II. — La Période khalifale
Aucun monument des premières dynasties de la Perse ne nous fournit un document comparable au sanctuaire élevé par Amrou au Caire au lendemain de la conquête de l'Egypte. Pourtant, quelques vestiges qui ont échappé à une destruction totale, les descriptions des auteurs arabes, le style des premiers édifices qui sont parvenus jusqu’à nous, suffisent à nous prouver que la mosquée persane primitive ne différa pas sensiblement de la mosquée arabe, que, comme elle, elle fut érigée sur un plan carré, comprenant une cour centrale, le salin, entourée de portiques, les liwans; dont l’un, celui qui se trouve situé dans la direction de la kaaba de la Mekke, plus profond et plus somptueux que tous les autres, constitue le sanctuaire de l’édifice, le maksourah; où s’élève la niche, le mirhab, marquant la direction, la kibla, de la ville sainte; la chaire du prédicant, le mimber, et la tribune, le dekke, où se tiennent les chantres, les mouballighîm, chargés de faire parvenir la parole du prêtre, Miman, aux assistants.
Cette disposition voulue ne laissait qu’une faible prise à l’influence sassanide, contrairement à ce qu’on croit volontiers. Car, d’une part, la cour entourée de portiques ramène le monument au système de l’architrave, et, d’autre part, en admettant qu’un dôme se soit élevé déjà sur l’axe du maksourah, ce, dôme n’eût point participé à l’économie générale de la construction; il
n’eût été qu’un ornement gigantesque, qu’un accessoire que l’artiste pouvait supprimer sans que la mosquée changeât d’aspect. Il ne concourait en aucune façon à l’équilibre des masses architectoniques; il ne résolvait aucun problème de statique; il n’était pas davantage l’interprète d’une aspiration. Le sanctuaire n’était autre qu’une salle hypostyle, de même qu’en Syrie ou qu’en Egypte, qui, renonçant aux voûtes nervées, à toute cette architecture savante des Parthes et des Sassanides si souvent invoquée , se contentait d’être une forêt de colonnes où venaient s’appuyer des rangées d’arcades couronnées d’une frise et d’un plafond lambrissé. Tout ce qu’on peut admettre est que la disposition que nous retrouvons plus tard sous les Tartares et les Mongols, et qui consiste à donner à la partie centrale du l’hypostyle une importance particulière, à la détacher en quelque sorte, était déjà en usage; ce n’eût été là, d’ailleurs, qu’un thème byzantin, dont on retrouve nombre d’exemples dans les mosquées construites par El- Oualid.
Il n’est pas à supposer qu’il ait existé alors de mosquées entièrement voûtées. Toutes étaient sur plan carré avec cour centrale, pour des raisons multiples dont il n’est possible d’exposer que quelques-unes ici.
L’Iran mazdéique n’avait pas eu de sanctuaires et, par conséquent, acceptait sans arrière-pensée la formule que les khalifes lui imposaient ; mais aussi aucune inclination native ne l’attachait à cette formule. Quand Amrou élevait au Caire sa mosquée, tout le passé de l’Égypte concordait avec la disposition adoptée par lui ; c’était la cour du temple et la salle ousekht , vestibule
du mystère. En Perse, il n’existait aucune tradition qui amenât l’architecte à choisir un édifice couvert de voûtes de préférence à un autre; et, par contre, nous savons que le plan de la mosquée d’Amrou fut adopté avec enthousiasme par tout le khalifat. C’était une réplique artistique de la mosquée de Médine bâtie par le Prophète, le premier modèle architectural fourni au monde musulman. D’ailleurs, la cour à ciel ouvert ne se rattachait-elle pas aux légendes? A Médine, elle était considérée, au dire de Yakout et d’El-Edessy, comme un coin de l’ancien Eden. La tombe de Mahomet avait, pour mieux symboliser cette croyance, les bases de ses colonnes entièrement enguirlandées de peintures représentant des plantes rares et d’imaginaires fleurs. A Saint- Jean-d’Acre, autre légende. « Les colonnes qui soutiennent la mosquée sont de marbre, dit Nassiri-Khosraou; à droite du mirhab, on voit le tombeau du prophète Saleh; une partie de la cour est dallée, l’autre est couverte de gazon. On dit que cette partie est le premier champ labouré par Adam. » Quand plus tard la Perse eut une existence personnelle, d’autres raisons lui faisaient subir cette disposition pour des causes qui n’ont qu’un rapport indirect avec l’histoire de son développement artistique. De bonne heure, nous la voyons accorder une large place aux sciences occultes, à la sorcellerie, à la magie, à la cabale, et l’une des figures consacrées de cette science est le carré magique révélé par Allah au prince des fidèles Ali. A ce carré de cent sur cent était attribuée une vertu irrésistible; celui qui en subissait l’influence devenait invincible, et c’était grâce à lui que le gendre du Prophète avait pu arra^
l’art persan
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cher la porte du château de Khaïtbar, puis, soutenant cette porte à bras tendu, faire passer sur elle la troupe des assaillants. Aussi, tous les historiens et tous les poètes ont-ils célébré ses propriétés. Nassiri-Khosraou, dont le voyage en Syrie, en Arabie, en Égypte et en Perse fait toujours foi lorsqu’il faut remonter à une source indigène, se vante de connaître la puissance du carré plus encore que d’avoir étudié V Almageste de Ptolémée, ou le Grand-Canon d’Abou-Sina (Avicenne). Tout porte donc à croire que, pour ces raisons, le plan carré identique à celui choisi par Amrou eut la prédilection des premières dynasties persanes.
Cette supposition se trouve confirmée, d’ailleurs, par les descriptions des historiens et par l’architecture des monuments qu’il nous est donné de connaître. La mosquée-cathédrale a toujours une cour environnée de portiques et un sanctuaire comprenant une salle hypostyle, au centre de laquelle se pose un dôme, porté sur quatre massifs de maçonnerie formant dans l’ensemble un motif détaché. Amrou-Ibn-Leïs, le premier, recopia fidèlement cette donnée. A Nichapour, il construisit une mosquée qu’Abou-Ali-el-Aléouy nous décrit ainsi : « La grande mosquée est séparée du palais par la distance d’un fersang et se trouve sur la place d’armes. La partie ou était placé le mimber était soutenue par des piliers de bois et sa fondation remontait à l’époque d’Abou-Mouslim. Le reste de l’édifice reposait sur des colonnes de briques, et avait été dédié par Amrou-Ibn-Leïs. La cour était entourée sur trois de ses côtés par une galerie ouverte et, au milieu, on remarquait un pavillon d’une grande élégance, sou-
tenu par des colonnettes de marbre veiné noir et blanc. Il était percé de onze portes ; ses parois et son toit étaient couverts d’arabesques peintes et dorées. » Tel est encore le cas de la mosquée djouma 1 de Kazwin. Deux historiens également réputés, Abou- Isaq-el-
mosquée de kazwin. (R estit u tion. )
Isthakhry et Yakout, nous la montrent bâtie par Mohammed-ibn- Heddjadj au commencement de l’ère musulmane et rebâtie sur son plan carré primitif par Haroun-er-Reschid, dernier khalife dont l’autorité se soit étendue sur l’Iran. Les autres sanctuaires de Kazwin, la mosquée de Bab-el-Mouchabbak et la mosquée djouma , érigée par l’émir Khoumar-Tach, affranchi du
1. Djouma est le nom du vendredi. La mosquée djouma est celle ou est récitée la prière du vendredi.
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prince dailamite Imad-ed-Daoulah-Abou-el-Hassan- Ali (338-949), ont toutes deux cette disposition qui demeure celle de toutes les mosquées persanes. « La mosquée d’Imad-ed-Daoulah, dit Yakout, a son mirnber surmonté d’une très haute coupole qui a la forme d’un melon d’eau. On n’en voit de plus grandes ni de plus belles dans les contrées de l’Islam. » Tout tend donc à prouver que la tradition sassanide n’eut sur les monuments de la Perse musulmane qu’une influence très secondaire. Les premières mosquées ne diffèrent de celles de l’Egypte que par le dôme de la nef centrale du maksourali. Admettons que ce dôme avait pour génératrice l’arc de la coupole sassanide; il n’en reste pas moins établi que cette science remarquable de constructeur dont firent preuve les architectes des palais de Rabbath-Ammon et d’Eïvan ne se trouvait point d’accord avec l’idéal-né de la prédication de l’Islam; et que, pour satisfaire à cet idéal, il fallut renoncer aux voûtes nervées et équilibrées, à tout ce système d’arcs-doubleaux et formerets si péniblement élaboré et dont nos artistes du Moyen Age eurent tant de peine à retrouver la trace, pour demander à l’horizontale son calme, sa perspective fuyante, si douce et si grave, afin de rendre tangible par la pierre la rêverie contemplative qui est le fond de la philosophie du Koran.
Le décor de ces mosquées était celui de la mosquée arabe. A Hamadan, l’ancienne Ecbatane, un vieux sanctuaire des premiers khalifes a des murs de briques recouverts de stucs, où s’estompent des inscriptions koufiques, des rosaces et des entrelacs que rien ne différencie des thèmes ornementaux en usage alors.