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MAITRE ROGER, - DOM GARIN, - MAITRE JEHAN

un moine et deux laïcs.

Ce n'est donc pas à des religieux seuls que nous devons les magnifiques constructions de l'abbaye normande. C'est pour nous une satisfaction grande de le constater officiellement.

La présence de ces maîtres, porteurs de blouses et non de frocs,

est une preuve flagrante de la fraternité splendide qui réunissait alors tous les artistes, fussent-ils de robe ou simples francs-maçons de coterie, dans le seul but de faire grand et de marcher vers la lumière.

C'est dans ce cloître que se trouve le fameux Lavatorium destiné aux ablutions obligatoires des pères. Nous n'avons pas le loisir de nous y arrêter, pas plus qu'aux souterrains, aux promenoirs qui contournent le roc, au-dessous des lieux que nous venons de décrire. Nous renvoyons le lecteur qui désirerait faire plus ample connaissance avec l'abbaye de saint Aubert au savant guide cité par nous plus haut; la dissertation de M. Corroyer est l'ouvrage le plus complet qui ait été fait sur la basilique de Saint-Michel-au-péril-de-la-Mer.

Le cloître donne accès dans l'église, qu'on traverse pour gagner la sortie du monastère. On ne quitte jamais ce Mont sans en emporter un ineffaçable souvenir. Les moines de cette abbaye furent les dignes continuateurs de ceux de Cluny. Patriotes jusqu'au fond du cœur, ils l'ont bien prouvé par leurs actes; ils créèrent là des merveilles, et l'on n'abandonne leur superbe séjour qu'en leur adressant l'hommage d'une admiration sans réserve.

Une caste qui resta complètement en dehors de la renaissance naturaliste du xni® siècle, ce fut celle des grands seigneurs féodaux. Ceux-là, dans leurs châteaux forts, étaient comme isolés du reste du monde ; ils ne s'aperçurent même pas de ce qui se passait autour d'eux et continuèrent à vivre de leur vie d'autrefois, pillage et meurtre. La croisade les avait passablement réduits, après les grandes expéditions en terre sainte ; ceux qui revinrent à moitié ruinés, au lieu de se rallier directement à la bannière de France, rangèrent leurs pennons sous celle du plus fort champion de leurs contrées réciproques. La puissance des ducs et des comtes de province, par ces annexions forcées, devint petit à petit formidable, comme, avant Bouvines, elle contre-balança même celle duseuverain de Paris, et un Enguerrand de Coucy osa rêver de mettre la main sur la couronne. Hélas ! toutes ces ambitions mesquines ne devaient arriver qu'à un résultat funeste. La grande pitié qui tomba sur le royaume de France ! comme disait

Jeanne Darc, pitié que la brave Lorraine eut du moins le bonheur de guérir pour un temps.

A la fin du xni^ siècle, la féodalité était chez nous dans toute sa gloire. Etudions les repaires de ces bandits ; malgré des mutilations sans nombre, ils ont gardé le caractère que leur imprimèrent leurs primitifs constructeurs.

Fig. 457. — Château d'Angers. Construction dos règnes de Philippe-Auguste et de saint Louis.

Le château d'Angers (fig. 457), commencé sous Philippe-Auguste et terminé sous saint Louis, nous donne bien l'aspect néfaste d'une bastille^ de cette époque, avec ses grosses tours rondes, rayées de noir. Le coup d'oeil en est grandiose, mais d'une tristesse navrante ; d'immenses douves en défendent l'approche, un pont-levis en ferme l'entrée. Pour fenêtres, il n'a que des trous carrés, rendus plus étroits par des ébrasures d'une profondeur énorme.

Dans l'intérieur, une petite chapelle, bâtie par Yolande d'Aragon, apparaît là comme une fleur isolée sur laquelle se repose l'œil fatigué des pierres grises qui forment son seul horizon. C'est encore une

femme qui place ici la seule note artistique qu'on y peut voir. Seules alors, elles trouveront dans ce milieu guerrier où le sort les avait jetées le côté humain qui les rattachait à la nation, au milieu de laquelle les leurs vivaient comme des étrangers. Seules, elles servirent d'intermédiaire entre les vilains et leurs illustres dominateurs. C'est elles plus

Fig. 458. — Vue du château d'Angers.

tard, avec les cours d'amour^ les pas d'armes et les tournois de 'poésie qui parvinrent à civiliser définitivement ces anciens Francs, plus cruels peut-être que leurs ancêtres chevelus.

Tristes gens, tristes demeures. Encore Angers n'est pas la forteresse proprement dite du moyen âge. C'est un château de ville continuant une enceinte fortifiée et formant le complément des défenses élevée autour de leurs maisons par les citoyens d'une commune, quelque chose comme un Louvre de province (fig. 458).

Le cachet donné aux constructions militaires dressées par les bourgeois à cette heure n'est jamais aussi violent que celui que surent attribuer à leurs propres donjons les hauts barons de la noblesse. Nous avons pu nous en convaincre à Paris, au moment des démolitions du quartier Saint-Michel, lorsqu'on découvrit un grand fragment de l'enceinte lutécienne, construite à l'époque même de l'érection du château d'Angers par les échevins de la grande cité.

Troyes, avec son petit pont garni de herses et ses portes rayées de briques rouges (fig. 459), nous en fournit encore un exemple.

La Champagne, comme l'Ile-de-France, était restée plus gauloise que le duché des Plantagenets d'Angleterre.

Troyes et Paris avaient gardé l'allure antique d'Arles et d'Autun. Et puis, la nature même des matériaux de construction entra pour quelque chose dans ce côté rayonnant et gai que conservaient ces murailles. La pierre est blanche sur les bords de la Seine; dans le bassin de la Sarthe, elle est bleuâtre et sombre.

Avec toutes ses ardoises, Angers semble une ville de deuil, la Ville noire, comme la nommait un chanoine du xvin® siècle, et son château n'est pas fait pour lui enlever le caractère attristant que voulurent lui donner à l'origine les Foulques Leroux et les Geoffroy Grise- Gonelle, qui trônaient là jadis comme des aigles fauves dans leur nid sauvage. Mais passons aux vraies demeures des chevaliers de la féodalité militante. Gomme types de donjons isolés, nous avons mieux que la bastille du Maine. Montlhéry n'a qu'une tour; mais le poète, qui en fait une des stations favorites de sa classique figure de la Nuit',

Mais la Nuit aussitôt de ses ailes affreuses

Couvre des Bourguignons les campagnes vineuses,

Revole vers Paris, et, hâtant son retour,

Déjà de Montlhéry voit la fameuse tour.

Ses murs, dont le sommet se dérobe à la vue.

Sur la cime d'un roc s'allongent dans la nue.

Et, présentant de loin leur objet ennuyeux.

Du passant qui le fuit semblent suivre les yeux.

Mille oiseaux effrayants, mille; corbeaux funèbres,

L)e ces murs désertes habitent les ténèbres, etc.

[Lutrin, chant III.)

l'a choisi à bon escient comme digne séjour des corbeaux, des hiboux, oiseaux malfaisants, successeurs funèbres des détrousseurs de grands chemins qui y logèrent jadis (fig. 460).

Rien n'est lugubre comme cette guette solitaire au milieu de

Fig. 459. — Pont fortifie, avec herses de fer, à Troycs de Champagne.

ces campagnes florissantes. Elle semble encore menacer tout le plat pays qu'elle couvre de son ombre; on comprend, en l'apercevant de loin, le conseil de Philippe à son fils Louis l'Éveillé : « Tu vois cette tour; veille à la conserver : ce sont ses vexations qui m'ont fait vieillir, et, par ses trahisons et sa méchanceté perfide, je n'ai jamais pu avoir ni bonne paix ni repos. (Suger, Vie de Louis VI.)

Un donjon plus criminel encore est celui de Trémazan (fig. 4G1 et 462), séjour habituel de la fameuse famille des Tanneguy Du Ghâtel, souche ancienne à laquelle appartenait l'assassin de Jean sans

Peur, qui asséna au pont de Montereau, sur la lète du duc de Bourgogne, ce fameux coup de hache, plaie béante par laquelle, comme le disait plus tard à François P"" un gentilhomme de sa cour, les Anglais pénétrèrent au royaume de France.

Fig. 460. — Vue de la tour de Montlhéry.'près de Paris.

Trémazan, pour nous, reproduit dans sa férocité la plus complète l'habitation d'un seigneur au retour des croisades.

Il fut bâti en 1256, par Bernard, sire du Chastel, époux de Constance de Léon, qui suivit en Orient Pierre de Dreux, surnommé Mauclerc.

Perchée sur un roc, au fond de l'anse de Porsal, presque baignée par la mer, qui couvre de son écume blanche les innombrables îlots noirs dont ce havre sinistre est rempli, sa vieille tour carrée semble avoir gardé comme un souvenir de son terrible fondateur, saint Tan-

guy, qui trancha de son glaive l'innocente tête de sa sœur, sainte Éode, laquelle vint, son chef à la main, dans la salle même de ce manoir, réclamer justice, cunctis stupentibus, et l'obtint, dit la légende. (Voir Albert de Morlaix, Vie de saint Tanguy, Tp.lG'^ de l'édition Miorcec de Kerdanet.) Goucy-le-Châtel, malgré sa position sur une délicieuse colline,

Fig. 461. — Château des Tanneguy du Chàtcl, à Trémazan (Finistère).

environnée d'ombrages, est peut-être plus terrible encore que Trémazan de Bretagne.

C'est Enguerrand 111, le vassal ambitieux dont Blanche de Gastille déjoua les sourdes combinaisons, au temps de la minorité de saint Louis, qui éleva là cette forteresse, dont les ruines semblent encore défier les injures du temps et des hommes (fig. 463); Enguerrand, seigneur de Montmirail, d'Oisy, de Grèvecœur, de La Ferté-Ancoul, de La Ferté-Gaucher, de Saint-Gobain, d'Assis, de Marie, de La Fère et de Folembray, vicomte de Meaux et châtelain de Gambray.

LA REiNAISSANCE DU X1II« SIECLE.

La chose fut élevée d'un seul jet au-dessus de souterrains immenses, communiquant, dit-on, à travers les coteaux avec l'abbaye de Prémontré. Tout y est colossal et semble bâti pour une race extra-

Fig. 462. — Entrée et donjon du château de Trcmazan.

humaine; les marches des escaliers sont d'une hauteur démesurée; les créneaux, plus grands que la taille d'un homme; les bancs, formés de pierres énormes. Nous n'en essayerons pas une esquisse. Violletle-Duc a épuisé la matière ; nous renvoyons le lecteur au Dictionnaire

raisonné et à la notice particulière publiée par lui en 1801. (Bance, éditeur.)

Goucy a subsisté jusqu'à la Fronde; c'est Mazarin qui l'a démantelé, par les mains de l'ingénieur Metejean, fils du constructeur de la digue de La Rochelle (fig. 464).

Aujourd'hui, les herbes folles remplissent toutes les cours, pleines jadis du bruit des armes, du frôlement des cuirasses et du cliquetis des épées ; mais le voyageur qui vient réveiller les échos sonores de ces voûtes effondrées n'emporte de ces lieux qu'une empreinte de terreur et de haine. A Goucy comme à Angers, au Château-Gaillard, à Montlhéry, à Trémazan comme à Grussol, on rêve malgré soi de cachots sombres oii gémissaient des victimes sans nombre. Il y a du sang humain sur ces pierres. A leur vue, le mot de Geoffroy Plantagenet vous revient en mémoire : « 11 est dans les destinées de notre famille que nous ne nous aimions pas les uns les autres. G'est notre héritage; aucun de nous n'y renoncera jamais; » et celui du Gœur de Lion qui répétait sans cesse : « Nous venons du diable (Robert) et nous y retournerons. »

La féodalité du xni' siècle, c'est la négation de la famille, de la patrie, de l'humanité même dans le vrai sens du mot.

On ne peut séjourner une heure dans une de ces cavernes sans penser au jeune Arthur, tué par son oncle à coups de poignard, sous les murs de Rouen; à la pauvre Danoise de Philippe-Auguste, errant de prison en prison dans les châteaux de son époux; aux trois cents hommes d'armes massacrés en pleine paix par Jean sans Terre en Normandie.

Au-dessus de tout cela retentit la phrase de l'abbé de Gîteaux, à Béziers : « Tuez-les tous. Dieu reconnaîtra bien les siens. Cœdite coSj novit enim Dominus qui sunt ejus. » Puis défile devant vous le cortège horrible des prisonniers de Richard, auxquels il fait arracher les yeux et qu'il envoie à son compétiteur sous la garde de l'un d'entre eux qu'il s'est contenté de rendre borgne, politesse à laquelle répond Philippe en faisant marcher, vers le camp du roi d'Angleterre, même nombre de chevaliers aveuglés de même, auxquels il donne

pour guide la femme de l'un d'entre eux, « afin que nul no le crût inférieur à Richard en force ou en courage, ou pût un instant penser qu'il le redoutait en quoi que ce soit. »

Louis XI et Richelieu n'étaient pas de sottes gens, et firent louable

Fig. 463. — Vue des ruines du château de Coucy.

besogne quand ils nous débarrassèrent de ces hobereaux sanglants et féroces.

Grâce toujours aux nobles châtelaines, les intérieurs de ces citadelles s'humanisèrent déjà vers la fin du xni^ siècle. Les croisades avaient rempli nos contrées d'innombrables tentures, de tapis chatoyants ; les murs des châteaux se couvrirent partout de tapisseries orientales. Les lits se cachèrent derrière des courtines soyeuses (fig. 465); des dressoirs

s'alignèrentje long des trumeaux, entre les fenêtres des grandes salles ; on y plaça des tables couvertes de vaisselle d'or et d'argent (fig. 466).

Fig. 464. — Vue cavalière du château de Coucy, restauré d'après Viollet-le-Duc.

Mais c'est surtout au xiv^ siècle, véritable époque de la chevalerie, qu'il faut étudier ces mœurs nouvelles dans leur complet épanouissement. Nous y reviendrons peut-être un jour.

La vue du château de Coucy restauré, que nous donnons plus

haut, nous en présente comme un avant-goût; car cette reconstruction savante ne nous montre pas seulement le séjour d'Enguerrand le Terrible, mais bien aussi celui de Louis d'Orléans, refait somptueusement

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¥ig. 465. — Lit du xiiie sièclfi, d'après Viollot-lc-Duc.

en 1400 par ce grand amateur de belles résidences, qui construisit||Pierrefonds avec le luxe que l'on connaît.

Lorsqu'il acquit le domaine de Coucy, au prix de quatre cent'mille livres, après la mort d'Enguerrand VII, dernier sire dudit lieu, il consacra des sommes importantes à son embellissement, et c'est à lui qu'on dut les grandes chambres des Preux et des Preuses, qui

ont fait si longtemps la réputation de cette magnifique demeure. Quant aux costumes des maîtres des sombres donjons que nous venons de passer en revue, dernière matière qu'il nous reste à traiter sommairement, ils gardèrent, à cette époque de renaissance populaire, le cachet de lourdeur et de dureté qu'ils avaient déjà au siècle qui précéda les pèlerinages « en terre de Babylone, » comme on disait alors.

Fig. 460. — Table servie, d'après un manuscrit de la Bibliothèque nationale.

Nous ne pouvons les examiner qu'à la hâte ; essayons de les esquisser d'un trait de plume.

Pour l'armure, le fameux heaume du xu" siècle resta toujours seul en honneur comme coiffure défensive, jusqu'à la fin du règne de saint Louis. A la bataille de la Massoure, le pieux roi en avait un gemmé avec couronne ornée de pierres précieuses. Ce couvre-chef, horriblement pesant, percé d'une croix en pleine visière, se portait la plupart du temps attaché au pommeau de la selle. Celui qui figure dans notre planche X, et qui a été copié par nous au Musée d'artillerie, est muni de la chaînette qui servait à le suspendre. Dans le faisceau de cette même planche, nous avons cru devoir réunir les principales pièces de l'armure qui commençait alors à devenir à la mode.

Elle comprenait, au-dessus du sarrau de soie recouvrant l'an-

ri X.

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