé en 1785, après la mort du prélat. Les effigies de Grégoire VI et de ses parents étaient tombées de vétusté depuis de longs jours. — Les pierres tumulaires, couvertes d'inscriptions, d'ornements et de figures qui remplissaient partout l'édifice, avaient été remplacées par un dallage noir et blanc en forme de damier, commandé par les réguliers habitants du cloître Notre-Dame.

Effacer le moyen âge fut toujours la grande préoccupation du clergé sous le règne des petits-fils de saint Louis.

En 1789, il ne restait plus rien à détruire dans l'intérieur de Notre- Dame de Paris, et si quelque vieil éohevin de 1248 s'était tout à coup levé de sa tombe pour venir errer le soir, au travers de ces nouveautés orgueilleuses et redondantes, comme l'exilé qui revoit le foyer paternel après des années d'oubli, et le trouvant occupé par des étrangers, jette un regard attristé sur ses vieux portraits de famille, souvenirs d'antatt, aujourd'hui méprisés, il eût, avec un enthousiasme fébrile, demandé à Dieu de rentrer dans son sépulcre pour ne pas salir ses yeux d'une vision si malencontreuse et si peu d'accord avec l'antique foi de son siècle naïf.

Que restait-il authentiquement de l'époque, il y a quelques années à peine, dans l'intérieur de l'édifice de Maurice de Sully? Bien peu de chose. Des achantes avaient remplacé les feuillages français sur les chapiteaux; des stucs grossiers alourdissaient partout les moulures; du haut des ogives, les draperies de pierre, garnies de franges de plomb

doré, descendaient lourdement; des panneaux de marbreries versicolores remplissaient tout de leur régularité de mauvais goût. Au milieu se dressaient des groupes de statues prétentieuses, le Vœu de Louis XIII; on avait cannelé les colonnes comme à Saint-Germain-l'Auxerrois, et le pavé se composait de mosaïques larges et banales faites en pierre d'Italie.

L'incroyable habileté, la science profonde des architectes modernes, nous ont rendu Notre-Dame de Paris un peu plus acceptable à tous les points de vue; mais, comme il nous reste à étudier à cette heure deux branches importantes de l'art ogival, nous nous voyons forcé de quitter l'église de la Cité pour nous transporter en province.

La peinture et la statuaire du xiii^ siècle ne peuvent se comprendre véritablement qu'à Chartres, à Bourges, à Sens ou à Reims. Encore, pour la peinture, grâce à la fureur destructive des porteurs de camail, n'avons-nous même là que des vitraux pour nous guider dans nos appréciations; mais ils sont si complets qu'ils nous fourniront, nous osons l'espérer, ample matière à la constatation évidente de l'esprit vraiment français qui anime tout de sa flamme à cette heure de renaissance profondément nationale.

On respire àpleins poumons, dans ces temples extraordinaires, le suave parfum de cette fleur gauloise que nous aimons tant à cueillir partout où nous avons le bonheur de l'entrevoir.

Gagnons donc Chartres la souterraine. Grâce aux travaux des érudits contemporains, on peut y lire encore facilement bien des choses .

Le discours des maîtres de l'œuvre y est écrit sur le verre dans un style admirable de magnificence. — Dès les premiers pas qu'on fait dans le sanctuaire de la Vierge noire, on est littéralement saisi jusqu'au fond de l'âme par la grandeur du sujet qu'ont traité là les peintres de cette époque. Arrêtons-nous-y quelque peu.

Le poème des verriers, ici comme partout ailleurs, se divise en deux chants enhaut, la glorification de la Vierge ; en bas, l'enseignement par les légendes.

Au centre de l'abside, Marie apparaît médiatrice sublime, conduisant à son Fils l'homme qui vient chez elle chercher la vérité. — A

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gauche, adroite, quelques faits de sa vie: l'Annonciation, la Visitation accusent davantage sa personnalité toute terrestre et tout humaine. Des deux côtés, ainsi que dans les voussures des portails, se déroule la série des flgures de ses dévoués, depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à l'histoire presque contemporaine. — Aaron, Moïse, Ezéchiel, David, Esaïe, Jérémie, puis saint Jean et les apôtres, Pierre, Paul, etc., coudoyant saint Etienne, saint Laurent, saint Nicolas, saint Gilles, saint Georges, saint Denis, saint Protais, saint Gervais, saint Gôme et saint Damien, saint Ouen, sainte Justine et sainte Colombe, sainte Foy, la vierge d'Autun, Galétric, l'évêque beauceron, sainte Marie l'Egyptienne, que sais-je? tout un monde vieux et jeune qui défile tout là-haut; personnages gigantesques accostés de boulangers pétrissant leur pain, de tourneurs travaillant à leur établi, demégissiers grattant des peaux, de drapiers mesurant leur marchandise, de changeurs pesant leurs pièces d'or, de portefaix, le dos courbé sous leurs fardeaux pesants, familiarité ultra-démocratique, qui mêle les donateurs de vitraux à leurs puissants patrons et donne à toute cette litanie je ne sais quoi de populaire qui fait rêver à un paradis d'une égalité merveilleuse.

A l'étage inférieur, la leçon est, pour ainsi dire, plus pratique ; étant à portée des yeux, l'artiste y a narré ses légendes avec une recherche de détails pleine d'humour et de fantaisie.

Là, nous trouverons le commentaire le plus délicieux qu'on puisse voir de la Légende dorée de Jacques de Voragine, du Miroir histo- 7^ial de Vincent de Beauvais, précepteur des enfants de saint Louis, du Catalogue des vies des saints de Pierre de Natalibus, etc. Saint Martin à cheval y coupe en deux son manteau pour le donner à un pauvre; Noé, patron des charpentiers, construit son arche, plante la vigne et vendange comme un simple paysan de la contrée ; saint Eustache poursuit le cerf dans la forêt, traverse la mer, et sort sain et sauf du fameux taureau d'airain oii l'avait enfermé l'empereur ; saint Nicolas ressuscite les trois étudiants si méchamment occis par l'aubergiste menteur et malappris ; saint Laurent apostrophe Decius en lui disant : « Je suis assez cuit de ce côté, tourne-moi donc,

tyran, et manges-en ; » saint Quentin jette la guivre au fleuve ; saint Gharlemagne et saint Roland pourfendent des Sarrasins à qui mieux mieux ; le bon Samaritain panse avec onction le voyageur trouvé

Fig. 411. — Vitraux de Bourges. L'histoire de Joseph.

par lui sur la route de Jérusalem à Jéricho, etc. Puis, toujours comme à l'étage supérieur, les ouvriers qui dotèrent leur église de ces magnifiques verrières se trouvent représentés en leurs costumes vrais, se livrant à leurs occupations journalières : les maréchaux ferrent des chevaux, les tonneliers frappent leurs barriques, les maçons portent des pierres, les laboureurs poussent leurs charrues, les vignerons

taillent leurs vignes, les vanniers tressent leurs corbeilles, les bouchers tuent leurs bestiaux, les pâtissiers font des gâteaux et les épiciers vendent à bon poids leurs denrées comestibles.

La Bible s'unit à l'Evangile; l'Evangile lui-même se confond avec les récits qu'on se raconte le soir à la veillée et prend, grâce au mélange de ses paraboles avec la représentation des métiers, des gens du peuple, je ne sais quel caractère de familiarité qui fait ressortir de ses verbes un enseignement tout pratique et tout réel.

Gomme à Saint-Savin, c'est toujours le sermon des patriarches qui se trouve écrit côte à côte avec celui des martyrs et des saints du pays ; vulgarisation splendide des textes sacrés traduits en langue vraiment française, vivants, vibrants et compréhensibles aux petits comme aux grands.

Pour compléter l'effet lumineux des vitraux dans le transept, miroitent au soleil deux roses, célestes bouquets offerts à la reine du lieu par son peuple reconnaissante

Dans la nef, les magnifiques bordures végétales, si méprisées par les docteurs en théologie, disciples fervents de l'Aigle de Meaux et du Cygne de Cambrai, ennemis déclarés des « colifichets, des antithèses, des jeux de mots et des fausses subtilités, » de l'architecture gothique, sont demeurées presque partout intactes. Elles encadrent merveilleusement toutes ces histoires, tous ces personnages, toutes ces anecdotes, tous ces récits légendaires, et les font divinement ressortir. L'effet en est éblouissant ; nous en réunissons quelques exemples dans notre planche 8. Inutile de faire remarquer que la fleur règne en maîtresse absolue dans l'ornementation de ces baies grandioses ^

1. A Notre-Dame de Paris, ces roses du transept, jointesà celles de la façade occidentale, sont les seules peintures du xm" siècle que nous aient laissé contempler MM. du chapitre. A la grande cathédrale de l'Ile-de-France, ces roses sont peut-être plus belles encore qu'à Notre-Dame sous terre.

2. GrAce à l'obligeance de M. Champigneulle, nous avons pu faire notre choix en toute connaissance de cause. C'est par centaines qu'il a mis à notre disposition les croquis de ces bordures calquées sur place par ses collaborateurs. Certains savants cachent avec le plus grand soin leurs richesses et les dissimulent dans des cabinets secrets. M. Champigneulle ne fait pas heureusement partie de celte bande avare et méfiante; il nous l'a prouvé fort gracieusement, et nous tenons à l'en remercier ici publiquement.

VITHAUX PEINTS

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