LES GALÈRES
Lps galères grerques. — Los galères françaises. — Singulier recnitement (les galérif-ns en Sicile. — Les pilotes de Darberousse. — Les galères et les galériens sous Louis XIV.
Les galères, dont le dix-huitième siècle vit les derniers spécimens, furent longtemps les navires par excellence de la Méditerranée. Elles se distinguaient des autres bâtiments helléniques par leur grande longueur et leur peu de largeur. Des peintures brillantes, le plus souvent bleues, presque toujours rehaussées d'or, ornaient leur proue. On y voyait ordinairement la figure d'un dieu, d'une plante ou d'un animal, sculptée en bois ou fondue en bronze avec la plus grande délicatesse. Les ornements situés au sommet de la poupe, qui élait plus haute que la proue et dominait tout le bâtiment, s'arron-
(lissaient en un balcon au centre duquel on attachait un écusson doré. D'autres fois on y dressait un petit màt peint en \ermillon et garni de rubans de diverses couleurs qui servaient de pavillon national et indiquaient aussi d'où venait le vent. Enfin une autre sculpture, placée à l'avant et représentant une oie, servait à retenir le câble de l'ancre lorsqu'on la mouillait. Quant au parasemon ou pavillon destiné à reproduire le nom du vaisseau, il se plaçait h la proue, au-dessus du stolos; ordinairement cette bannière était peinte et représentait un arbre, une montagne, ou la personnification d'un fleuve, selon le nom que le navire empruntait d'un de ces objets. Un autre pavillon, appelé de sauvegarde ^ portait l'image de la divinité protectrice du vaisseau; ce pavillon sacré devenait un asile inviolable pour ceux qui se réfugiaient à son abri. Devant lui se faisaient les vœux, les prières ou les sacrifices au dieu dont il offrait l'image. Et on n'y manquait pas, car les matelots grecs semblent avoir eu beaucoup de piété. Aussi le lancement d'un navire était-il pour eux l'objet d'une cérémonie religieuse dont la tradition s'est d'ailleurs conservée jusqu'à notre époque, en passant d'Orient en Occident.
Le jour du lancement, le vaisseau était décoré de fleurs et guirlandes, les matelots eux-mêmes se paraient de couronnes. Après avoir purifié le navire en brûlant de la fleur de soufre et des œufs, le
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pivfro lo coiisMrrait h la divinilc' ((n'on avait cIkmsie.
Si les fi^alères étaient brillantes et splendides en temps de paix, au moment de combattre elles semblaient se revêtir d'une armure : de larges plaques d'airain cuirassaient leur poupe, tandis qu'à la proue s'avançait, menaçant, un formidable embolon ou éperon, énorme poutre saillante, armée d'une pointe de fer destinée à percer les flancs des vaisseaux ennemis; deux autres pièces de bois pointues, nommées cpotides, étaient placées de chaque côté de la proue, auxiliaires de l'éperon pour l'abordage; autour du navire s'élevait une sorte de retranchement nommé cataphragmate, du haut duquel les soldats lançaient leurs traits.
Les premiers navigateurs grecs furent à la fois marins et soldats; plus lard les fonctions se divisèrent. Les érètaï, kopélataï, ou rameurs, firent seuls marcher la galère. On les recrutait généralement parmi les esclaves et les malfaiteurs. Les nautaï ne ramaient pas, ils s'occupaient seulement de la manœuvre des voiles; enfin les soldats, ou épihates, combattaient l'ennemi, soutenus, en cas d'abordage, par les rameurs et les matelots, armés à la hâte et comme ils pouvaient.
Des temps anciens au dix-septième siècle, les galères ne furent pas très sensiblement modifiées dans leurs formes; et les vieux tableaux qui nous repré-
sentent les galères turques, celles de France, cVEspagne ou des républiques italiennes peuvent nous donner une idée de ce qu'étaient celles de la Grèce.
La plus brillante époque des galères fut pour la France le règne de Louis XIV ; et pourtant, quand mourut Mazarin, la flotte de ses galères se composait en tout d'une dizaine de bâtiments fort malades, montés par huit ou neuf cents forçats. Colbert ne négligea rien pour augmenter ce chiffre, et peu à peu de nombreux bâtiments de ce type sortirent des chantiers.
Mais il ne suffisait pas de voir les galères se multiplier, il fallait les pourvoir de l'équipage spécial qu'elles comportaient. Les nations qui ont entretenu des galères n'ont jamais été bien scrupuleuses sur les moyens d'augmenter leurs chiourmes; le P. Fournier rapporte à ce propos un trait assez plaisant :
« Il y a quelques années, dit-il (le P. Fournier écrivait vers le milieu du dix-septième siècle), qu'un vice-roi de Sicile, s'apercevant que tout le pays, à cause de sa fertilité, se remplissait de ces fainéants et de ces gros bélîtres qui se disloquent les bras par artifice, et se font venir quand ils veulent des ulcères plus horribles à voir que difficiles à guérir, et que, d'autre part, les galères du roi son maître étaient dégarnies, s'avisa d'un merveilleux expédient. Car il institua des jeux publics vers le carème-prenant, et
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lil publier que tous ceux qui pourraient sauter d'un plein saut jusqu'à tel endroit auraient une pistole; ceux qui viendraient jusqu'à une telle hauteur, un écu d'or. Au jour ordonné, il s'assembla une multitude de (piaymants, et tous ceux qu'on avait vus, cin(j ou six jours devant, étendus aux portes des églises, avec des fistules dans les jambes ou des plaies gangreneuses, conq)arurent le jour aussi gais et gaillards que les plus robustes lutteurs des jeux Olympiques, et se présentaient d'une contenance assurée pour sauter et gagner la pistole. Or le malheur porta pour eux, qu'ils gagnèrent plus qu'ils ne voulaient. Car tous ceux qui pouvaient atteindre à la marque étaient assurés d'avoir une pistole : mais on les marquait tous pour les envoyer aux galères, puisqu'ils étaient si dispos, et avec un saut ils gagnèrent leur vie pour dix ans. »
Ce procédé assez expédilif ressemble fort à celui qu'employait Barberousse pour se procurer ses pilotes. Dès que ce célèbre kapitan-pacha apprenait l'existence, dans une ville maritime d'Italie ou d'Espagne, de quelque pilote habile, il dépéchait aussitôt quelques-uns de ses pirates déguisés en pécheurs, chargés d'épier, de suivre et enfin d'enlever le trop habile marin. Amené à bord de la galère de Barberousse, le kapitan l'instruisait des fonctions qu'il devait remplir à bord, mais malheur à lui si par
une fausse manœuvre ou par ignorance il faisait toucher le navire amiral! Barberousse le tuait de sa propre hache en disant : Naufrage pour naufrage, ainsi qu'il fit une fois en entrant à Scio, et une autre fois à Paros.
Ces procédés ne furent pas ceux des hommes chargés d'organiser la marine de Louis XIV, mais on ne saurait ajouter qu'ils aient été moins méprisables.
« Le roi, écrit Colbert aux présidents d'i parlements (M avril 1662), le roi m'a commandé de vous écrire ces lignes de sa part pour vous dire que Sa Majesté, désirant rétablir le corps des galères et en fortifier la chiourme par toutes sortes de moyens, son intention est que vous teniez la main à ce que votre compagnie y condamne le plus grand nombre de coupables qu'il se pourra, et que l'on convertisse même la peine de mort en celle des galères... »
Quelques présidents eurent, paraît-il, des scrupules; mais les autres abondèrent servilement dans les regrettables idées du ministre, en activant le zèle des intendants. En annonçant la condamnation de cinq galériens, Claude Pellot, intendant du Poitou, ajoutait avec placidité :« 11 n'a pas tenu à moi qu'il n'y en ait eu davantage, mais l'on n'est pas bien maître des juges. »
Vers la même époque, un avocat général du parlement de Toulouse, M. de Maniban, terminait une
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Icltio relative à la condamiiatiuii dr (jiiaranle-trois forçats par ces mots : « Nous devrions avoir confusion de si mal servir le roi en celle partie, vu la nécessité (pi'il téinoij[»ne d'avoir des forçats. »
On comprend sans peine que «^ràce à de pareilles condescendances la chiourme dut au<;iuenter sensiblement. Vn document de déceudjre d()7G la [)Oite à (pialre mille sept cent dix : mais les «galères étaient insatiables et la mort y faisait d'affreux ravages. Pour combler les vides, Tintendant de Marseille avait suggéré à Colbert l'idée d'y envoyer les gens vagabonds et sans aveu. Le ministre résista cependant, par le motif qu'il n'y avait point d'ordonnance édictant cette peine, et qu'il faudrait établir de nouvelles lois. Plus tard, ces lois furent faites, et des individus qu'on ose à peine punir aujourd'hui, les mendiants récalcitrants, les contrebandiers, encombrèrent les bagnes.
En 1662, une révolte occasionnée par quelque impôt nouveau eut lieu dans le Boulonnais. On la réprima vigoureusement, et plus de quatre cents malheureux furent envoyés à Marseille; mais la plupart épuisés de fatigue par la longueur du voyage à travers la France entière ne tardèrent pas à mourir.
D'autres expédients réussirent mieux. Le duc de Savoie n'avait pas de galères ; on lui paya ses forçats. On acheta des esclaves turcs, ainsi que des
russes (les Anglais en faisaient autant pour leur marine), et des nègres de Guinée; mais en dépit des soins intéressés que l'intendant prenait de ces derniers, le climat les décimait si cruellement qu^on dut prendre le parti de renvoyer ce qui restait aux îles d'Amérique.
C'était le moment où la France disputait le Canada aux peuplades indigènes. On eut alors l'idée, pour diminuer le nombre des Iroquois, de faire servir sur les galères « ces sauvages qui étaient, disait une lettre du roi au gouverneur, forts et robustes. »
— « Je veux, ajoutait Louis XIV, que vous fassiez tout ce qui sera possible pour en faire un grand nombre de prisonniers et que vous les fassiez passer en France. »
Il était apparemment plus facile de tromper les Iroquois que de les prendre de vive force. Le gouverneur de la colonie, c'était alors le marquis Dénonville, colonel de dragons, attira les chefs des tribus dans un guet-apens, s'en empara et les envoya en France. Justement indignés, furieux, ceux qui restaient prirent les armes et firent aux Français une guerre d'extermination qui dura quatre ans, et à l'issue de laquelle le gouvei'neur fut obligé de leur promettre le retour des chefs qu'il avait odieusement enlevés. Le 9 février 1689, Louis XIV donna ordre de renvoyer au Canada, suivant la
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(loiiiandc du ^fouvcniL'iir, « les Irojjiiois (jui lUaieiit aux tialrn's'. »
(1rs (lilliculk'S doiiiK'reiit l'idéo de; substituer, dans une certaine proportion, les rameurs volontaires ou bonncvo(fUcs aux lorrats. Les divers Ktats niaritiuies de l'Italie avaient beaucoup de bonnevo- <?lies, et ceux-ci, dans leurs engagements, contractaient l'obligation de se laisser enchaîner connue des liorçats, supportant ainsi, dans les circonstances extraordinaires, des fatigues auxquelles des hommes non enchaînés n'auraient pu se plier. Les hommes qui acceptaient un pacte semblable étaient pour la plupart d'anciens forçats, quelquefois des malheureux contraints à solder de cette manière le montant des amendes auxquelles on les avait condamnés.
En France, le gouvernement trouvait bien des bonnevoglies, mais ils ne consentaient pas à porter la chaîne, et il fallait, par suite, avoir pour eux des ménagements que les commandants des galères prétendaient incompatibles avec un bon service. En outre, la dépense effrayait. L'ancien système prévalut.
Il faut ajouter, pour excuser Louis XIV, qu'il ne faisait que suivre les errements de ses prédécesseurs. « Par lettres patentes du 6 juin 1606, dit P. Clément, un roi justement illustre, mais dont
* Pierre Clément, Séances et travaux de l'Académie des sciences morales et politiques.
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toutes les ordonnances n'ont pas également droit à nos éloges (si grand qu'on soit, on est toujours de sou temps), Henri IV enjoignit au général des galères de retenir les forçats durant six ans, « nonob- « stant que les arrêts fussent prononcés pour moins « de temps. » Ce procédé fut imité par ses successeurs, et exagéré par le gouvernement de Louis XIV; car on voit sur la liste de la chiourme un très grand nombre de condamnés à deux ans de galères qui y restèrent quinze ans et plus. Et cela, ajoute P. Clément, se passait en France du vivant de Lamoignon et de Domat, dans le siècle des Pascal, des Bossuet, des la Bruyère ! »
On a beaucoup parlé des mauvais traitements que subissaient les esclaves chrétiens sur les galères turques. Leur sort était effroyable, surtout lorsqu'ils avaient pour chef un renégat. Par un triste privilège, de même que les nègres affranchis sont généralement pour les esclaves noirs les maîtres les plus féroces, les renégats maltraitaient les captifs chrétiens plus qu'aucun capitaine musulman. Le commandeur de Bomégas, un des héros de Malte, après un combat acharné, aborda une galère turque commandée par le renégat Ali; dans la lutte qui s'ensuivit, le commandeur, après avoir brisé ses armes, saisit corps à corps le renégat lui-même et le jeta à sa propre chiourme qui, animée d'une haine furieuse, le fit passer de banc en banc jusqu'à l'ar-
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VH'VC, où ii'nrriva qu'un sanglant et affreux lambeau. Uu des résultats de la bataille de bé|)anle l'ut de rendre la liberté à (|ui[ize mille de ces malbeureux. En France, on a pu le voir par ce qui précède, la vie des galères n'était pas moins rebutante qu'en Turquie; elle était si. pénible que beaucoup de condanuiés ou d'esclaves préféraient, au désespoir des intendants, se donner la mort ou se mutiler plutôt que de la supporter. « Colbert, il est vrai, dit P. Clément, n'avait rien négligé pour l'améliorer au point de vue matériel; mais, cela est triste à dire, son unique préoccupation était d'obtenir un meilleur service des condamnés et de faire durer leurs forces. Nourris de fèves à Tbuile, d'un peu de lard et de pain noir, dit un voyageur de la fin du dixseptième siècle, Jean Dumont; rongés devermine et de gale, n'ayant pour tout vêtement qu'un hoqueton large et court, sans bas, sans souliers, ils couchaient sur la dure, rivés les uns aux autres. Avait-on, pendant les manœuvres, besoin de silence, un bâillon de bois qu'on leur faisait mettre dans la bouche les empêchait de parler. Cependant il ne venait personne de marque à Marseille que l'intendant de l'Arsenal ne les régalât d'une promenade sur la Reale. Ce jour-là, les forçats endossaient leur plus belle casaque rouge, les banderoles, les flammes, les étendards, les pavillons de taffetas, sur lesquels les armes du souverain étaient brodées d'or et de
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soie, flottaient au vent ; les bancs de derrière étaient recouverts de damas cramoisi, et une tente de la même étoffe, garnie de franges et de crépines d'or, garantissait au besoin les visiteurs des ardeurs du soleil. « Mais, la pitoyable chose! continue Dumont en son naïf langage, à un signal donné, les forçats saluent M. l'intendant et ceux qu'il a amenés, en criant par trois fois, tous ensemble: Hou! hou! liou ! comme si c'était des ours et non des hommes. » Nous omettons d'autres détails ; ils soulèvent le cœur*.
* Une chanson, insérée dans un recueil de l'époque, fait en quelques mots la peinture de cette douloureuse existence. C'est celle d'un jeune garçon envoyé aux galères pour avoir commis le crime de battre ses père et mère « mescliamment », et pour lequel il lui faut « en galère » — finir ses jours, — souffrant des peines dures, incessamment. ï>
11 ajoute
Tout uu, las en chemise
Me faut ramer Kuit et jour sans fcintise,
Sur celte mer.
De nerf de bœuf sans cesse
B;ittu je suis, Je n'ai plus de caresse
De mes amis.
Du pain d'orge et d'avoine,
Maiiper me faut, El de l'eau trouble à boire,
En grands travaux :
La vermine à toute heure
Mange mon corps.
Hélas! je plains, je pleure,
Sans nul confort.
D'une cruelle chaîne
Suis attaché, Qui me fait mille peine, («te)
Las! endurer, etc., etc.