DE CHARTRES ET DE LAON
M. Chainpigneulle, l'habile restaurateur des vitraux de Cliartres et du Mans, nous i\ libéralement oITert ses cartons pour la (-onl'ection de cette planche; c'est à lui (jue nous devons les spécimens de bordures qui entourent, dans notre dessin, les rosaces et les écoinçiin.s pris dans la Moiiixii-aphit' de la ralhédrale de. Bourges des R. P. Cahier et Martin.
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Vitraux Peints.
de Boiarges. d'Amiens, de Chartres & de Laon
Nous ne pouvons passer en revue les innombrables pages de ce Livre des laies, comme l'appelait le concile d'Arras, si complet et si varié; aussi renverrons-nous le lecteur curieux de l'étudier plus à fond
Fig. 412. — vitraux de Bourges. Le repas d'Hcrode, la danse de Salomé, la décollation de saint Jean-Baptiste.
à la description minutieuse qu'en fait le savant abbé Bulteau dans sa Monographie de la cathédrale de Chartres, et, pour donner une idée générale du genre de la composition, nous contenterons-nous de publier ici quelques spécimens pris dans les fenêtres des cathédrales de Bourges et de Sens.
Nous avons choisi comme types : 1° un fragment de l'histoire de
Joseph; — 2" quelques scènes de la vie de saint Jean; — 3" la parabole de l'Enfant prodigue. Nos dessins feront comprendre, nous l'espérons du moins, mieux que n'importe quelle étude écrite le sentiment réaliste, osons dire le mot, de la peinture décorative à l'époque que nous étudions en ce moment.
Pour lire un vitrail, dit l'auteur que nous citons plus haut, il faut commencer par le bas et suivre le sujet en allant de gauche à droite.
Dans le vitrail de Joseph (fig. 41 1), en appliquant cette règle, nous avons donc, d'abord, l'enfouissement du jeune berger dans la citerne : Miseruntque eum in cisternam veterem, quœ non hahebat aquam. Puis, auprès, l'arrivée des pasteurs envoyés par les traîtres àleur vieux père Jacob, porteurs de la robe ensanglantée de la victime : Mittentes qui ferrent ad^atrem et dicerent: Hanc invenimus : videutrum tunica filii tui sit an non. « Voici cette tunique que nous avons rencontrée par hasard; reconnais-tu ce vêtement de ton fils. » En haut, Joseph entre dans la maison de Putiphar. Auprès, il est violemment tenté par la femme de l'eunuque à laquelle il abandonne son fameux manteau, puis hypocritement dénoncé par elle à son mari. Au milieu, devenu ministre du Pharaon, tenant en main le bâton de commandement, il accumule des grains en vue de la famine prochaine, prédite en songe à son maître.
A Saint-Savin, l'aventure était racontée d'une façon plus académique ; ici, l'on sent déjà quelque chose de moins hiératique et, par conséquent, de plus vrai.
La liberté du geste est la note particulière de l'art affranchi du xuf siècle.
Dans l'anecdote de la vie du Baptiste, on aperçoit encore mieux cette tendance toute nouvelle : Hérode boit et mange en noble compagnie (fig. 412). Salomé se livre à des exercices en usage chez les seuls Bohémiens de la rue des Filles-Dieu ou de la cour desJVIiracles; on lui apporte dans un plateau la tête coupée du Précurseur.
Le dessin devient plus correct, la composition plus ferme et mieux arrêtée.
La parabole de l'Enfant prodigue va nous permettre de pénétrer
encore plus avant dans l'esprit plein de haine du convenu et d'amour de la réalité, qui inspira si vivement alors les hommes de ces temps de résurrection artistique.
Fig. 413. — Vitraux de Bourges. Histoire de l'Enfant prodigue.
Chaque personnage ici semble avoir véritablement posé en chair et en os sous les yeux du peintre. Dans la fig. 413, en bas, le plus jeune fils du vieux patriarche, vêtu comme un bourgeois du temps du sire de Joinville, laissant flotter au vent son manteau fourré de menu vair^ vient trouver son père et lui réclame sa légitime : Pater, da mihi portionem substantiœ quœ me contingit. A gauche toujours, le
vieillard, ayant rempli la robe de l'enfant de nombreuses pièces d'or, lui remet pieusement un vase, souvenir des ancêtres, gage précieux qu'il doit conserver avec soin.
Au milieu de la rosace, l'aîné des jeunes gens mène aux champs ses bestiaux ; celui-là reste dans la règle, et nunquam mandatum, prœterivit. »
Le prodigue, adroite, devenu propriétaire d'un destrier, part pour la chasse suivi d'un serviteur à gages ; mais une courtisane, couronnée comme une femme de haute lignée, l'accoste et l'entraîne. L'orgie commence. Emerveillées de sa générosité princière, les femmes placent sur un trône le nouveau seigneur qui leur est tombé du ciel et le couronnent royalement : Hic coro7iatur a meretricibus (fig. 414).
Hélas ! l'enfant a bientôt mangé son fonds avec son revenu ; les filles folles l'ont dévalisé ; des amis complaisants l'achèvent (fig. 415). Dépouillé de ses vêtements, à demi nu, il retourne à son vomissement, et les princesses, qui jadis s'agenouillaient devant lui, le chassent à coups de bâton des lieux de plaisirs où il trônait jadis : Et ipse cœpit egere. Le médaillon du centre de la fig. 415 nous le représente accostant un vieillard qui l'envoie dans son champ pour garder des pourceaux : Hic custodit porcos, dit la légende du vitrail de Sens. Le repentir le prend : Quanti mercenarii in domo patris mei ahundant l~)anihus; ego autem hic famé pereo ! « Combien de mercenaires dans la maison paternelle ont plus de pain qu'il ne leur en faut, et moi ici je meurs de faim. » Puis il revient au logis : Et surgens venit ad patrem suum. A peine l'a-t-il entrevu, que le vieillard entoure son cou de ses bras. « Apportez la plus belle de mes robes, mettez à son doigt mon anneau d'or, tuez le veau gras et faisons bonne chère, parce que mon fils que voici était mort et qu'il est maintenant ressuscité, parce qu'il était perdu et que je l'ai retrouvé. »
(( En vérité, je vous le dis, c'est une grande joie pour les anges de Dieu lorsqu'un pécheur fait pénitence » : Ita dico vohis : gaudium erit co7^am angelis Dei super uno peccatore pœnitentiani agente. {Ecang. secundum Lucam, cap. xv.)
Il est de règle, dans la haute critique moderne, de considérer toutes ces compositions naïves comme des caricatures pleines de mauvais goût, élucubrations malsaines de cerveaux hantés par les superstitions les plus idiotes. Pour nous, qui tenons à les juger sans aucun parti pris,
Fig. 414. — Vitrail du xiiie siècle. Suite de la parabole de l'Enfant prodigue.
sans préjugé d'école, avec la bonne foi nécessaire pour les comprendre, nous n'y verrons que les balbutiements, encore informes il est vrai, mais déjà très appréciables, d'un art essentiellement personnel, rompant avec toutes les traditions et toutes les règles dont on avait voulu l'embarrasser et ne demandant plus la lumière qu'à sa propre raison, à son seul examen, à son unique intelligence. Salomé dansant sur les mains, c'est un défi jeté au byzantinisme raide et guindé. Le cou-
ronnement du prodigue, c'est une satire sanglante des Carlovingiens assis sur leur trône d'or, au milieu des courtisans à robes traînantes. Il y a, dans la scène du vieillard tendant à son fils la coupe à laquelle il semble attacher un prix tout spécial, comme dans celle de la courtisane chassant brutalement, une trique en main, l'enfant presque nu qui lui revient, confiant dans un amour entièrement factice, une observation très fine, une recherche très délicate dans les expressions aussi bien que dans les attitudes. Il y a, dans la rêverie mélancolique du pauvre abandonné, qui songe au milieu de son immonde troupeau aux douceurs de la maison paternelle, un esprit tout nature, un sentiment voulu du pittoresque, choses qui ne sont jamais à dédaigner en art et que pourraient étudier, non sans quelque profit, bien des décorateurs modernes sortis de l'école romaine.
Mais, comme le dit ironiquement Viollet-le-Duc, « il ne faut pas que cet art puisse passer pour beau, parce qu'il est une marque profonde de ce que peut obtenir l'affranchissement des intelligences et des développements que cet affranchissement peut prendre. Une école qui rompt avec des traditions respectées jusque-là, s'en éloigne brusquement et réagit avec violence contre un dogmatisme séculaire pour courir dans la voie de l'émancipation en toutes choses, est un dangereux exemple qu'on ne saurait trop repousser. » [Dictionnaire d'Architecture, t. VIII, p. 145.)
Tant pis pour les sévères professeurs de la rue Bonaparte ! nous autres indépendants à tous crins, nous reconnaissons là nos pères et nous osons déclarer ouvertement que cet art primitif, à cause même de sa simplicité, nous enchante et nous ravit.
Mais examinons la renaissance du xni" siècle dans la sculpture monumentale, et particulièrement dans la statuaire ; nous rencontrerons là des œuvres d'une majesté tellement incontestable, qu'elles nous serviront peut-être d'arguments décisifs contre nos adversaires.
La cathédrale de Reims va nous montrer cette sculpture dans sa plus belle période (planche 9), dans son éclat le plus incomparable.
Lorsque, après avoir erré quelque temps dans les immenses rues, désertes aujourd'hui, de la dévote cité du sacre, le voyageur débouche