Socrate, IIÏ, 1 5 ; Sozoméne, V
l'evue les noms des martyrs qui périrent sous Julien, tels qu'ils nous sont donnés par saint Grégoire de Nazianze, Théodoret, Socrate, Sozomène, Rufin : on n'y trouve pas (toujours en exceptant Artémius, qui n'a aucun droit au titre de martyr), un gouverneur de province, un préfet, un commandant militaire, puni pour avoir, sous les règnes précédents, détruit ou profané les sanctuaires des anciens dieux. S'il y en avait eu, certes, Julien les eût recherchés et mis en jugement; le soin avec lequel des chrétiens obscurs ou de condition privée furent poursuivis pour le même fait ne permet pas d'en douter.
Un épisode du règne de Julien prouvera, au contraire, combien avait été grande, quelquefois même excessive, ^a tolérance des princes chrétiens pour les lieux consacrés par des souvenirs mythologiques. Souvent ils auraient eu le droit d'imiter l'exemple donné par Constantin dans Héliopolis et dans Aphaque, et d'abattre des sanctuaires qui n'étaient que des prétextes à de honteux désordres ; ils aimaient mieux essayer de les purifier, en construisant à côté d'eux une église, et en déposant dans celle-ci les reliques d'un martyr, afin que la vue des pieux pèlerinages qui s'y
rendaient dégoûtât les païens des pèlerinages profanes qu'ils étaient accoutumés à faire au même lieu. Ainsi agit à*Antioche le frère même de Julien, le césar Gallus, qui gouvernait TOrient au commencement du règne de Constance. Près de cette ville était un bois consacré par le souvenir d'Apollon. Là, disait-on, le dieu, poursuivant Daphné, avait follement entouré de ses bras la jeune fille soudain transformée en laurier. Un temple d'Apollon rappelait cette légende, peu faite pour moraliser les foules : un oracle y parlait, aussi célèbre que celui de Delphes ; on y interrogeait l'avenir en plongeant des feuilles de laurier dans une fontaine. Le bois qui entourait ce sanctuaire avait reçu le nom de Daphné. C'était un endroit charmant. D'épais cyprès, mêlés à des arbres d'essences diverses, couvraient de leur ombrage des tapis de gazon semés de fleurs odorantes. Le soleil pénétrait à peine dans ces fraîches retraites. Des sources nombreuses les remplissaient de leur murmure; un air toujours tempéré, une brise douce, y circulaient. Apollon, disait le peuple, habite ce bois. On s'y rendait en foule; tout y invitait à la volupté, et les charmes du lieu et les souvenirs qui s'y ratta-
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chaient. Ces ombrages abritaient de perpétuelles orgies. Il n'était pas permis d'y pénétrer sans traîner après soi une femme perdue * . Gallus, qui, malgré ses vices, était sincèrement chrétien, résolut de purifier ce lieu. Il ne détruisit pas le temple, il ne fit pas défricher le bois ; mais, en face du temple, il éleva une église, dans laquelle il déposa les reliques d'un ancien évêque de la ville, saint Babylas^. Peut-être à la même époque furent aussi construites, auprès d'un autre foyer de superstition, le temple d'Apollon Didyméen, à Milet, des églises dédiées aux martyrs 3. A Daphné, l'oracle se tut aussitôt. Quand Julien, devenu empereur, vint à Antioche, il fit ouvrir le temple et se mit en devoir d'interroger l'oracle; mais celui-ci ne prédisait plus l'avenir. Il attribuait son impuissance « à des cadavres qui étaient là. » Julien comprit, et ordonna d'enlever de l'église le corps de Babylas. Il -se trouva organiser à son insu un grand triomphe chrétien. Les fidèles accoururent : hommes et femmes, jeunes gens et jeunes filles,
1. Cette description est fidèlement traduite de Sozomène, V, 19 ; je n*ai point voulu l'abréger, rien ne donnant mieux ridée de ce qu'étaient la plupart des bois sacrés.