CHAPITRE IV
r. ACTE DE GRATIEN.
Sommaire. — Gratien, premier empereur tout à fait chrétien. — Il refuse le souverain pontificat. — Il fait enlever de la curie romaine Tautel de la Victoire. — 11 laisse la liberté de conscience aux païens, mais sous son règne, le paganisme cesse d'être la religion de PÉtat. — Le clergé païen. — Ses richesses, ses privilèges et ses honneurs. — Gratien confisque les biens immobiliers des temples et supprime les privilèges de leurs prêtres. — Effets de cet acte. — Il détache du parti païen ceux des membres de l'aristocratie romaine qui n'y étaient retenus que par l'appât des sacerdoces. — Importance politique et religieuse de Pacte de Gratien.
Peut-être étonnerait-on en donnant à Gratien le titTQ dt premier empereur chrétien. Il fut cependant le seul souverain qui, professant la foi du Christ, ait encore osé transporter dans sa vie publique toutes les conséquences de ses croyances privées. Constantin , Constance, Valentinien , n'avaient pas refusé de recevoir la robe du souverain pontife, offerte, au commencement
de chaque règne, par les flatnines païens : ils n'avaient pas osé dégager entièrement le pouvoir impérial des liens qui rattachaient au passé. En montant sur le t^^ône, Gratien fut plus courageux. Il répondit par un refus à Toffre des insignes du souverain pontificat, qui lui étaient apportés selon Tusage : « Un tel vêtement, dit-il, ne saurait convenir à un chrétien*. » Par ce mot simple, sincère, il déchirait la fiction qu'avaient respectée ses prédécesseurs. Pouf la première fois l'empire repoussait tout ornement idolâtrique, toute livrée païenne. Ainsi allégé^ Gratien s'avança sans obstacle, d'un pas à la fois modéré et résolu, dans la voie que lui traçait un des premiers hommes politiques que l'Église ait
i. Zosime, IV, 56. — Zosîme ne dit pas à quelle époque la robe pontificale fut offerte à Gratien. Il est probable que cela eut lieu dès le commencement de son règne, après la mort de Valentinien. Beugnot place, sans raisons suffisantes, le refus de Gratien à Tannée 382, c'est-à-dire à la fin de son tègne {Hist, de la destr. du pag, en Occident, t. I, p. 239); La Bastie avait déjà adopté cette date {Du souverain ponMcat des Empereurs romains, 4* partie, dans les Mém, de VAcad, des inscript., t. XV (1743), p. 140. Ce dernier défend (p. 86) le récit de Zosime contre les doutes soulevés par Godefroy (Juin Placidii Epistola ad A . Rivet de interdict, Christian, cum Gentilib, commun, ; Genève, 1645), Pagi {Critic, ad Baronium, anno 512, n" 17-24), et lïWQmont (Hist. des Em-' pereurs, t. IV, p. 1^9 et 6^5).
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, introduit dans les conseils d'un prince , saint Ambroise *.
La religion païenne doit cesser d'être la religion de l'Etat : telle est « la pensée du règne, » si l'on peut employer cette formule connue à l'occasion du court principat de Gratien. Cela n'implique ni violence ni persécution; l'empereur déclara par une loi, rapportent presque dans les mêmes termes Socrate et Sozomène, que chacun suivrait la religion de son choix. Trois sectes hérétiques furent seules exceptées de cette tolérance^. Bien que cette loi paraisse avoir eu surtout pour but de faire cesser les divisions qui désolaient l'Église chrétienne, et de réagir contre la politique arienne de Valens, elle profita certainement aux païens : ils demeurèrent libres comme par le passé. D'autres actes du jeune empereur leur montrèrent cependant que quelque chose était changé. Une main ferme, un esprit de suite se firent sentir pour la première fois dans les relations du pouvoir avec l'ancien culte national. En refusant la
1. Sur le rôle politique de saint Ambroise^ voir tout le tome VI de l'ouvrage de M. de Broglie, et l'excellente Histoire de saint Ambroise, par M. Pabbé Baunard (Paris, 187 1).