LES PREMIERS EMPEREURS CHRETIENS, LE CULTE ET LES MONUMENTS PAÏENS
Sommaire. — I. Efforts des empereurs chrétiens pour abolir Pidolâtrie sans blesser la conscience des païens. — Conduite tolérante de Constantin à l'égard de ceux-ci. — Lois accordant la liberté de conscience. — Discussion des textes d'Eusèbe et des écrivains postérieurs qui représentent Constantin comme ayant interdit les sacrifices et spolié ou fermé les temples. — Mesures de police prises par Constantin contre certains temples, généralisées à tort par les historiens. — Lois de Constantin contre la divination et les arts occultes, atteignant indirectement le paganisme. — II. Lois de Constance sur le même sujet. — Lois de Constance et Constant interdisant le culte païen. — Voyage de Constance à Rome : sa tolérance pour tous les souvenirs païens. — Contradiction entre les lois et la conduite de Constance : son explication. — Etat de la lutte entre les deuxcultes quarante ans après la conversion de Constantin.
Quelle que soit la provenance des pierres d'origine païenne qui se rencontrent dans les ca-
tacombes, il est certain que le triomphe politique du christianisme, au iv'' siècle, n'eut pas pour effet de les rendre plus abondantes, en enrichissant les cimetières chrétiens des débris des temples abattus et dépouillés. On se fait, du grand mouvement religieux de cette époque, une idée fausse, quand on se figure, après la conversion de Constantin, les temples tombant de toutes parts sous la hache des fidèles, et leurs débris allant enrichir les monuments que ceux-ci élevaient à la religion victorieuse ou les sanctuaires souterrains des martyrs. Rien n'est moins exact, rien n'est moins conforme au généreux esprit de r Église primitive, et à la politique intelligente que suivirent, vis-à-vis du paganisme, les successeurs de Constantin.
Le problème qui se posait devant eux était double : abolir Fidolâtrie, sans rien changer aux. traditions nationales dont vivait le monde romain, et où l'ancien culte tenait une si grande place. De là leurs lenteurs, leurs hésitations, certains faits qui étonnent et qui semblent en contradiction avec la foi qu'ils professaient ouvertement. Peu de princes eurent à faire une œuvre aussi délicate, et peu y déployèrent au-
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tant d'habileté que ces empereurs du iv* siècle, dont plusieurs furent cependant fort loin d'être des hommes de génie. La force des choses s'imposait à eux, et la sage réserve de l'Eglise, en Occident surtout, et particulièrement à Rome, facilitait singulièrement leur tâche.
Les princes chrétiens ne supprimèrent pas brusquement, les sacrifices et les pratiques de l'idolâtrie. Ils suivirent l'exemple de Constantin. Celui-ci, dit Mœhler, « au lieu de travailler à l'extirpation du paganisme avec un fanatisme bruyant, avait usé d'une modération toute chrétienne *•» Plus on étudie l'histoire de ce prince, plus on est "convaincu de l'exactitude de ce jugement. La modération fut le trait dominant du caractère de Constantin. Animé de passions ardentes, qui l'entraînèrent parfois Jusqu'au crime, il retrouvait tout son bon sens, toute la supériorité de son esprit, tout le calme de sa pensée, quand il était appelé à dénouer quelqu'une des difficultés engendrées par la situation délicate où le changement de religion du prince avait placé l'empire. A travers l'étrangeté du langage qu'il fit
I. Mœhler, Histoire de l'Église, édit. Gams, t. I, p. 568 (Paris; 1868).
entendre souvent aux païens et aux chrétiens, on reconnaît toujours, au fond, une raison tranquille, une âme maîtresse d'elle-même, une politique logique et suivie. Essayons de définir, en quelques mots, cette politique; essayons démontrer ce qu'elle fut et à l'égard du culte païen, et à l'égard des temples où ce culte s'exerçait. En l'étudiant de près , il ne sera peut-être pas difficile de concilier les contradictions que semblent offrir les écrivains contemporains et les textes législatifs, c'est-à-dire deux ordres de témoins qu'il faut bien faire vivre ensemble, car on ne peut supprimer l'un d'eux sans mutiler l'histoire. Il est de mode, aujourd'hui, de faire assez bon marché de l'autorité d'Eusèbe. « J'admire, dit en parlant de lui M. Beugnot, j'admire la facilité dont jouissent certains historiens, fussent-ils contemporains, de commettre des erreurs qui dépassent les limites ordinaires ^ )> Eusèbe, cepenrdant, est un témoin considérable, de ceux qu'on n'écarte pas facilement. Il est contemporain de Constantin, cela est bien quelque chose; mais, de plus, il vécut à sa cour, il fut son conseiller et
I. Beugnot, Histoire de la destruction du paganisme en Occident, 1. 1, p. 98 (Paris, 18 j 5).
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son ami : quelque opinion que Ton se fasse du caractère d'Eusèbe, il esfimpossible de ne pas reconnaître en lui un historien sérieux, incapable d'inventer ou même d'altérer grossièrement les événements qu'il raconte. Il faut donc l'interroger, si l'on veut connaître la politique de Constantin à l'égard du polythéisme ; et il est difficile de ne pas prendre en considération ses réponses.
Constantin, dit-il, rendit une loi « interdisant les abominations de l'idolâtrie dans les villes et dans les campagnes \ » et « ferma les portes de l'idolâtrie au peuple et à l'armée^. » Il répète à plusieurs reprises que « les sacrifices furent interdits par Constantin ^. » Il assure que les gouverneurs et les magistrats de tout ordre reçurent la défense de faire aucun acte d'idolâtrie *.
Cela veut-il dire que Constantin interdit d'une manière générale tout exercice de l'ancienne religion ? Je ne le crois pas, et au fond Eusèbe ne le dit pas. A travers ses assertions, dont les unes sont précises et les autres assez vagues, il me semble possible de démêler la vérité. Constantin prohiba deux choses, l'exercice secret et Fexer-