‹ L'art persanChapitre 3 sur 98 · PREMIÈRE PARTIE. — CHA PITRE I. n · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — CHA PITRE I. n

savons de son mythe présente une analogie frappante avec les mythes des Chaldéens.

De même qu’en Egypte, l’implacabilité des choses a mis son sceau sur la pensée humaine ; mais tandis qu’en Égypte, le climat est uniforme et la terre chaque année fertilisée par l’inondation, ici la chaleur torride de l’été succède sans transition au froid intense de l’hiver, et la terre ne prospère que grâce à un effort incessant. Aussi cette implacabilité, au lieu d’être tempérée par l’idée du renouvellement naturel, d’oü était née la croyance osirienne, s’étale dans toute son horreur ; au lieu d’entraîner l’homme vers la contemplation et l’extase, elle le jette dans l’épouvante de l’au delà.

Ce fut cette épouvante qui inspira l’art élamite. L’analyse de ce dernier ne serait pas ici à sa place; il suffira de rappeler ses caractères généraux. La ligne horizontale et l’exagération des profondeurs sont, en architecture, toujours prépondérantes; le sculpteur s’adonne à la recherche de l’expression de la force et de l’inéluctabilité des lois surhumaines par lesquelles il sent le monde régi. C’est Ninip Sandannou, le puissant, figuré sous les traits d’un géant qui étouffe un lion; Nergal, le grand héros, le roi des mêlées, lion à tête ou à buste d’homme; ou Bel, le démiurge, aigle à figure humaine, coiffé d’une tête de poisson monstrueux ; Istoubar, le grand chasseur devant l’Éternel, et son compagnon Eabani, monstre humain à croupe de taureau. Ishtar s’était éprise d’Istoubar, dit la légende; mais l’amour de la déesse était mortel à qui s’y livrait et nombre de ses amants en avaient fait la terrible épreuve. Il repoussa Ishtar, et celle-ci, furieuse, suscita contre lui

un taureau ailé, pareil à celui que nous montrent les bas-reliefs de Ninive et de Babylone. Mais « Éabani vainquit sa force, car Eabani perça son corps. Il saisit le taureau céleste par la corne et lui planta son poignard dans le cou ». Ailleurs, cette personnification du mal se complique des traits de tous les animaux nuisibles en mille fantaisies composites. Ce sont les hommes-scorpions qui veillent sur le lever et le coucher du soleil, ou tout autre monstre fantastique, tel que celui que représente une statuette de bronze conservée au musée du Louvre, démon au corps de chien, porté sur des serres d’aigle, aux bras armés de griffes de lion et dont la tête de squelette est surmontée de cornes de chèvre, que quatre grandes ailes éployées couvrent de l’ombre du mystère infernal : assemblage étrange qui personnifie le vent du sud-ouest.

Une partie du décor des monuments de cette période a disparu, mais nous savons que la terre vernissée occupait le premier rang, ne laissant à la forme humaine qu’une place de médiocre importance. C’est à la ligne architecturale et à la ligne ornementale que l’artiste demande l’angoisse qui le torture et le cercle imbrisable dans lequel il se sent enfermé. L’assemblage géométrique, la répétition d’un motif donné, l’immuabilité d’une image toujours égale et toujours inflexible, où des jeux de lumière et d’ombre alternent, s’étendent sur les surfaces, comme pour souligner une dualité de cœur, proche voisine de la haine d’un monde semé d’embûches. Quant à la représentation animée, elle n’a qu’un but, symboliser la férocité. Ce qu’elle traduit avant tout, c’est l’hor-

rible, l’amalgame de tous les moyens de destruction. L’homme, si barbare qu’il fût alors, ne suffit cependant pas au gré du sculpteur à personnifier le mal, la dévastation et la ruine; il lui faut l’union de tous les traits essentiels de toutes les bêtes malfaisantes, et ces traits, il les exagère encore, afin d’en rendre l’aspect plus terrifiant. De même que le seront plus tard les Arabes, il est avant tout idéaliste. L’impression qu’il veut produire naît d’agencement de lignes abstraites et non de la vérité des formes réelles.

IL — Les Aryens et le Mazdéisme1.

Au vme siècle avant notre ère, Mèdes et Perses gravissaient enfin les plateaux de l’Iran. Longtemps après leur apparition, l’Avesta prétendait qu’ils avaient primitivement habité les régions que Ahourâmazda, le dieu bon, avaitcréées pour eux et dont Angrômaïnyous, le principe du mal, les avait chassés. Quoi qu’il en soit, leur religion dérivait en ligne droite des cultes de l’Inde. Les légendes des nouveaux venus faisaient de Zarathoustra (Zoroastre) le prophète de cet éternel dualisme. Ahourâmazda s’était révélé à lui : « Ahourâmazda, c’est le cercle entier du ciel, son corps, un corps de lumière, son œil, le disque du soleil. » Sous son ordre, six génies bienfaisants, les Ameshacpentas, veillent au maintien de l’équilibre de la nature. Chacun

i. Darmesteter, ihe Zend-A vesta, Orma\d et Akriman ; Spiegel, Eranische-Alterthumskunde ; Rawlinson, the Five great Monarchies.

d’eux est un dédoublement d’ Ahouràmazda. Dans cette lutte, des esprits secondaires, les Yazatas, sont leurs ministres. Enfin, chaque être humain, chaque Yazatas, chaque Ameshacpentas et jusqu’à Ahourâmazda lui-même, est gouverné par un être spiritualisé, être d’intelligence, « son double dans la pensée d’Ormuzd ». Cet être invisible, impalpable, la Favashi, veille sur la personnalité humaine ou divine, de même que le Double veillait sur l’Egyptien, aux temps pharaoniques.

Mais en face de cette hiérarchie du bien, la hiérarchie du mal se lève. Les Daévas ont pour chef Angrômaïnyous, l’esprit des ténèbres, l’implacable ennemi de tout ce qui est. Six Ameshacpentas, émanés de lui, les commandent. A l’instant ou Ahouràmazda avait créé la lumière, Angrômainyous avait fait l’ombre, les animaux et les plantes nuisibles. Livré tour à tour à ces deux principes, victime de cette guerre sans paix ni trêve, l’homme, soutenu par les Yazatas, harcelé par les Daévas, devait vivre selon la loi du Prophète, sans chercher à sortir jamais de la situation où le hasard l’avait placé.

Comme sa devancière, cette religion enserrait l’âme dans une angoisse qui laissait peu de place au rêve. L’Aryen adorait Ahouràmazda, le seigneur de pureté, et les Ameshacpentas, qui participaient de son essence ; mais les Yazatas ne le défendaient que médiocrement, et encore ne le protégeaient-ils que pour vaincre les Daévas. C'était par intérêt qu’ils agissaient, et non par amour pour lui. Loin de voir la nature fructifier, il lui fallait sans cesse lutter contre l’aridité du désert,

afin de pourvoir à sa subsistance; tant et si bien, que l’un des premiers commandements de l’Avesta est ainsi conçu : « Celui qui fait produire le blé à la terre, celui qui cultive les fruits des champs, celui-là cultive la pureté; il avance la loi d’Ahourâmazda. » L’homme était placé ici-bas pour disputer le sol à Angrômaïnyous. Labourer était son premier devoir.

Une telle donnée ne comportait qu’un art empreint de résignation et de tristesse. Les préceptes du culte le restreignaient encore singulièrement. Ahourâmazda ne devait avoir ni sanctuaires ni statues. Seules, sur les hauteurs, des tours servaient de foyers où, d’âge en âge, les Mages entretenaient des feux, qui jamais ne devaient être éteints. La terre, le feu et l’eau étaient considérés comme sacrés; les souiller constituait le plus grand des crimes. A la mort, on ne devait ni brûler le cadavre, ni l’enterrer, ni le jeter à l’eau. C’eût été profaner l’un des éléments. On l’offrait en pâture aux bêtes de proie. L’âme, après être restée trois jours auprès de lui, partait à l’aube du quatrième pour le lieu du jugement céleste. Là, elle était placée dans la balance de l’ange Rashnou-Rasestha. Au sortir du tribunal, il lui fallait traverser le pont Chinvat jeté sur l’abîme. Coupable, elle tombait dans l’enfer et devenait l’esclave d’Angrômaïnyous ; pure, elle était admise auprès du trône d’Ahourâmazda.

Telle était, du moins, la religion de la Perse à l’époque sassanide. Mais au temps des Mèdes et des Achéménides, il ne devait pas en être tout à fait ainsi. Nous savons, à n’en pas douter, que sous Sapor II (vie siècle de notre ère), les livres sacrés de l’Iran furent

remaniés. Le principe du mal, qui chez les Hindous n’était point considéré comme coéternel du bon principe, fut déclaré avoir existé de toute éternité et devoir le contre-balancer éternellement. A vrai dire, cette distinction du mazdéisme est plus subtile que réelle et ne sépare que par une fiction la religion de la Perse de celle de l’Inde. L’Inde a suivi de point en point la loi de Zoroastre. Ahourâmazda n’est point pour elle le créateur du monde; être bon par excellence, il ne peut avoir créé rien de ce qui est mauvais, et doit un jour en triompher. Aussi, au lieu de faire d’Ahourâmazda et d’Angrômaïnyous deux êtres éternels, avait-elle placé au-dessus d’eux Zervan Akarana, le temps sans limite, puissance immuable, dont les deux fils Ahourâmazda et Angrômaïnyous (Ormuzd et Arhmen), frères jumeaux, s’étaient partagé l’univers. Arhmen, par droit d’aînesse, avait obtenu de régner neuf mille années : « Alors Ormuzd et Arhmen commencèrent à créer; et ce que faisait Ormuzd était droit et bon, et ce que créait Arhmen était pervers et mauvais. » Leur rivalité après neuf mille ans de combats devait aboutir au triomphe d’Ormuzd, vainqueur d’Arhmen réduit à l’impuissance. Mais ce principe, accepté tout d’abord par les Iraniens, ne résolvait en aucune façon la question et n’établissait qu’une réserve conventionnelle, que comblait le mazdéisme. Ahourâmazda n’était plus le dieu incréé, créateur de toutes choses; il dérivait d’une essence supérieure; il ne faisait que coordonner un univers préexistant, avec des forces toutespuissantes. Sa lutte contre son frère n’était qu’une guerre dont la victoire était si lointaine, qu’aucun des

deux belligérants ne semblait devoir l’emporter. Le bien et le mal émanaient réellement de la substance divine et ne demeuraient distincts que pour un laps de temps, à l’expiration duquel, de nouveau, ils devaient se confondre au sein de l’être indifférent et inerte qui les avait enfantés.

L’exposé des préceptes de cette religion complexe était d’autant plus nécessaire que son action sur l’art de la Perse a été grande et que nombre d’auteurs n’en ont tenu aucun compte, pour ne voir dans l’œuvre de l’artiste que des thèmes dictés par la nature du sol, imités des modèles antérieurs ou pris aux peuples voisins. Leur théorie est parfois subtile, mais pèche par la base et prend l’effet pour la cause. Elle s’acharne à ne point tenir compte des hérédités esthétiques des races et de la philosophie des formes, pour ne retrouver, en tout et partout, que les tâtonnements d’un manœuvre maladroit. Divers motifs achéménides, parthes ou sassanides, donnent le plus formel démenti à cette doctrine; autant que possible ils ont été reproduits, car, plus que toute dissertation, ils démontrent que le praticien n’a fait jamais qu’ébaucher le rêve de celui qui a pensé pour lui.

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