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DE REIMS

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Les six petits motifs entourés de leurs bordures, qui forment cette planctie, ont été copiés dans les chapelles de la cathédrale de Troyes. Ils forment une ligne droite en figure de tapis conduisant de l'entrée de la chapelle à l'autel qui se trouve au fond. Les briques émaillées, qui les encadrent dans notre dessin, proviennent de fragments conservés dans le Musée lapidaire de l'archevêché, à la cathédrale de Reims.

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Jmp.Lemeruet' et C^^.Pans

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Carrelages de Reims et de Troyes

spirituels et temporels qui avaient voulu l'opprimer, en leur criant tout haut comme la pierre du souvenir des anciens lec'hs : /l'er Veatou. — Vivante à toujours.

Gomme une traînée lumineuse, la révolution opérée dans toutes les branches de l'art par le retour à la nature se répandit, brillante et pure, sur le sol de France, d'un bout à l'autre du royaume, — des Pyrénées à la Manche, des Vosges à l'Océan. On la trouve dès le

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Fig. 428. — Alphabet gothique ; d'après les manuscrits.

règne de saint Louis, imprimant à tout ce qui s'éleva dans la période de calme qui suivit les croisades un cachet d'une élégance manifeste.

Maisons de ville, maisons des champs, prieurés, abbayes, collèges, manoirs, châteaux et donjons eux-mêmes renoncent alors tout à coup à la voûte ronde et basse, aux piliers massifs, aux décors géométriques, aux entrelacements réguliers de l'époque romane, et adoptent simultanément les fleurs, les feuillages, les sveltes colonnes, le trèfle superbe, l'ogive et toutes les conséquences delà renaissance qui, désormais, règne en maîtresse absolue dans ce pays régénéré par elle.

Les bourgeois, les premiers, entrèrent en plein dans cette évolution.

Nombre de villes nous ont conservé des types parfaits de l'habitation des citoyens français au xiu® siècle.

On rencontre un très grand nombre de ces habitations admira-

Fig. 429. — Maison du xm" siècle à Cluny, place Notre-Dame.

blement conservées dans les petites cités de Cluny, de Saint-Antonin, de Cordes, de Saint-Yrieix, de Monpazier, de Montferrand, de Provins, de Dol, de Caen, de Dreux, etc.

On en voit de plus confortables, dans le vrai sens du mot, à Chartres, à Reims, à Clermont, à Toulouse, à Périgueux, à Bourges, à Beauvais et ailleurs.

Les classiques traitent ces pauvres maisonnettes de bicoques étroites, sombres et malsaines ! — Regardons-les d'un peu près.

Toutes sont d'une solidité de construction, d'une élégance d'aspect, d'une variété d'ornementation incroyables, et certes, ce ne sont

Fig. 430. — Maison du xiu« siècle à Cluny, place Notre-Dame.

pas les grandes casernes uniformes dont on nous dote si largement depuis quelques années qui les remplaceront jamais avec avantage.

Le logis d'un confrère de saint Éloi n'affectait pas alors la tournure de celui d'un maître boucher. La maison d'un libraire ne pouvait

se confondre avec celle d'un forgeron, le retrait d'un philosophe avec la boutique d'un marchand.

Chacun alors faisait sa demeure et la modifiait selon ses goûts, ses besoins, sa profession; ce qui donnait à une rue du xni^ siècle un cachet d'une originalité très pittoresque.

La bâtisse actuelle est devenue d'une banalité transcendante. Viollet-le-Duc prétend que l'architecture contemporaine serait capable de donner le spleen à toute une génération, si jamais cette maladie anglaise pouvait s'implanter sur la terre gauloise.

Il n'en était pas de même au temps que nous étudions. Pour prouver par des exemples frappants notre dire, nous donnons ici quelques exemples des maisons de cette époque.

Les deux premières (fig. 429 et 430) ont été dessinées à Cluny sur la place Notre-Dame. Malgré les transformations du rez-dechaussée, on retrouve encore, dans les petites galeries formées d'arcatures trilobées, dans les chapiteaux délicatement sculptés qui décorent le premier étage, le cachet de l'âge des cathédrales.

C'est là, derrière ces petites fenêtres, qu'était la grande salle oii se réunissaient autour du maître les proches, les enfants, les serviteurs, toute la maisonnée enfin, aux heures de repos, aux jours de fête. Les cheminées intérieures sont ordinairement splendides : c'était le foyer oii l'on racontait des histoires, oii les vieillards s'asseyaient dans les grands fauteuils d'angle. Autour de l'âtre se groupaient de joyeuses têtes blondes ; l'étranger, qui venait de loin, ayant beaucoup vu partout, beaucoup retenu, y était accueilli comme au temps des Bituriges et des Arvernes ; avec la bienveillance accoutumée, on l'interrogeait plein de joie et tous l'écoutaient avec amour.

Le Foyer ! chose aujourd'hui bien peu connue ; nous avons remplacé cela par des poêles mobiles.

Ces salles de l'étage supérieur des maisons , bourgeoises du xuf siècle sont ordinairement très vastes : à Chartres, à Glermont (fig. 431 et 432), elles prennent même des proportions monumentales qui témoignent, chez les hommes qui les firent élever, d'une prospérité intérieure, d'une habitude de bien-être indiscutables.

A Reims, la curieuse maison de la rue de Tambour va nous permettre de constater un fait tout particulier qui semble jeter un jour nouveau sur les habitudes oubliées de nos ancêtres (fig. 433).

Cinq statues, superbes de tournure et d'exécution, ornent la façade de ce monument ; ce sont des musiciens : l'un bat du tambour, c'est

Fig. 431. — Maison du xiiie siècle, à Chartres, rue du Change, près de la cathédrale.

le patron de la rue; le second s'exerce sur une cornemuse, le troisième tient un faucon, le quatrième pince de la harpe et le cinquième, coiffé d'un chapel de fleurs, tire de son violon des sons harmonieux qu'il semble écouter avec une joie sereine.

Là se réunissait la confrérie des ménétriers qui jouissait, dit M, Barthélémy, d'une certaine réputation non seulement en Champagne, mais encore dans tout le nord de la France.

Le personnage du centre était le chef de cette confrérie, — le

L'aKT NATIO.NAL. — II.

610 L'ART iNATIONAL.

faucon est toujours un signe de maîtrise', — et les autres, ses assesseurs ordinaires.

Au vulgaire passant, ces statues disent peu de chose. Pour le vrai savant, elles sont l'indication précise d'assemblées fréquentes convoquées en ce lieu par des artistes de renom, origine de bien des institutions orphéoniques modernes, qui aimaient à s'y réunir pour concerter ensemble et se trouvaient déjà assez puissants pour s'octroyer des chefs-d'œuvre au devant de leur maison commune.

Pour des barbares ignorants, pour de simples violoneux^ ces gens ne se logeaient déjà pas si mal. On dit qu'une démolition prochaine menace la maison de la rue de Tambour ; espérons que la population de Reims, si intelligente et si artistique, arrêtera les Vandales et nous conservera ce témoignage précieux d'un passé plein de souvenirs populaires et démocratiques.

Un des modes de construction les plus communs au xni' siècle était celui des habitations sur portiques continus ou allées couvertes. Nous avons vu, à propos de la place du théâtre à Vienne (fig. 279 et 280, tome P", p. 391), que les forums gallo-romains du siècle des Antonins affectaient déjà cette forme et étaient entourés d'arcades nombreuses, permettant aux marchands d'abriter en temps de pluie leurs denrées, aux promeneurs de se garantir des rayons du soleil pendant la saison chaude.

Au xnf siècle, cette disposition se renouvela presque partout. La place de la Bastide de Monpazicr est encore entièrement entourée d'une espèce de cloître à ogives surbaissées, avec angles coupés en

1, Le chef de la communauté de ville se faisait toujours représenter le faucon au poing; nous en avons donné un exemple dans le sceau de la commune de Dijon (fig. 290, p. 378). Le roi des méncstriers de Reims, comme signe de sa souveraineté, pouvait donc bien s'attribuer ce même privilège. On a dit tant de choses sur ce pauvre vilain, qu'il est temps de lui rendic sa personnalité, pourtant si compréhensible. Ce fut à l'époque du sacre de Charles X qu'on brisa, dans ses mains, cet oiseau, signe de sa dignité. On abattit, à cette époque, un certain nombre de statues dans cette rue de Tambour, que devait parcourir le cortège ; on mutila tous les ornements en saillie, par crainte, dit-on, d'accidents, ou plutôt par amour de la régularité et de raligncmcnf. Au lieu de fabriquer en plAtre peint des ornements et des cheminées moyen âge dans la salle du sacre, à l'archevêché, on aurait bien diî, îi cette époque de retour à ce moyen âge, témoigner un peu plus de respect pour des symboles qui avaient un cachet du temps un peu moins puéril et bien plus réel.

encorbellement pour le passage des voitures. Ce petit coin de ville antique donne une idée fort nette de ce que pouvait être un marché à l'époque où nous arrivons.

Issoire possédait de même une grande place, toute cernée de galeries voûtées. Le duc d'Alençon, frère du roi de France, ce pâle et

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Fig. .(Sî. — Maison du xiiie sièclo, à Cicrmoiit-Ferrand, place Saint-Pierre.

nerveux rejeton de Catherine, lorsqu'il prit Issoire en 1577 sur le capitaine Merle, chef calviniste, et passa tous les habitants au fil de l'épée, fit démolir et incendier toutes ces maisons gothiques. Au milieu, il érigea une colonne sur laquelle il fît écrire cette phrase sanglante : Ici fut Issoire. Des destructions du farouche prince du sang il resta pourtant une ruine : c'est la maison que reproduit notre fîgure 434 ; elle suffit pour laisser entrevoir l'aspect ancien du forum de cette malheureuse cité.

La place de Dol de Bretagne, ou la Grand'rue^ comme on l'appelle, montre encore de même quelques boutiques, avec arcades ogivales, supportées par des colonnes ornées de chapiteaux à crochets d'un effet très original; nous en donnons une vue (fig. 435).

Rien n'est plus étrange que cette Grand'riie de Dol, lorsque les paysannes des environs la remplissent, grouillant, au milieu de toutes ces antiques constructions, la tête couverte de coiffures indescriptibles, circulant avec leurs jupons courts, leurs bas bleus et leurs souliers plats, le panier au bras, la baguette en main, criant à tue-tête et trottinant sous ces arcades avec une animation toute gallaise. A voir ces solides gaillardes, jetant en l'air des notes sonores, dans un patois que l'on dirait dérivé en droite ligne de la langue de Joinville, on se croirait à l'âge de Pierre Mauclerc ou de Jehan de Soligné.

Ce goût des rues couvertes ne se perdit pas chez nous, du reste, avec le xnf siècle. Nous avons tous connu les piliers des Jialles, ipvoche les Innocents, démolis il y a quelques années. Tarascon, Beaucaire, Garpentras, sont remplis de constructions semblables; Vitré, Morlaix, Dinan ont des quartiers entiers disposés de même sorte ; et les Parisiens enfin se souviendront toujours que leur Hôtel de ville actuel a remplacé la fameuse Maison aux piliers, qui détacha si longtemps ses portes historiques sur les côtés de la trop fameuse place de Grève.

Puisque nous voilà revenus à Paris, constatons-y un genre d'édifice qu'on ne rencontre guère que dans cette grande ville au moment de la renaissance ogivale : nous voulons parler des collèges.

Charlemagne avait fondé, du temps d'Alcuin et grâce à son savant concours, les écoles palatines près de son palais et les écoles cathédrales près de sa chapelle, dans le seul but de préparer des sujets pour les fonctions ecclésiastiques; quelques laïcs furent admis, il est vrai, dans ces écoles, mais le nombre de ces derniers était fort restreint.

Nous avons vu, à propos de Gluny, que les moines créèrent, dans l'enceinte des couvents, des classes oiî l'enseignement gratuit était

largement distribué aux jeunes clercs et à tous les enfants d'ouvriers qui s'y faisaient inscrire.

Fig. 433. — La Maison dos Musiciens, rue de Tambour, à Reims.

A Paris, les étudiants du temps de l'empereur Charles étaient cantonnés dans l'île de la Cité. Plus tard, quelques maîtres libres ouvrirent des cours sur la rive gauche, dans la rue du Fouarre, pour les belles-lettres; dans la rue de la Bûcherie, pour la physique, qui

était le nom de la médecine en ce moment (1472), proche Saint- Victor, et sur la montagne Sainte-Geneviève, enfin, pour la théologie'. Les progrès de ces établissements libres furent immenses. La jeunesse accourut de tous les coins de la France, de tous les coins

Fig. 434. — Maison du xiiic siècle, place de la Républir[ue, à Issoire.

de l'Europe, à ces conférences, et, sur des bottes de foin [fouarre], seuls sièges, hélas! que pouvaient leur fournir les pauvres maîtres, petits et grands s'étendirent pour écouter, avec cette avidité singu-

1. Nous ne parlerons pas des établissements de la rive droite. Dès 1187, il y avait, à Saint- Thomas-du-Louvre, une école pour cent soixante pauvres prêtres. Le souvenir nous en a été gardé par le nom d'une place : la Place de l'École, derrière Sairit-Germain-l'Auxerrois. En 1208, Etienne Belot et sa femme donnèrent un arpent de terre près du cimetière Saint-Honorat, pour établir le collège des Bons-Enfants. Celui de Sainte-Catherine du Val-des-Écoliers, rue Culture -Sainte • Catherine, date aussi de celte époque.

lière que donne le besoin d'apprendre, les leçons des Roscelin et des' Abélard.

On enseignait là unioersum studium, le cycle complet des connaissances humaines, se divisant en quatre parties ou facultés : celle des arts libéraux, — celle du droit, — celle des sciences et de la médecine, — celle de la philosophie ou théologie.

Fig. 435. — Maison gothique, à Dol de Bretagne.

L'Université, protégée par les souverains, reçut le nom de « fille aînée des rois de France. »

Mais ce peuple d'écoliers devenu nation, parfois turbulent et tapageur, avait besoin d'être t^égenté. — Robert de Sorbon, chapelain de saint Louis, dans une petite maison fondée par lui en 1253, commença de les coUiget% de les réunir, et bâtit le premier collège 011 s'abritèrent ensemble « les pauvres maîtres et les pauvres écoliers, — collegium seu congregatio pauperum magistrorum et studentium in theologica facultate. »

Bientôt, près de ce discret logis auquel était réservé un si brillant avenir, s'élevèrent d'innombrables maisons de refuge, destinées

Fig. 436. - Ancien collège de Cluny, place de la Sorbonnc, démoli en 1860.

de même à abriter la jeunesse des écoles : « Français de l'Ile-de- France,— Anglais et Allemands,— Picards et Artésiens,— Nor-

mands et Bretons, les Quatre nations^ comme on disait alors'.

Et la vieille Lutèce se trouva divisée en trois parties fort distinctes, dont les vieux plans de Paris nous ont gardé les dénominations spéciales : Ville ^ Cité et Université de Paris, comme dit « la vue cavalière dédiée à monseigneur Christophe de Beau mont par son très humble et très obéissant serviteur G. Dheulland, dessinateur et graveur du roi pour la marine. »

L'abbaye de Cluny fut une des premières à bâtir, au quartier Latin, un grand collège pour les jeunes gens de son ordre qui vinrent y étudier sous les grands maîtres la haute philosophie.

Il y a quelques années à peine, on apercevait, à l'angle de la rue Neuve-Bichelieu, sur la place actuelle de la Sorbonne, un pignon aigu couronné d'un fleuron délicat. Un grand contrefort divisait en deux ce pignon ; il était accosté en haut de magnifiques rosaces, délicieusement ajourées ; en bas, de baies ogivales; au-dessous de l'une de ces baies s'ouvrait une petite porte à moitié condamnée et bouchée par un mur de pierres sèches; des restes d'ogives, des commencements de voûtes détruites se distinguaient encore en place sur les façades des maisons voisines (fig. 436).

Là fut jadis le fameux collège fondé par Yves de Vergé, abbé de Cluny en 1269.

A travers les siècles, ce sanctuaire de la science s'était conservé intact jusqu'à nos jours ; sous le règne de Louis-Philippe, il possédait encore sa chapelle^ son cloître (fig. 438), sa salle capitulaire, son aumônerie (fig. 437), ses dortoirs, etc.

1. Les universités de Toulouse et de Montpellier fondées, l'une en 1228 et l'autre en 1229, gardèrent chez elles les nations méridionales.

Celles d"Orléans, de Caliors, de Perpignan, d'Orange, d'Angers, furent créées dans le xiv" siècle; celles d'Aix, de Dôle, de Caen, de Poitiers, de Bordeaux, de Valence, de Nantes, de Bourges, dans le xv^ ; celles de Reims et de Douai dans le xv^; celles de Dijon et de Pau, enfin, dans le xviii^.

2. Cette chapelle avait, en dernier lieu, servi d'atelier au peintre David. C'est là qu'il exécuta le tableau du sacre de Napoléon !<"•, que l'on voit au musée de Versailles, et que se passa la fameuse scène entre l'ancien conventionnel et l'empereur, dont les mémoires contemporains nous ont gardé le souvenir.

Bonaparte à cheval, suivi de son escorte empanachée, vint en grande pompe au collège de Cluny. On lui disait monts et merveilles de ce fameux Safre; il voulut en juger par lui-même. —

En 1833, je ne sais quel marchand de papier qui l'avait acheté, pour s'en servir comme de magasins, jeta bas l'église et le cloître. En 1860, M. Haussmann, à coups de mine, s'il vous plaît, tant était solide cette construction ultra-gothique, renversa le reste.

Ce fut à cette funeste date que tout ce qui nous restait sur la rive gauche des édifices scolaires de l'ancienne Université parisienne disparut, emporté par l'amour de l'alignement et le caprice funeste des bâtisseurs de boutiques uniformes.

Sans être admirateur fanatique du passé, qu'il nous soit permis de regretter l'anéantissement de tous ces souvenirs : ils n'avaient, ceux-là, absolument rien de féodal. Jadis, lorsqu'on descendait la rue de la Harpe, laissant à gauche la vieille enseigne du roi David jouant de la harpe ^, qui donnait son nom à cette voie si pittoresque et si mouvementée, après avoir passé près de la fameuse fontaine oij Santeul avait écrit ces vers :

Hoc suh monte suos reserat sapientia fontes. Ne tamen hanc puri despite fontis aquam,

on pouvait encore presque reconstituer la physionomie du quartier

Il se transporta donc place de la Sorbonnc, descendit à la porte de l'atelier et fit, dans cet intérieur mystérieux, une entrée triomphale. A la vue do la toile remplie, pour ainsi dire, par la figure de l'impératrice et par celles de ses suivantes en toilettes de gala, son désappointement fut énorme. 11 arpenta pendant plus d'un grand quart d'heure la petite église; la phrase îi dire ne lui venait pas; les généraux soucieux se regardaient en silence. Tout îi coup, il s'arrêta, mit la main à son légendaire petit chapeau et s'écria : « — Monsieur David, je vous salue; je vous remercie, vous m'avez compris, vous avez fait de moi un chevalier français. » Personne ne saisissait la finesse du mot, mais on souriait quand même. « — Oui, honneur aux Dames! » — Il était d'une colère inexprimable : « — Mais il y a une chose qui ne peut rester ainsi ; que fait le pape dans votre affaire? — Mais rien, sire. — Est-ce que vous croyez que je l'ai fait venir de Rome pour ne rien faire? — On peut ajouter un geste, reprit l'artiste, le faire vous bénir. — Eh bien ! oui, c'est cela, qu'il bénisse. Monsieur David, je vous salue. » Et il partit, la rage dans l'âme. C'est pour cela que nous avons eu, du même peintre, la Distribution des aigles. Là, comme il n'y avait pas de femmes à peindre. Napoléon était sûr d'occuper seul l'attention de la postérité. L'auteur des Sat/ines ne se le fit pas dire deux fois ; il avait compris la chevalerie du vainqueur des Pyramides.

1. Bien des gens se figurent que le nom de rue de la Harpe fut donné îi cette rue à cause de l'auteur du Cours de littérature. Jean- François La Harpe dut, au contraire, son nom à cette rue elle-même, attendu que, né de parents inconnus, il y fut rencontré un beau malin, abandonné au coin d'une borne. La rue de La Harpe fut ainsi baptisée à cause d'une certaine enseigne du roi David, sculptée au-dessus de la boutique d'un marchand de vins, dont on pouvait voir une reproduction, exécutée au xviiie sièsle, qui fut conservée jusqu'en 1860, à l'angle du marché de la place Saint-Michel, à l'extrémité de ce chemin des écoliers.

des vieux docteurs de Sorbonne, du temps où « les escholiers déambulaient à travers les compites et les quadrivies de cette urbe antique. »

Fi.'. 437. - Aumônerie de l'ancien collège de Cluny, à Paris, démolie en 18G0.

Près de la demeure des Glunisiens, on apercevait les salles voûtées du collège de Narbonne, fondé par Bernard de Forges en 1317 ;

plus bas, l'arcade du collège de Bayeux, Collegium Bajocense, avec son passage plein de cornues, d'alambics et de matras'. A gauche, le collège d'Harcourt, actuellement lycée Saint-Louis, laissait voir son entrée sombre. Aujourd'hui, de tout cela, il ne reste qu'une enseigne, celle d'un café, et la rue de la Harpe est devenue en partie une de nos artères principales, comme dirait l'immortel Joseph Prudhomme, le boulevard Saint-Michel.

Dans ces mêmes années, pour nos jeunes modernes presque anté-diluviennes, si, pour descendre à la Seine, on préférait suivre la rue Saint-Jacques, on y retrouvait de même une série complète de souvenirs du vieux temps . C'était d'abord la porte des Jacobins (fig. 439), qui servait de devanture à la boutique d'un marchand de vin, à l'angle de la rue des Grès; plus bas, à gauche de Louis-le- Grand, celle du collège de Geoffroy du Plessis, notaire du pape Jean XXII; puis un reste de l'église des Mathurins (fig. 440), basilique vénérable, où se tenaient les grandes assemblées des corporations de l'Université.

En bas de cette Via Jacobea, comme disaient les libraires, on distinguait encore, en 1855, un fragment de l'escalier de l'église de Saint- Yves, temple de la chicane, où les plaideurs suspendaient aux voiites les sacs de leurs procès gagnés par l'intercession de cet avocat populaire :

Sanctus Yvo — erat Biilo, Advocatus et non latro, Res miranda populo ;

puis, en face, le portail de Saint-Benoît-le-Betourné % ancien théâtre du Panthéon.

1. Ce portail antique a été conservé au musée de Cluny ; il se trouve accolé maintenant au pignon de la chapelle. Au-dessus, le savant conservateur du musée des Thermes a disposé symétriquement deux fenêtres de l'église de Saint-Jean-de-Latran , que surmonte l'une des rosaces du collège de Climy, dont nous avons parlé plus haut. Enfin, le fleuron de ce même collège décore le sommet du pignon. On ne peut que remercier M. Du Sommerard d'avoir gardé là ces précieux débris. Malheureusement, bien peu de Parisiens en connaissent la provenance exacte, et quelques inscriptions indicatives ne seraient pas déplacées au pied de ces ruines.

2. Le peuple de Paris avait appelé cette église ^aXni-Qcno'ûAc-Mautournf, parce qu'elle était orientée au midi. Les chanoines du lieu, au xiv« siècle, firent de l'abside un transept et transpor-

Sur la place Cambrai enfin, devant le Collège 'de France, un débris d'architecture militaire dressait sa sombre silhouette au milieu de petites maisons à pignon qui décoraient ce carrefour; c'était la Tour Bichat, ruine de l'ancienne commanderie des chevaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem', derrière laquelle se coupaient à angle droit, à l'ombre de l'église devenue magasin à fourrages, les quatre

Fig. 438. — Cloître du collège de Cluny, rue Casse-Gueule, détruit en 1833.

cours du Père, du Fils, du Saint-Esprit et de V Ainsi-soit-il, si bien décrites par le dernier des fantaisistes. Privât d'Anglemont.

En l'an de grâce 1883, il faut s'égarer dans des ruelles borgnes, gratifiées de noms nouveaux plus ou moins illustres, mais sans aucun caractère, pour dénicher ce qu'a laissé subsister de l'ancien quartier la trop savante édilité parisienne.

Dans la rue des Sept-Voies, aujourd'hui rue Valette^ les démo-

tèrent le grand autel à l'est, selon l'usage constant à cette époque. Ce fut alors qu'on lui donna le nom de Ecclesia sancti Benedicti bene versi : Saiat-Benoît-le-bien-tourné.

1. Cette tour fut nommée la Tour Bichat, parce que le célèbre anatomiste en fit son laboratoire et qu'il y donnait ses consultations.

lisseurs ont oublié un escalier, celui du collège de Fortet, avec sa chambrelte en encorbellement, et la petite statue qui décore sa porte basse ;

Fig. 439. - Entrée du couvent des Jacobins, anciennement à l'angle de la rue Saint-Jacques et de la rue des Grès, aujourd'hui rue Cujas.

dans la rue des Carmes, près de l'impasse du Glos-Bruneau, une église, celle des Lombards, maintenant chapelle d'un cercle catholique d'ouvriers.

L'École polytechnique garde quelques fragments du collège

Fig. 440. - Ancienne église des Mathurins, jadis rue Saint-.Taecpics, à l'angle de la rue

Du Somracrard.

de Navarre, fondé en 1304 par Jeanne, femme de Philippe le Bel, et la caserne des pompiers de la rue des Bernardins conserve la

grande salle ayant appartenu jadis au couvent qui donna son nom à cette voie, qu'on appellera sans doute un de ces jours rue Chose ou rue Machin.

Au bas des fossés Saint-Victor se voient encore des débris du refuge érigé en 1302 par le cardinal Jean-Lemoine.

Rue Cujas, jadis rue des Grès, subsistent, de l'ancienne église des

Fig. 441. — Ancien collège des Dormans, rue Jean-de-Bcauvais; vue prise avant la démolition.

étudiants deux ou trois contreforts, et, sur la porte donnant rue Saint-Jacques, des chiffres accouplés: SE.DG, saint Etienne des Grès, des Grecs ou des Degrés.

Rue Jean-de-Beauvais, la chapelle des Dormans, bâtie par Jean de Dormans, évêque de Beauvais en 1365, un instant sauvée par les dominicains, se cache maintenant entre des constructions immenses et va faire place demain à de nouvelles casernes, régulières et monotones. C'est là qu'Albert Lenoir trouva, dans un enfeu toujours en place, les statues qui figurent à l'heure qu'il est sur le tombeau d'Héloïse et d'Abélard, au cimetière du Père-Lachaise (fig. 441).

Rue de l'Ecole-de-Médecine, un reste du collège des Prémontrés subsiste à l'angle de la rue Hautefeuille ; là naguère se trouvait l'atelier du peintre Courbet et le café de la Rotonde.

En face, un bâtiment complet des fameux cordeliers de l'observance de Saint- François abrite, dans ses vastes murailles, le musée Dupuytren et les collections de la Société anthropologique. Tout contre, l'école de dessin, actuellement Ecole nationale des arts décoratifs, jadis école de chirurgie, connue sous' le nom de Saint- Côme, profile sur le ciel son fameux dôme, qui faillit faire perdre la tête aux médecins de la Faculté. Les doctes personnages de ce corps savant, par jalousie de métier, construisirent à l'époque de l'érection de Saint-Gôme une coupole analogue, de leurs propres deniers ; sur leurs petites salles de la rue de la Rûcherie.

AMPHITHEATRUM COLLAPSUM .ERE SUO RESTITUERUNT MEDIGl PARISIENSES

MDCCXLIV DE VILLARS DECANO

(En 1744, De Villars étant doyen de la confrérie.)

On enseigne aujourd'hui dans ce lieu tout autre chose que la médecine.

Quantum mutatus ab illo.

J'allais oublier l'hôtel Mignon, proche Saint-André-des-Arts, souvenir du collège de Jean-Mignon, conseiller du roi et maître des comptes en 1343.

Hélas! du vieux quartier Latin, c'est tout ce qui nous reste.

On nous a fait depuis de superbes façades, d'une régularité magistrale. Celle du collège d'Harcourt, Boulevard Saint-Michel^ celle de l'École de Médecine, Boulevard Saint-Germain ; on va en construire une à la Sorbonne ; le Collège de France s'est agrémenté d'un Square, oii s'ennuie tout seul le pauvre Dante; l'Ecole polytechnique, d'un jardin où sourit aigrement M. de Voltaire. On nous promet un colossal édifice devant les Cordeliers ; — nous sera-t-il

l'art national. — n. ^O

permis de regretter TÉcoIe Saint-Thomas, qui eût avantageusement remplacé le groupe scolaire de la rue Victor-Cousin; le cloître des Mathurins, qui n'eût nullement déparé le jardin du musée des Thermes, et le collège de Gluny enfin, qui pouvait fournir près de la place Gerson des salles de conférence d'un aspect autrement pittoresque que les halles élevées par nos modernes architectes.

Malheureusement, ces remueurs de moellons sont féroces, quand il s'agit d'exécuter complètement leurs élucubrations naïvement plates ; on l'a bien vu dernièrement, à propos de la tour de l'abbaye de Saint-Martin-des-Champs. Dans quelques siècles, nos arrière-petitsneveux les jugeront peut-être un peu sévèrement.

Le moyen âge avait du bon; au lieu de le mépriser à l'École des beaux-arts, on devrait l'étudier un peu plus et veiller davantage à sa conservation ; chacun y trouverait son profit.

L'art ogival, nous l'avons vu plus haut, était né et s'était développé dans les couvents dépendants de l'abbaye de Cluny. Les laïques, s'en emparant ensuite, l'avaient transformé d'une façon sublime. Les moines ne pouvaient manquer de suivre un mouvement auquel ils avaient contribué à donner un si brillant essor. Toutes les abbayes de nos contrées, au xni^ siècle, adoptèrent simultanément Varc en tiers-point, ^ous ne pouvons étudier ici, dans leurs détails, les innombrables monastères qui couvrent encore le sol de la France, cela nous mènerait beaucoup trop loin; contentons-nous de signaler le caractère nouveau des cloîtres à la fin de l'époque des croisades, et donnons-en quelques exemples choisis çà et là dans nos provinces.

Saint-Jean-des-Vignes, à Soissons, est une des plus belles constructions monastiques qui nous soient restées de ce temps.

Fondée en 1106, par Hugues de Château-Thierry, reconstruite par Raoul, onzième abbé, qui la gouverna de 1197 à 1234, l'abbaye de Saint-Jean peut être considérée comme un type des luxueux édifices que firent élever les moines en ce siècle de foi profonde.

Saint-Jean, auquel son fondateur avait octroyé comme donation trente arpents de vignobles, rapportait, en 1790, trente mille livres

sonnantes, sans compter ce qu'il fallait prélever pour l'entretien des bâtiments et celui des soixante-quatorze religieux qui y séjournaient. Pillé par les protestants en 1568, devenu bien national à la Révolution, restitué à la cathédrale de Saint-Gervais au moment du rétablissement du culte, il fut vendu par M^'' de Beaulieu, pour

Fig. 442. — Vue du cloître de Saint-Jean-des-Vigncs, près de Soissons.

le prix de quatre mille libres, à un maître maçon du pays, le sieur Valot.

Grâce à l'ignorance de ce brave prélat et au zèle de l'entrepreneur devenu propriétaire, Saint-Jean a subi des mutilations telles, qu'on peut à peine aujourd'hui en reconnaître le plan.

Son cloître était d'une magnificence inouïe (fig. 442) ; quant à ses clochers, terminés au xv* siècle, malgré le bombardement des Prussiens qui, pendant le siège mémorable de 1871, les prirent unique-

ment pour cible de leurs obus, ils restent encore les chefs-d'œuvre du

genre.

C'est grâce à une souscription ouverte après la guerre alle-

Fig. 443. — Clochers de l'abbaye de Saint-Jean-des-Vignes, à Soissons.

mande, par la patriotique cité qui eut autrefois l'honneur d'avoir pour chef Divitiacus, qu'on doit de les voir se dresser encore au milieu des arbres qui les entourent (fig. 443). Lorsqu'on arrive à Soissons, le premier regard du voyageur est toujours pour cette ruine

majestueuse ; et, quand on le quitte, on ne peut s'empêcher d'envoyer un sympathique adieu à ces flèches délicates qui, maintenant isolées

Fig. Ui. - Ruines (lu porche de l'cgUse de l'ancienne abbaye de Lehon. ,.

et veuves de leur église, s'élèvent vers le ciel avec tant de hardiesse

et d'élégance.

Ce fut dans les vallées ombreuses que se cachèrent, la plupart du temps, sous le règne de la féodalité, les enfants de saint Benoît.

Ils rencontraient là comme une protection de la nature qui, les isolant du monde entier, les forçait à la méditation sereine des grandes vérités qu'ils cherchaient à sonder avec tant d'ardeur.

Aussi, lorsqu'on s'égare aujourd'hui dans les campagnes françaises, n'est-il pas rare de rencontrer au détour d'un chemin creux, près d'un bois silencieux que bordent des prairies verdoyantes, les murs écroulés d'un vieux cloître, les rosaces vides d'une grande église ou les pignons aigus d'une salle capitulaire, sur lesquels le lierre étend maintenant ses longues branches et que couvre un tapis de mousse grisâtre.

Qu'est cela? demandez-vous au paysan qui vous croise. — L'abbaye de Gernay; — l'abbaye de Beauport; — l'abbaye de Lehon (fig. 444 et 445) ' .

Parfois, si vous portez vos pas dans des lieux plus solitaires encore, sur les rochers noirs des côtes, où l'homme n'ose planter sa demeure, tant est formidable la voix terrible de la tempête, devant vos yeux étonnés se dressent des voûtes grandioses à travers lesquelles vous voyez se dessiner le ciel bleu et d'où s'échappent, avec des plaintes funèbres, des bandes d'oiseaux blancs. — Et cela, qu'est-ce donc? — Saint-Matthieu-de-fm-de-Terre. (Loch Mazé Pen ar bed)^ (fig. 446 et 447).

1. L'abbaye de Lelion, îi deux pas de la petite ville de Dinan, fut foruléc, en 830, par Noménoé, roi de Bretagne, en l'honneur de saint Magloire. Elle fut reconstruite presque entièrement à la fin du xii^ siècle; jadis, elle renfermait les lombes des Beaumanoir, dont les statues ont été transportées depuis dans le musée de la ville voisine.

2. L'abbaye de Saint-Matthieu, Promontorium finis levrx, fut fondée au yi" siècle par saint Tanguy, patron de la fameuse maison des Du Châtcl. — Le Père Albert de Morlaix raconte ainsi qu'il suit la légende de cette fondation : « Une flotte de navires léonnois, qui estoit allée trafiquer en Egypte, trouva moyen d'enlever subtilement le chef du glorieux apôtre et évangéliste, saint Matthieu, lequel ils emportèrent en Bretagne. Ayant passé le Raz de Fontenay sans danger, comme ils vouloienl doubler le cap de Pen-ar-bed, l'admirai, qui portoit la sainte relique, heurta de roideur un grand escueil qui paraissoit à fleur d'eau; alors, ceux qui estoient dedans crièrent miséricorde, pensant être tous perdus; mais, chose merveilleuse, le roc se fendit en deux, donnant libre passage au vaisseau qui estoit chargé d'un trésor si précieux, lequel ils mirent à terre à la pointe dudit cap et allèrent rader au havre du Conquest, qui est là auprès, et, en mémoire de ce miracle, ce cap fut appelé : Looh Mazé Traoun, c'est-à-dire : Lieu occidental consacré à saint Matthieu, auquel saint Tanguy, à qui celle terre appartenoit, se résolut de construire un monastère sur la permission de Fol, évêque de Léon. »

Ce monument, relevé au xni« siècle par Hervé de Léon, n'est plus aujourd'hui qu'une ruine.

Alors, comme une sorte de regret vous vient au cœur, vous vous demandez pourquoi tant de ruines, pourquoi tant de destruc-

Fig. Uô. - Intérieur dc.l'ancienno abbaye de Lehon, près de Dinan (Côtos-du-Nord).

tions. —Hélas! la vengeance aveugle d'un peuple a passe par la A ceux qui manquent à la parole donnée, il arrive souvent, môme

Le génie maritime B'en e.t emparé et y a cla' li un pl.are à fea toir .ant dont la portée s étend en mer jusqu'à 24 kilomèlrct--.

ici-bas, des châtiments terribles. Guillaume d'Aquitaine avait dit aux siens : « Je prie et je supplie que ni prince séculier, ni comte, ni

Fig. -146. — Abbaye de Saint-Matthicu-de-fin-de-Terrc, au cap Saint-Matthieu, près du Conquet.

évêque, ni le pontife lui-même de l'Église romaine, n'envahisse les possessions des serviteurs de Dieu, ne vende, ne diminue, ne donne à titre de bénéfice, à qui que ce soit, rien de ce qui leur appartient et ne permette d'établir sur eux un chef contre leur volonté (voir page 359). »

Au xvii^ siècle, la charte de Tami de Bernon n'était plus que lettre morte. La richesse était venue combler de ses biens les nécessiteux

Fig. 447. - Loe'h Mazé Pen ar bcd. Ruines de l'abbaye de Saint-Matthieu.

d'autrefois, remplacés par des cadets de familles nobles. Le relâchement s'était mis dans leurs mœurs jadis si pures ; ils avaient subi le sort de toutes les choses humaines : Meliora pessima.

Ne devaient-ils pas, pour cette cause même, être livrés aux malé-

dictions prédites par leur pieux fondateur : « Si quelqu'un tente de violer ce testament, que Di^u Fenlève de la terre des vivants et efface son nom du livre de vie; qu'il devienne le compagnon de Judas, qui a trahi le Seigneur, et soit enseveli comme lui dans les supplices éternels; qu'il ne puisse, dans le siècle présent, se montrer impunément aux regards humains, et qu'il subisse dans son propre corps les tourments de la damnation future. »

Quand on pense que, sous Louis XIII, Richelieu était abbé de Cluny ; que, sous Louis XIV, Mazarin gouverna, sans jamais y séjourner, les bénédictins de ce grand monastère; quand on réfléchit que, sous Louis XV, c'était dans les ruelles embaumées des comtesses, au milieu des flacons d'essence, des boîtes de benjoin, des pastilles, des mouches et des ampoules à fard, que se tenaient d'habitude les successeurs des Hugues et des Odillon, en petit collet, les cheveux poudrés, le jabot garni de dentelles, les mains ornées de manchettes, n'ayant pour toute occupation que de composer des sonnets galants ou de rimer des billets à Ghloris, on comprendra la réaction violente qui les renversa; on l'expliquera du moins. Passons l'éponge sur ce passé sanglant et triste ; car, pour rendre justice à tous, il faudrait remuer bien des ordures.

Mais ceci est affaire de haute philosophie historique, et nous n'avons pas à nous y égarer.

Revenons donc à nos abbayes.

Pour se rendre compte entièrement de ce qu'était une maison religieuse à la fin du xni" siècle, heureusement nous n'avons pas besoin de reconstituer problématiquement les ruines des couvents dévastés ; quelques-uns nous ont été conservés intacts. Le Mont-Saint-Michel, entres autres, va nous donner sur ce point les documents les plus complets ; gagnons donc la magnifique baie qui l'a sauvé des orages humains, comme son roc abrupt le préserve de la mer furibonde.

Lorsque, après avoir quitté la petite ville de Pontorson, on prend la route aride, bordée do tamarins vert tendre, qui mène à la grande grève, au moment oîi se découvre devant vous l'immense plaine, avec sa pyramide centrale, bien en vue, se détachant sur la mer loin-

taine, un saisissement étrange s'empare de tout votre être (fig. 448). Nous n'avons jamais, pour notre compte, éprouvé cette sensation que quatre fois dans la vie : quand, au détour des rues étroites de Strasbourg, il nous a été donné pour la première fois d'apercevoir la façade d'Erwin de Steinbach ; au 'château d'Heidelberg, lorsque nous

Fig. 448. - Vue générale du Mont-Saint-Michel-au-pcril-de-Ia-Mer.

avons pénétré dans les ruines de la grande cour des comtes palatins, et, dans l'île de la Barthelasse, près d'Avignon, quand s'est déroulée devant nous la silhouette du Château des papes .

La concordance complète du monument avec la nature envn^onnante forme là comme un accord parfait, qui produit dans l'âme une harmonie délicieuse. On dit : « Voir Naples et mourir; » nous répondrons : « Contempler ces merveilles et m-re, » car on se sent fier devant elles d'appartenir au genre humain, quand on pense que ce sont les mains de nos semblables qui ont jeté là ces choses sublimes (fig. 449).

On pénètre dans le Mont par une petite porte qui donne accès dans une cour, vulgairement appelée la Cour du Lion, à cause de certain écusson de Robert de Jolivet, supporté par un lion, qui s'y trouve accidentellement. M. Corroyer, le dernier historien de l'abbaye, propose de nommer ce lieu V Avancée de la Barhacane de la porte du

Fig. U^. — Ld Mont-Saint-Michel; vue prise du côte de l'ouest.

Roi. Le titre est un peu savant, mais il est juste ; acceptons-le donc.

Quand nous visitâmes, il y a quelques années, la basilique de l'Archange, des deux côtés de l'entrée de cette barbacane se trouvaient encore les Michelettes (fig. 450), pierriers cerclés de fer, flanqués de leurs boulets de granit, dépouilles fameuses abandonnées par les Anglais pendant le siège de 1427, quand ils laissèrent, outre leurs armes, « leurs carcasses sur les sables de la grève, » comme dit un chroniqueur du temps. On a depuis déplacé ces bombardes.

Après avoir traversé la seconde enceinte et passé sous une herse

encore en place, on entre dans la ville, bâtie là jadis par les familles décimées des Neustriens occidentaux qui y cherchèrent un refuge

Fig. 450. - Entrée du Mont-Saint-Michcl. Forte de la Barbacane. Les Michelettes.

contre la férocité des Normands envahisseurs. L'aspect de cette cité est extraordinaire: partout des marches, des escaliers, des pignons surplombant des boutiques étroites, des passages voûtés, des enseignes pendantes; on se croirait en plein moyen âge.

Bientôt apparaît devant vous, au-dessus des arbres des jardins, végétation dont on s'explique à peine la présence sur ce sol tout de pierre, la Merveille, comme à bon droit on la nomme, construction colossale commencée en 1204, par Jourdain, abbé du Mont, continuée par Raoul des Iles et par Thomas des Chambres, ses successeurs, et terminée enfin par Raoul de Villedieu en 1228. L'effet en est d'un pittoresque intraduisible (fig. 451). Après avoir quelque temps rassasié ses yeux de ce chef-d'œuvre, on gravit de nouveau les innombrables degrés qui y conduisent et l'on parvient aux portes du monastère.

Le Mont-Saint-Michel, par sa position même, était une bastille; nos chers voisins forcèrent les pauvres moines qui y étaient installés à se défendre contre leur malice éternelle. Deux tourelles en encorbellement, reposant sur de larges contreforts, protègent cette entrée, bombardes de pierre placées là sans doute en souvenir de la conquête des Michelettes, faite sur les troupes de la perfide Albion par les braves Français du xv® siècle (fig 452).

Le Châtelet, c'est ainsi qu'on nomme cette porte, fut construit par Pierre Leroy, auteur de la fameuse Perrine, tour carrée destinée à loger une garnison rendue nécessaire par les entreprises incessantes des pilleurs d'outre-Manche.

L'intérieur du couvent est un peu moins belliqueux. Nous ne nous arrêterons pas à en examiner la basilique ni même les bâtiments abbatiaux, remaniés à différentes époques. Ce que nous devons chercher surtout au Mont-Saint-Michel, ce sont les grandes salles communes à toutes les constructions monastiques du temps. Pour cela, il nous reste à visiter l'Aumônerie, la salle capitulaire, le réfectoire, le cloître et le dortoir ; nulle autre part, on ne rencontre ces pièces, ornement nécessaire des maisons conventuelles, en aussi parfait état de conservation.

« h'Aumônerie, ou salle des aumônes, est composée de deux nefs. Les voûtes d'arête, de- forme ogivale, reposent sur une épine de fortes colonnes dont la base et les chapiteaux sont carrés. Elle est éclairée par huit fenêtres étroites à voussures profondes, percées entre les contreforts, deux à l'est et six au nord, divisées par un linteau dans la hau-

LA RENAISSANCE DU Xlll'' SIÈCLE.

teur, largement évasées à l'intérieur de la salle, et munies d'un banc de pierre dans l'ébrasement (fig. 453). » [Description du Mont-Saint- Michel et de ses abords, par Edouard Corroyer, p. 153.)

« Au fond s'ouvre le cellier, formé de trois nefs, dont les voûtes d'arêtes ogivales et très aiguës dans les deux nefs latérales reposent

Fie. 451. — La Merveille, prise des remparts da Mont-Saint-Miehel.

sur des piles carrées, supportant les colonnes de la salle des Chevaliers, qui se trouve placée immédiatement au-dessus à l'étage supérieur. Il est éclairé par cinq étroites fenêtres en ogives percées de même entre les contreforts. »

On prétend que ce cellier servait d'écurie aux chevaliers du Mont; le peuple l'appelle les Montgommeries, en souvenir de la tentative mfructueuse faite en 1591, par un partisan de ce nom, qui tenta de s'emparer par surprise de cette place et fut repoussé avec perte.

Montons au second étage de la Merveille : au-dessus de XAumônerie et du cellier se trouvent placés le réfectoire et la salle des Chevaliers.

Fig. 452. — Entrée de l'abbaye du Mont-Saint-Michel. Le Châtelet.

« Le réfectoire, commencé par Jourdain et achevé par son successeur Raoul des Iles, vers 1215, est sans contredit la plus belle salle de la Merveille; il se compose d'une double nef, dont les voûtes, formées par des arcs-doubleaux, des arcs ogives, ornés à leur jonction

d'une rosette sculptée, retombent sur une épine de colonnes fondées sur celles de l'Aumônerie. Les proportions de cette salle sont des plus heureuses, et, en raison de la simplicité des détails de l'architecture, l'effet général en est très grand (fîg. 451.) Ce réfectoire est éclairé par neuf grandes fenêtres, six au nord, deux à l'est et une au sud, vers

Fig. 453. — Salle de l'Aumônerie, à l'abbaye du M ont-Saint-Michel.

la tour des Corbins. Ces fenêtres s'élèvent dans toute la hauteur du vaisseau et sont divisées par un meneau supportant un linteau intermédiaire ; elles sont munies d'un banc en pierre à leur base. » [Description de l'ahhaye^ par M. Corroyer, p. 160.)

A l'extrémité ouest du réfectoire, au-dessus des Montgommeries, s'élève la salle des Chevaliers ; commencée par Raoul des Iles en 1215, elle fut terminée par Thomas des ^Chambres en 1220. Elle ne prit le nom de salle des Chevaliers qu'après l'institution de l'ordre de Saint- Michel. C'était auparavant la salle des assemblées générales ou celle du chapitre de l'abbaye.

l'art national. — II.

En 1470, Ig roi y présida le premier et peut-être le seul chapitre de l'ordre créé par lui, « en l'honneur et révérence de Monseigneur Saint-Michel, premier chevalier qui, pour la querelle de Dieu, victorieusement batailla contre l'ancien ennemi de l'humain lignage et le trébucha du ciel. »

La salle des Chevaliers (fig. 455) est formée de quatre nefs d'inégales largeurs. Les deux premières rangées de colonnes, vers le nord, reposent sur les piles du cellier ; la troisième rangée est bâtie sur le roc. Les voûtes, composées d'arcs-doubleaux ornés à leur point de rencontre d'une clef sculptée, retombent sur des colonnes à bases octogonales très finement taillées ; les chapiteaux, très richement et très vigoureusement taillés, sont surmontés, comme ceux du réfectoire, de tailloirs circulaires à profils hauts profondément refouillés, qui ont tous les caractères particuliers des édifices normands du xiii^ siècle.

Deux grandes cheminées existent sur le mur de face nord ; leurs larges manteaux pyramidaux montent jusqu'à la voûte oij leurs sommets sont très heureusement mariés avec elle. Les conduites de ces cheminées s'élèvent, en dehors, sur une série d'encorbellements ingénieusement combinés avec les contreforts dont ils surmontent les amortissements, et leurs souches couronnent le mur latéral nord du cloître (fig. 456). La salle est éclairée, au nord, par des fenêtres de formes différentes et, à l'ouest, par une grande baie actuellement vitrée en partie.

« Avec le réfectoire, ces deux pièces sont actuellement les plus beaux vaisseaux de la Merveille, auxquels s'ajoutera le dortoir, après sa restauration qu'on peut espérer prochaine. Leurs grandes proportions, leur beauté simple et forte, leurs dispositions ingénieusement originales et particulières à l'endroit, font de ces diverses salles une suite d'exemples extrêmement curieux, qui peuvent être considérés comme les spécimens les plus particulièrement intéressants de notre architecture nationale au xiii*' siècle . » [Description de l'abbaye du Mont-Saint-Michel ^ par Edouard Corroyer, architecte du gouvernement, p. 170.)

Nous ne parlerons pas du dortoir, dont fait ici mention l'habile restaurateur délégué par la Commission des monuments historiques. A l'époque oii nous l'avons entrevu, il était divisé par des plafonds plantés là par l'administration des prisons ; attendons la fin des travaux 'pour en juger complètement. Son aspect, quand il sera débar-

Fig. 45-1. — Kéffctoire de l'abbaye du Mout-Saint-Michcl.

rassé de tout ce qui l'encombre, ne pourra sans doute être que magnifique, avec ses longues fenêtres étroites, son comble en charpente et sa disposition symétrique, strictement faite selon la règle qui voulait que les moines y reposassent isolés sous un même toit : Monachi, singuli per singula lecta doy^miant; si potest fieri, omnes in uno loco dormiant.

Reste le cloître, qui fut l'œuvre de Raoul de Villedieu ; à lui tout seul, il vaut le pèlerinage du Mont- Saint-Michel, avec ses colonnettes élégantes se chevauchant, suivant l'expression technique, c'est-à-dire alternées de l'une à l'autre et laissant voir leurs écoinçons décorés de

sculptures végétales variées avec une habileté voisine de la perfection.

Nous n'en tenterons même pas une description ; il faut y avoir séjourné de longues heures pour en comprendre tout le charme.

Nous ne nous y arrêterons que pour signaler un fait, qui s'y trouve consigné et qui est pour nous une révélation extraordinairement

Fig. 455. — Salle des Chevaliers, ancienne salle capitulaire, à l'abbaye du Mont-Saint-Michcl.

curieuse : c'est la présence d'architectes laïcs en pleine œuvre ecclésiastique.

Nous savons que les moines de Saint-Martin-des-Champs avaient demandé à Pierre de Montereau de leur construire un réfectoire, superbe édifice que le mauvais goût du xvn® siècle a conservé et qui est aujourd'hui la bibliothèque des Arts-et-Métiers. Nous savons que les bénédictins de Saint-Germain-des-Prés s'étaient adressés à l'auteur de la Sainte-Chapelle pour obtenir de lui les plans de leurs magnifiques salles, que les maçons de 1882 ont hier renversées sans vergogne, et que c'est encore à ce même maître Pierre qu'ils durent la grande

chapelle de la Vierge, bâtie sous le gouvernement de l'abbé Hugues d'Issy, en 1247, et terminée sous celui de Thomas de Mauléon en 1255. Le Mont va nous prouver que les religieux de Saint-Michel ne dédaignaient pas plus que ceux de Paris le concours des artistes, à quelque classe de la société qu'ils pussent appartenir.

Fig. 156. — Cloître de l'abbaye du Mont-Saint-Michel.

Dans de petites ogives surmontées de feuilles de chêne, trois noms sont inscrits dans ce cloître :

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