‹ L'art persanChapitre 48 sur 98 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

l’architecture I. — Les Influences.

L’an i5 de l’hégire, l’armée d’Obeid-Allah-Ibn- Otbath, généralissime du khalife Omar, franchissait les frontières de l’Iran, défaisait une première fois Yezedguerd, petit-fils de Khosroës, à Kodessyeh, réduisait l’Irak, et, cinq ans après, remportait la célèbre bataille de Néhavend, qui rangeait définitivement la Perse sous la domination musulmane.

Ainsi soumise, celle-ci ne fut d’abord qu’une province khalifale au même titre que l’Égypte, et, deux siècles durant, son histoire se résuma aux révoltes de ses gouverneurs, qui, l’un après l’autre, cherchèrent à se rendre indépendants. En eo3 (820), Taher, émir du Khorassan, s’arroge l’autorité souveraine, qui, à dater de cette heure, reste héréditaire dans sa famille, et le khalife El-Mamoun ne triomphe en apparence de cette insubordination qu’en favorisant les intrigues de vassaux restés à demi fidèles. Mais bientôt un fondeur de cuivre (Saffar), nommé Yakoub-Ibn-Le'is , devenu chef de bande, s’enrôle au service d’un certain Saleh- Ibn-Nasr, émir du Servistan, se rend maître de la province , s’empare aussitôt de son chef et le livre à la cour de Baghdad, qui, en récompense de ce service, lui donne l’investiture et le nomme gouverneur (257-870). Le khalife alors régnant, Motaouakkel, essaya bien dans la suite de se défaire de ce lieutenant incommode. Mais, solidement établi au Khorassan et au Khirman, ce dernier conquiert tour à tour Caboul, le Fars et le pays de Balkh. Motaouakkel le déclare alors rebelle et le taille en pièces en plusieurs batailles rangées; mais la guerre traîne en longueur, la mort arrête le khalife dans son triomphe, et son successeur reconnaît Amrou,hls de Yakoub,pour prince du Khorassan, du Fars, de l’Irak, du Sistan et du Tarabistan. De ce jour-là, l’empire perse était séparé du khalifat pour toujours.

Ce que fut l’art de cette période, il est difficile aujourd’hui de s’en rendre compte. Ses monuments différèrent peu sans doute de ceux de Baghdad ou de Jéru-

salera. C’étaient partout les mêmes artistes que le souverain chargeait d’élever et de décorer les édifices élevés à la foi nouvelle. Au temps des Saffarides, aucun indice ne nous guide. Tant de dévastations ont passé, qui ont amoncelé des décombres; tant de tremblements de terre se sont produits, qui ont englouti les débris ainsi semés épars, qu’il n’en reste que des traces méconnaissables. De plus, une coutume héréditaire dans tout l’Orient a toujours voulu que la mosquée ou le palais abandonné devînt la carrière d’où les constructeurs tirassent les matériaux d’édifices nouveaux.

Que fut l’art des Samanides qui succédèrent aux Saffarides en 25y (870) avec Ismaïl pour chef? Que fut même celui des Dailamites (335-946)? Nous n’en savons que peu de chose, car à peine compte-t-on trois ou quatre ruines que l’on puisse faire remonter jusque-là. Seuls les récits des auteurs musulmans nous permettent de nous faire une idée des principales mosquées, et ce n’est qu’avec le règne de Mahmoud le Ghaznévide, — commencement du ve siècle (xie siècle), — qu’il nous est donné de reconnaître des tendances arrivées à leur plein épanouissement, sans qu’il nous soit possible de suivre à la trace leur élaboration. Comment le faire, d’ailleurs, d’une manière certaine? Ces dynasties éphémères, qui se partageaient alors la Perse, représentent des races qui n’ont entre elles aucun lien commun. Les Daïlamites, rudes montagnards de la province du Daïlam,qui, sous Ala-ed-Daoulah, Imad-ed-Daoulah et Rokk-ed- Daoulah, parvinrent à se rendre maîtres non seulement d’une partie de l’Iran, mais encore de Baghdad et dont l’influence se fit sentir en Égypte et au Moghreb avec le

règne d’Abou-el-Faouaris, ne pouvaient avoir les mêmes affinités que les Ghaznévides à demi Tartares de Boukhara. Ceux-ci, Alptéghin, Sebecteghin, le grand Mahmoud, qui avait épousé la fille d’Ibek-Khan, tournèrent leurs armes vers l’Inde (418-1027) et y poussèrent fort loin leurs conquêtes.

C’est l’instant où, pour la Perse, s’ouvre une ère de grandeur nouvelle. Les monuments ont une beauté de forme, une habileté de structure, une finesse de décor qui, dans la suite, ne furent surpassées jamais. Le grand historien Ferdousi écrit les annales de la Perse antique, des temps fabuleux aux derniers Khosroës; mais l’historien est un poète et ses annales un chant épique que les miniaturistes les plus célèbres se sont plu à illustrer. Puis, c’est l’invasion tartare (422-1030) : Thoghroul-baï, le célèbre Tangrolipix des chroniqueurs byzantins, maître du Khorassan, roi de Nichapour, de l’Irak- Adjémi, de Mossoul et de Baghdad, et les règnes brillants de Alp-Arslan, Mélek-Chah et Barkiarok. Alors apparaît une architecture savante ou se révèle un caractère d’aspiration inconnu aux édifices des khalifes. Une décadence se produit sous les attabeks Solghour (622-1225). Monogbourni, le dernier d’entre eux, est défait par Djenghis-Khan, et les Mongols réduisent la Perse entière. Houlakou, petit-fils du conquérant, crée dans les principales villes de son nouvel empire des colonies d’ouvriers chinois (663-1264). Arghoun, Ghazan-Khan s’engagent plus avant encore dans cette voie artistique. Mais ce mouvement s’arrête brusquement avec la disparition de leur dynastie, et le règne des Ilkhaaniens, fondé par Mélek-el-Achraf, est une ère

d’affaiblissement coupée de luttes, au cours desquelles la royauté passe aux Mozafférides. Le dernier souverain de cette famille, Chah-Zeïn-el-Abedin, occupait le trône (789-1387)4 l’instant où l’invasion de Timour- Lenk ramène à sa suite l’élément mongol. L’art un instant hésite; Sultanieh est de fond en comble ruinée, et Isphan1 voit l’effroyable massacre du 6 \ilkadeh 789 (16 novembre 1387), la destruction de ses monuments et la construction de la pyramide où s’entassent soixante-quatorze mille têtes de ses habitants. Chah- Rokh, Oulough-baï, successeurs de Timour, s’épuisent à réprimer les rébellions. Alors commencent les guerres des princes turcomans du Mouton - Blanc et du Mouton- Noir, qui occupent toute la fin du xv° siècle. Quelques monuments s’élèvent encore, celui d’Oldjaïtou-Khoda- Bendèh entre autres, où survit la tradition mongole.

Enfin, en 883 (1478), une dernière dynastie, celle des Séfis, arrive au pouvoir, et, sous son cinquième chah, Abbas Ier, une renaissance se produit, qui donne à la Perse une incomparable splendeur. Isphan se couvre de palais et de mosquées, une école nouvelle de peinture produit de véritables chefs-d’œuvre, les industries d’art se développent : étoffes, tapis, verreries, ivoires, bronzes, faïences, rivalisent avec les produits étrangers les plus fameux. Toutefois, cet art conserve un caractère étranger à maints détails reconnaissable, c’est un thème mongol remanié au gré des préférences persanes avec une suprême habileté. Les dynasties suivantes héri-

1. La transcription Ispahan adoptée en Europe est vicieuse; les Persans écrivent Isphan et prononcent Isfane, en faisant sonner l’u final.

tent en partie de sa facture, mais en altèrent profonde'ment la mise en œuvre. Quelques beaux monuments pourtant s’en inspirent. Feth-Ali-Chah construit des « paradis » splendides dont la richesse inouïe, aujourd’hui encore, nous e'tonne malgré leur état de délabrement. Après lui, c’est la décadence, puis l’époque contemporaine, ses banalités, ses redites; on recopie d’anciens motifs, mais l’art persan est bien définitivement mort.

Au résumé, trois périodes se partagent l’art de la Perse islamique: la période khalifale, la période tartare et la période mongole. La première commence à la conquête pour finir avec les Dailamites; la seconde s’étend de l’avènement des Seldjoukides à l’invasion de Djenghis-Khan; la troisième se lève à l’aube des massacres de Timour pour atteindre à son apogée sur les Séfis et s’éteindre au commencement de notre siècle. A l’une ou l’autre, ses procédés et sa philosophie trahissent invariablement son origine étrangère, et, loin d’avoir fourni des modèles à l’art arabe, on peut affirmer qu’il commence par s’inspirer des premiers essais de celui-ci pour finir par se séparer de lui et n’avoir rien de commun avec l’esprit de l’Islam.

Avant d’aborder l’examen rapide de ce que furent les formules qui traduisirent ces fluctuations diverses, il est nécessaire de dégager un point d’histoire souvent discuté, ou l’on a cru trouver l’origine même de ces formules. La Perse, a-t-on dit, est schismatique; elle repousse certains articles de l’Islam ; de là son architecture caractérisée par l’arc polylobé et la coupole; de là son école de peinture qui admet la forme humaine;

de là l’exubérance de ses décorations où le sentiment de la vie intense se fait jour. C’est mal connaître l’histoire de l’Islam que d’accorder à ce prétendu schisme une telle importance. Et d’abord la secte chiite à laquelle appartient la Perse est relativement moderne et n’influença en rien l’art des premiers siècles.

L’Islam est régi par certains articles de foi communs à tous les musulmans, à quelque congrégation qu’ils appartiennent : la croyance en un Dieu unique, aux livres révélés, tels que la Genèse, le Pentateuque et le Koran; aux prophètes, à la résurrection de la chair et au jugement dernier. A la longue, les méditations des théologiens aboutirent à des' controverses touchant l’interprétation de ces principes. Les orthodoxes, — sunnites, — qui suivirent à la lettre le dogme tel qu’ils l’avaient reçu des premiers croyants, reconnurent comme successeurs légitimes de Mahomet les trois premiers khalifes : Abou-Bekr, Omar et Osman. Par contre, attachée particulièrement à Ali, qui avait épousé et la fille du Prophète et celle de Khosroës, la Perse en fit l’héritier direct du fondateur de l’Islam et proclama les trois autres khalifes usurpateurs.

C’était là une dispute plus politique que religieuse qui n’infirmait en rien la liturgie du culte. Les polémiques qu’elle souleva n’éclatèrent guère que vers la fin du ve siècle (xie siècle), et la Perse ne fut définitivement ralliée au chiisme qu’avec l’avènement des Séfis. Avant ce schisme, bien d’autres avaient déjà déchiré l’Islam sans que pour cela on leur ait prêté la moindre action artistique. Au ve siècle (xi° siècle), la plupart des monuments d’Isphan avaient disparu

au cours des guerres des sunnites (orthodoxes) et des rafé\is (hétérodoxes). Benjamin de Tudèle, qui voyageait alors en Perse, nous dépeint la ville comme un tas de décombres. Un siècle plus tard, les Chafeïtes se trouvaient aux prises avec les Hanéfites, et le géographe moghrébin Yakout voyait s’écrouler tout ce qu’avait épargné les querelles du siècle précédent. Né dans le Daïlam , le chafeïsme s’était répandu rapidement dans le khalifat tout entier, avait pénétré au Moghreb et, finalement, triomphé à l’avènement des Fatimites; Moëzz-le-Din-Illah avait appelé l’iman Chafeï au Caire, et lorsque ses généraux eurent rangé sous leur domination l’ancien empire de Baghdad et le Khorassan, tout l’Islam lui avait été soumis. Peut-on néanmoins prétendre que cet excès de ferveur ait modifié l’aspect des monuments de la période chafeïte? En quelques détails de minime importance peut-être, bien que là encore l’individualité de l’artiste se soit manifestée plus que celle de la secte à laquelle il a appartenu. Ce n’est donc pas au schisme chiite qu’il convient d’attribuer et les thèmes architectoniques chers aux constructeurs de Rei, de Tébriz, de Sultanieh ou d’Isphan, et la forme humaine traitée avec tant d’habileté par les peintres, mais bien aux affinités des races tartare et mongole. L’architecture voûtée des Seldjoukides et des Djenghiskhanides a été tartare; l’école de peinture qui commence avec Behzâdé au xivc siècle et se développe sous Chah-Abbas à la renaissance avec Mani est une simple réminiscence d’aspirations mongoles, que l’introduction du Koran ni la prédominance de l’élément sémite ne purent entièrement absorber.

Page 1