Aringhi, Roma subterranea, t. I, p
prœter scientiam. Ils paraissent, et bientôt toutes les sources de la richesse publique, toutes les sources mêmes de la civilisation semblent taries. Rome appauvrie cesse peu à peu de recevoir de tous les points du monde le riche tribut des marbres étrangers. Pendant tout le cours du iv* siècle, l'exploitation des grandes carrières de marbre avait langui ^ : au v*' siècle, elle est arrêtée, ou du moins elle n'envoie plus à Rome les trésors arrachés des entrailles de la terre au prix de tant de sueurs. Il faut cependant des pierres, des marbres ; les édifices profanés ou renversés en fourniront ; on commence à s'en servir sans scrupule. Sans scrupule, cela est vrai dans tous les sens du mot. Au milieu même de cette misère générale, un sentiment survit, le sentiment de l'art ; la conscience artistique est demeurée large, et tout beau débris, si profane qu'il soit, paraît digne d'être offert à l'auteur suprême de toute beauté. Un critique distingué a écrit, à propos d'un groupe représentant un combat de dieux marins, incrusté dans une muraille de Saint-Vital de Ravenne, et
I. Voir les encouragements donnés par les empereurs de cette époque à l'exploitation des carrières privées. Code Théod,, X, XIV, I, 2, 8, lo, ii.
LES BARBARES ET LES TEMPLES. 3o3
imité au xvi® siècle par Mantegna, les lignes suivantes, qui me permettront de mettre ma thèse à Tabri de son autorité. « Personne n'ignore, dit M. Henri Delaborde, que les architectes de l'époque dite byzantine ne se faisaient pas scrupule d'employer, pour l'embellissement des sanctuaires qu'ils érigeaient, des matériaux de toute provenance, et que le caractère même ouvertement profane des débris qui leur tombaient sous la main n'inquiétait pas plus leur conscience d'artistes qu'il ne troublait leur foi de chrétiens. Quoi d'étonnant dès lors qu'il se soit passé, sous le règne de Justinien, à Ravenne, quelque chose d'analogue à ce qui avait lieu, vers la même époque, dans d'autres villes d'Italie, et qu'un basrelief représentant des dijeux marins ait été encastré dans un mur de Saint- Vital au même titre que devait l'être plus tard un grand mascaron antique dans le portique de Santa-Marïa in Cosmedin, à Rome, ou l'entablement d'un temple consacré à Mars dans le chœur de Saint- Laurent hors-des-Mursi ? ^) Malheureusement, la pénurie des matériaux
I. Henri Delaborde, dans la Ga:(ette archéologique, 1877, p. 4.
était fort grande. Les monuments païens ne sont pas seuls mis à contribution : un sarcophage du VI® siècle, découvert en i863, à Saint-Laurenthors-des-Murs , est formé , d'un côté, d'une plaque de marbre portant sur une face une inscription chrétienne de 355, sur le revers une inscription de 436. « Ce marbre, dit M. de Rossi, a servi à trois tombeaux : ayant d'abord reçu une épitaphe de l'an 355, il fut transporté au tombeau de l'an 436, puis on l'en arracha encore, et il fut employé comme matériel de construction pour une châsse sépulcrale datant probablement du vi** siècle. Beaucoup de pierres ont eu le même sort, symptôme remarquable de la grande misère où était tombée l'opulente capitale du monde après la fatale année 410*. »
Cette misère alla croissant. L'année 410 est vraiment, pour Rome, « l'année, terrible » ; c'est elle qui « termine l'ère de sa splendeur et commence celle de ses ruines, en même temps qu'elle ouvre la période de la dernière décadence de son épigraphie ^, » Depuis cette année où, pour la
1. Bull, di arch. crist,, i86j, p. 84. — Cf. Inscript, christ. urbis Romce, no 957, p. 421 ; et Edm. Le Blant, Manuel d'épigraphie chrétienne, p. 11.