‹ L'art navalChapitre 5 sur 15 · ORNEMENTS DES VAISSEAUX · texte numérisé non relu

ORNEMENTS DES VAISSEAUX

La sculplure des vaisseaux sous Louis XIV. — Puget. — Les galères. La Réale. — Noms des navires. — L'architecture navale en 1881.

La nécessité de préserver le bois des navires du contact immédiat de l'air, du soleil et de l'eau, engagea les constructeurs de tous les pays à en revêtir les surfaces extérieures d'une couche d'un corps gras ou résineux. L'huile, la cire, la poix, le suif furent les premières matières dont on se servit ; une huile colorée, une cire mêlée de minium furent bien vite substituées au suif ou à l'huile incolore, à la poix noire ou brune. La peinture devint alors un ornement, un luxe qui, avec la sculpture et l'or, concourut à faire des vaisseaux de véritables palais. L'art s'ingénia à embellir les chambres des navires, à parer l'architecture de leurs proues et de leurs

poupes, parties consacrées par la présence des images des dieux. Le goût varia les ornements, la volonté de se faire reconnaître de loin, le besoin de se cacher, le désir d'effrayer l'ennemi, varièrent la couleur de la robe dont on se faisait un revêtement. (Jal.)

La mode influa naturellement toujours beaucoup sur cette partie accessoire de la construction navale. La plupart des vaisseaux du seizième siècle étaient chargés de sculptures, de peintures et de dorures. Pouvait-il en être autrement, alors que l'architecture civile prodiguait l'ornementation aux palais, aux édifices publics et aux maisons des riches particuliers? Quelques sceaux de villes maritimes du quinzième et du quatorzième siècle, et même du treizième, montrent qu'il en avait été ainsi avant la renaissance des arts.

« Le Sovereign of the sea, dit Charnock, fut le plus grand vaisseau bâti en Angleterre. On eut, en le construisant, particulièrement en vue la splendeur et la magnificence. » Sa décoration était effectivement royale. On voyait à sa proue le roi Edgar à cheval, foulant aux pieds sept rois- «ur la tête de l'étrave, un Amour monté sur un non; sur la cloison de la proue, six statues: le Conseil, la Prudence, la Persévérance, la Force, le Courage, la Victoire; sur l'entre-deux des gaillards, quatre figures avec leurs attributs : Jupiter, avec son aigle; Mars, avec

ORNEMENTS DES VAISSEAIX. '255

le j^'laive et le bouclier; Neptune, avec son cheval marin, et Eole, sur son caméléon. A la poupe, une

/iv;/^

Fig, 57. — Poupe du Soleil-Royal (i690).

Victoire déployait ses ailes, et portait, dans une banderole, cette devise: Validis incumhite remis. Ce n'était pas tout : les galeries que le Souverain des mers avait de chaque côté étaient couvertes de

trophées, d'emblèmes, d'écussons de toute forme. Si fiers que fussent les Anglais d'un pareil navire, il paraît que la dépense qu'entraîna son ornementation atteignit un si gros chiffre qu'il devint bientôt le thème des vives réclamations des économes sujets du prodigue Charles P^

En ÏVance, ce fut surtout après la paix de Nimègue, alors que notre marine prit un si grand développement, que l'ornementation des navires jeta le plus vif éclat. Tous les arts étaient appelés pour payer leur tribut à la gloire dont nos marins s'étaient couverts, et ajouter à l'admiration qu'inspiraient ces escadres qui naissaient en si peu de temps. « Il faut, écrivait Colbert, que les ornements des vaisseaux répondent à la grandeur et à la magnificence du roi, qui paraît en ces superbes corps de bâtiments. » Les galères avaient des somptuosités inouïes. Ce n'étaient que flammes, pavillons et tendelets de soie, éclatantes couleurs, frises et basreliefs précieusement fouillés, cariatides, figures de toute espèce ; dieux et déesses dans des poses héroïques ou charmantes; fleurs, fruits, animaux, arrangés avec un goût noble et gracieux ; et tout cela peint, doré, resplendissant.

Pouvait-on faire moins pour des objets où la courtisanerie s'était plu à représenter de royales personnes? Une note de l'inspecteur des constructions nomme six galères construites par ordre de Louis XIV

OUNEMRNTS DES VAISSEAUX. 257

et indiqiu! le sujet de leur décoration. « La liéale, le soleil, par comparaison avec Sa Majesté; la Patronne, la lune, par rapport à M. le duc du Maine; la Favorife, Pallas, par rapport à la personne que Sa Majesté honore le plus de ses bonnes grâces. » C'était. splendide et galant. En dedans, il faut l'ajouter, — ombre au tableau, — tout était larmes, abjecte misère, épouvantables angoisses. Mais qu'importait? quand, servie par ses nombreux forçats, les galères, aux fêtes, passaient barbelées de rames, rapides comme des flèches, on ne voyait qu'une lueur, des étincellements, et l'on disait: C'est magnifique et vraiment royal ! »

Le monarque qui refaisait la France à son image et transformait ses demeures en Olympe de marbre, devait marquer les vaisseaux, comme le reste, de son empreinte majestueuse. L'ornementation qui faisait des galères de petits Louvres, au moins en apparence, il voulut qu'on l'étendît aux bâtiments de haut bord. 11 y avait déjà à Toulon tout un atelier de peintres et de sculpteurs sous la direction de La Rose; il l'augmenta en y plaçant Girardon et Puget. Ces deux artistes, et Lebrun lui-même, dessinaient ; Levray, Rombaud-Languenii et Turau exécutaient leurs dessins. L'œuvre achevée, le Jupiter de Versailles avait, on en conviendra, des vaisseaux dignes de son orgueil et de sa puissance, dignes aussi du grandiose Océan.

Que sont devenues ces galères? ce Royal-Louis qu'avait dessiné Lebrun, la Reine, le Monarque, V Ile-de-France, le Sceptre, la Trompeuse, la Rouffonne, la Thérèse-Royale, le Paris, le Madame, le Rubis, sur lesquels Puget, gêné par Colbert, qui voyait en lui une créature de Fouquet, gaspilla douze années de sa trop courte vie ! Meurtris dans les gigantesques engagements du règne de Louis XIV, les navires de haut bord ont été dépecés. Quant aux galères, il restait bien peu de joyaux de leur écrin au commencement de ce siècle. Ceux qui ont survécu au désastre furent enfouis dans les réduits de l'arsenal de Toulon, où le préfet maritime, le contreamiral Lhermitte, les retrouva en 1815. Cet officier les fit extraire de ces catacombes et les plaça dans une salle particulière qui prit le nom de Musée maritime. On peut admirer aujourd'hui, à Paris, au Musée de marine, ces magnifiques ornements, parmi lesquels on distingue plusieurs fragments de la galère Réale exécutée d'après les dessins de Lebrun, et des Renommées ainsi que des Tritons qui émanent sans doute de Puget.

Après Louis XIV, on arriva peu à peu, ainsi qu'on peut le voir en parcourant les salles du Musée de marine, à ne plus orner que les navires de parade et à ne conserver aux autres que la figure, emblème de leur nom. Faut-il respecter la métamorphose? Avec Sénèque, dont nous avons donné l'opinion sur l'ar-

Page 1