‹ L'art paien sous les empereurs chrétiensChapitre 40 sur 167 · Ammien Marcellin, XXII · texte numérisé non relu

Ammien Marcellin, XXII

d'une manière convenable à ses vues particulières, il ne prit aucun soin pour la ramener à son antique perfection; oubliant, par une inconséquence singulière, quel appui Tart pouvait prêter alors à son plan pour le rétablissement du paganisme, et combien la statuaire avait mis d'adorateurs aux pieds des dieux de Phidias et de Praxitèle*. » Peut-être cette inconséquence ne provient-elle pas seulement d'un oubli; elle eut deux causes plus directes. La première est l'impuissance où était Julien d'agir efficacement sur l'art. Une chose vivante peut seule susciter une renaissance, amener un rajeunissement artis-

I. Séroux d'Agincourt, Histoire de Vart par les monuments, depuis sa décadence au iv« siècle jusqu'à son renouvellement au xvi% t. I, i""» partie, p. ii (Paris, 1825). — L'auteur ajoute en note : « Il semble, en effet, que Julien ne se soit pas souvenu de l'influence que la beauté des productions de la sculpture pouvait exercer sur les cœurs religieux : si nous en jugeons par le témoignage de Prudence, les statues des divinités à qui ce prince adressait ses vœux n'étaient que de terre et de plâtre:

Augustum caput ante pedes curvare Minervœ Fictilis, et soleas Junonis lambere, plantis Herculis advoivi, genua incerare Dianae, Quin et Apollineo frontem submittere gypso.

Apotheos. adv. JudœoSy i}5. i — Je laisse à d'Agincourt la responsabilité des conséquences un peu forcées qu'il tire de ces vers de Prudence.

5o LA RÉACTION PAÏENNE,

tique ; un tronc plein de sève peut seul se couronner de verdure nouvelle. Or, le paganisme était mourant ; toutes les sources d'inspiration étaient taries en lui. L'art antique ne pouvait plus se réveiller, si ce n'est au contact de l'idée chrétienne. Les paroles surannées que Julien aurait prononcées à son oreille avaient perdu le don de le faire tressaillir. Une seconde cause, toute matérielle, c'est que Julien n'eut sans doute que peu de temples à construire ou même à restaurer ; il n'eut pas besoin de commander à ses sculpteurs de nombreuses statues des dieux: les temples, nous l'avons montré, étaient presque partout demeurés intacts et les statues n'avaient point été brisées.

Julien sacrifiait à ses chimériques espérances plus encore que sa réputation d'homme politique, il y sacrifiait sa conscience et son honneur, cette bonté et cette équité natives qu'il est impossible de ne pas reconnaître en lui. Julien ne pouvait tenir jusqu'au bout sa gageure contre le christianisme s'il ne devenait persécuteur; à la honte de la sagesse hellénique, dont il se disait le représentant, des lettres, qu'il cultivait avec passion^ il ne sut pas demeurer fidèle aux maximes de to-

lérance dont il avait rempli ses écrits*. Lutter par la raison seule n'était pas au pouvoir du paganisme ; ridée de lutter par une émulation de charité et de vertu, comme Teût désiré Julien, comme il en suppliait ses pontifes ^, était absolument étrangère à Fesprit de Tancienne religion. Bon gré, mal gré, il lui fallut entrer dans la voie vulgaire. Le philosophe Marc-Aurèle avait persécuté, le sophiste Julien persécuta^. Il prit un prétexte, qui se rattache directement au sujet de cette étude : il entreprit de punir les chrétiens des violences qu'ils étaient accusés d'avoir, sous Constantin et Constance, exercées contre les temples.

1. Julien, Ep, 7, 4^, b2. a II savait, dit Sozomène (V, 15), que la force et la contrainte ne valent rien dans les choses qui ont besoin d'une volonté libre pour durer. » Cf. Théodoret, III, 17.

2. Julien, Ep. 49. — Cf. Sozomène, V, 16 ; S. Grégoire de Nazianze, Oratio IV (contra Julianum), m.

3. Pour soutenir, avec M. Beugnot {Histoire de la destruC' tion du paganisme en Occident, t. I, p. 186-195), que Julien ne persécuta pas les chrétiens, il faut donner un démenti à tous les historiens du iv« et du v® siècle, et révoquer en doute plusieurs Actes des martyrs qui portent les caractères de l'authenticité (dans Ruinart, Acta martyrum sincera et selecta, p. 658, 664; Paris, 1689). M. Jules Simon dit beaucoup plus exactement que « Julien finit en persécuteur, » et il ajoute : a Dans ce persécuteur, dans ce tyran, dans cet initié, peut-on reconnaître un philosophe ? » Histoire de l'école d'Alexandrie^ t. II, p. j 20, jj6 (Paris, 1845).

Quelques fidèles furent immolés en représailles. L'histoire de ces vengeances païennes montre combien avaient été rares les violences que Ton prétendait punir. Le génie sauvage du paganisme s'est réveillé. Plusieurs fois la foule excitée contre les chrétiens devance Tordre des magistrats ; on est bien obligé de rendre la mémoire de Julien responsable d'assassinats qui furent tolérés et honteusement excusés par lui. « Le sang qui coule est-il donc si pur? « Le mot de Julien est presque semblable : « Est-ce un si grand crime qu'un Grec tue dix Galiléens * ?» De pareils mots, prononcés par un prince et répétés par mille échos que la voix d'un prince éveille toujours, sont le plus coupable des encoura- . gements. Le peuple de la petite ville d' Héliopolis massacre avec d'horribles raffinements de cruauté le diacre Cyrille et plusieurs vierges chrétiennes 2. Le crime du diacre était d'avoir, pendant le règne de Constantin, travaillé à la destruction des statues qui décoraient un infâme sanctuaire de Vénus démoli en vertu d'un

i.S. Grégoirede Nazianze, Oratio IV (contra Julianum),9j. 2. Théodoret, i/wf. eccL, III, 6; Sozomène, i/Z^f. eccl.f V, 10

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ordre impérial. J'ai dit plus haut quelles raisons avaient dicté cette mesure de police, qu'un prince même païen eût pu et dû prendre. Le vieil évêque d'Aréthuse, Marc, est de même massacré par la foule, parce qu'il avait obtenu de Constance , peut-être pour des raisons analogues, la démolition d'un sanctuaire idolâtrique *. On le voit, il y avait, dans la seconde moitié du iv* siècle, des villes encore païennes, animées de toutes les passions du paganisme.

Il y en avait aussi de tout à fait chrétiennes. Telle était la capitale de la Cappadoce, Césarée. Ses magistrats avaient déjà fait détruire un temple de Jupiter et un temple d'Apollon ; ils eurent l'audace, en plein règne de Julien, d'ordonner que l'on procéderait à la destruction d'un temple de la Fortune. C'était leur droit : la curie d'une ville avait pleine puissance sur ses monuments. Mais Julien ne l'entendait pas ainsi. Il frappa Césarée d'une énorme contribution, et condamna à mort* ceux qui avaient mis la main à la démolition du temple; l'histoire cite parmi eux un jeune patricien nommé Eupsyque,

I. Théodoret, /. c. ; Sozomène, /. c. ; S. Grégoire de Nazianze, Oratio IV (contra Julianum), 88.

que r Église a placé au nombre des martyrs*.

Jusqu'à présent, parmi les actes ainsi cruellement punis, nous n'en apercevons point qui, même envisagés au point de vue païen, n'aient été strictement légaux, et paraissent en contradiction avec la tolérante politique adoptée par Constantin. La réaction païenne n'a encore frappé que des innocents. Va-t-elle enfin trouver des coupables? Oui, mais ce sont des hérétiques, des agents passionnés des fureurs ariennes de Constance, qui, après avoir tyrannisé en Egypte les chrétiens orthodoxes et persécuté le .grand Athanase, avaient voulu faire subir aux temples d'Alexandrie le même sort qu'aux églises occupées par les catholiques, et y porter de même la dévastation et le pillage. Le préfet Artémius et Georges, l'évêque intrus d'Alexandrie, payèrent de leur vie, sous Julien, les excès commis par eux sous le règne précédent^ : mais les chrétiens.

1. s. Grégoire de Nazianze, /. c, 92 J S. Basile, Ep. 200 ; Sozomène, V, 4. — Sozomène dit que le temple était 4édié au Génie de la ville, divinité sinon identique, au moins ànafogue à la Fortune.

2. Ammien Marcellin, XXII, 11 ; Julien, Ep, 10; Théodoret, III^ 18; Sozomène, V, 7 ; Socrate, III, 2 ; S. Grégoire de Nazianze, Oratio XXI (in laudem Athanasii), 26.

JULIEN. bb

dit Ammien, séparèrent avec soin leur cause de celle de ces malheureux : ceux-ci étaient détestés également des catholiques et des idolâtres *.

Faut-il attribuer aux fréquents rapports qu'il avait eus avec les ariens, pendant qu'il était trésorier d'une des églises d'Antioche, les actes d'intolérance que le prêtre Théodoret expia sous Julien par le martyre ? Peut-être, car autant les catholiques, au iv° siècle, se montraient généralement justes et doux envers les païens, autant les ariens, habitués à attendre .de la force et de la faveur le triomphe de leurs doctrines, usaient volontiers de violence envers les partisans de l'ancien culte. Du reste, Théodoret ne fut coupable que d'un excès de zèle, dû peut-être aux influences du milieu dans lequel il vivait; mais son orthodoxie personnelle est à l'abri du soupçon ^. Il fut poursuivi parce que, disent ses Actes^ « au temps de Constance, il avait détruit des autels et des temples. » « Je l'ai fait, répondit-il à son

1. Georgii odio omnes indiscrète flagrabant. Ammien Marceliin, /. c. — Caeterum Georgius, et tune temporis, et antea, gravis omnibus ac molestus fuisse videbatur. Socrate, III, j,

2. Voir, sur Porthodoxie du prêtre Théodoret, outre Baronius et Tiliemont, la note de M. de Broglie, dans l'Eglise et VEmpire romain au iv^ siècle, t. IV, p. 289.

juge, pour libérer les âmes de ceux qui étaient dans Terreur. » Invité à expier son crime en rendant hommage aux dieux, il s'y refusa généreusement ; il fut mis à la torture, puis décapité *. Si vraiment il avait commis quelqu'un de ces actes excessifs que T Église n'approuvait pas (nous indiquerons dans un des chapitres suivants quelles étaient les règles posées par elle en ces matières), sa courageuse confession effaça cette légère faute : il est honoré comme martyr. Il en est de même de. trois frères, Eusèbe, Nestabius et Zenon, massacrés pour un fait analogue par les habitants de Gaza ^. -

Il faut avouer que ces actes, plus passionnés que réfléchis, ces ardeurs d'un zèle s' allumant subitement et faisant explosion, étaient souvent fort excusables. Sous les règnes de Constantin et de Constance, ils purent être quelquefois peu généreux; sous celui de Julien, ils devinrent facilement héroïques. Quand un chrétien, jeune, fervent, voyait renaître à la fois le paganisme et la persécution, quand il assistait à cette odieuse

1. Passio S, Theodoriti, dans Ruinart^ Acta martyrum sin^ ra, p. 658.

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