V. — La Renaissance
A la mort de Timour et de Chah-Rokh, son successeur, la Perse était tombée dans un état complet de décadence. La première moitié du xvie siècle n’avait été qu’une période de guerres civiles, celle des princes du Mouton-Blanc et du Mouton-Noir, au milieu desquelles l’art survit à lui-même sans rien produire de nouveau. L’avènement de Chah Isma'il changea enfin la face des choses. Prince habile, son règne fut glorieux pour l’Iran et l’élan donné par lui à celui-ci lui permit de soutenir avec avantage pendant un siècle entier une guerre de tous les instants contre les Ottomans, les Turcomans et les Uzbecks. Tébriz et Kazwin sont alors les capitales de l’empire et se relèvent de leurs ruines. Enfin, en 994 ( 1 585), Chah-Abbas le Grand ceint la couronne et s’installe à Isphan, qu’il se plaît à rebâtir et à orner.
L’empire atteint alors à un degré de splendeur qui lui était resté jusque-là inconnu. Chah-Abbas attire à sa cour non seulement les artistes et les savants musulmans, mais encore ceux de l’étranger. Deux Européens qui voyagaient à ce moment en Perse, Chardin et Pietro délia Valle, nous ont laissé des renseignements curieux
sur ce mouvement de renaissance dont ils furent témoins. Pietro délia Valle, qui, vers 1617, était fixé à Isphan, décrit ainsi la ville nouvelle :
<t Au demeurant, je resterai ici pour jouir d’Isphan, qui est une ville grande, belle, populeuse, telle que je n’en ai vu de plus belle ou de plus grande dans tout le Levant, telle, en un mot, que, sauf la position exceptionnelle de Constantinople, Isphan non seulement égale cette dernière ville sous bien des rapports, mais la surpasse même à mon avis. Quant à l’étendue, cette partie de la grande cité, qu’on appelle proprement Isphan, ne sera pas moins grande, à peu de chose près, que Naples. Mais il y a d’autres parties construites par le roi actuel autour d’Isphan. L’une est le nouveau Tébriz, bâti principalement pour les populations transportées de cette dernière ville et à laquelle le roi a donné le nom d’Abbas-Abad. Une autre est la nouvelle Djulfa, habitée exclusivement par des chrétiens arméniens transportés de Djulfa, ville d’Arménie, tous adonnés au commerce et très aisés; la troisième partie est habitée parles Guèbres ou adorateurs du feu. L’intention du roi, comme on peut en juger dès à présent, est de réunir toutes ces parties à Isphan, de manière que les quatre ne forment qu’un même tout. Lorsque tout sera achevé, Isphan sera plus grand que Constantinople et que Rome. »
Le règne heureux des premiers Séfis, Ismaïl et Tamasp, avait à merveille ouvert la voie à cette rénovation qui, l’impulsion une fois donnée, put se développer paisiblement à la mort de Chah-Abbas, sous Chah-Suleïman et Sultan-Hossein, quelque dépourvus
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de goûts artistiques que ces princes aient personnellement été.
Chah-Abbas, par contre, s’affirme comme un pro-
de lui les aventuriers de talent que ses prodigalités ont attirés. Isphan, que Pietro délia Valle nous montre
ressuscitant de ses cendres comme en un conte de fées, se peuple de palais et de mosquées. Leur centre est le Meïdan-i-Chahi , — la Place Royale. — Leur beauté n’a rien qui puisse lui être comparé, non seulement en Orient, mais dans le monde occidental.
Le Meïdan est un vaste parallélogramme de 386 mètres de long sur 140 de large, orienté du nord au sud et environné sur ses quatre faces de portiques à deux étages superposés, occupés par des bazars.
Sur les axes de cette vaste enceinte s’ouvrent des portes monumentales. A la face nord, c’est la porte de Nagraral- Khaneh, donnant accès au bazardes tailleurs; à celle de l’est, la porte de la mosquée de Cheikh-Lorf- Oullah; à celle de l’ouest, la Porte Elevée — Aali- Kapoiu 4 — « vaste arcade percée au centre d’un fort soubassement en saillie sur la place, supportant un portique très élevé de dix -huit colonnes de bois, couvert d’un plafond peint et doré1 »; à celle du sud enfin, la porte du Mesdjid-i-Chah. — la Mosquée Royale. — Le Mesdjid-i-Chah fut le chef-d’œuvre de la Renaissance. Sa porte majeure se dresse sur le Meïdan, précédée d’un parvis à degrés et d’un bassin de marbre. La baie mesure 10 mètres de large sur 5m,5o de profondeur et se termine en une demi-coupole ogive, divisée en petites niches en stalactites. En façade, cette immense arcade se découpe sur un panneau de splendides faïences haut de 26 mètres, large de i5,que dominent deux minarets cylindriques hauts de 40 mètres et entourés à leur sommet d’une galerie portée par une