TOMBEAU DE TIMOUR
(Fragment de revêtement.)
certains sont jaune pâle sur jaune intense; les fûts des minarets ont des entrelacs noirs et blancs; sur les dômes vert clair, les médaillons blancs fleuronnés de rouge s'enlacent, et toute cette gamme chantante de valeurs harmonieuses se fond sous le soleil en une tonalité amortie du plus délicieux coloris (page 1 8 5) . Enfin, les marbres fournissent aussi leur contingent aux revêtements; mais, à l’inverse de ce qu’on remarque chez les Arabes, ils servent rarement à la composition des mosaïques : leur seul emploi consiste à fournir des soubassements continus.
VII. — Philosophie des formes architectoniques et décoratives.
A dégager l’esthétique de ces formes, on reconnaît bien vite qu’une profonde divergence les sépare des formes arabes. Elles ne procèdent point d’un même principe, elles n’ont entre elles que de vagues ressemblances; elles représentent deux ordres d’idées absolument distincts, voire même opposés.
Dès la première heure, l’art arabe se pénètre de l’Islam et s’applique à le symboliser d’une manière précise. Né en Egypte, à l’instant où l’Eglise d’Alexandrie, en pleine possession d’elle-même, se sépare de l’Orient chrétien pour n’écouter que son entraînement; où l’ascétisme, entré dans les mœurs, compte par milliers des adeptes abîmés dans l’extase, cet art s’empare naturellement des ébauches coptes qu’il trouve autour de lui. Sensitif, il est enclin au mysti-
cisme débordant où le fidèle de l’Islam, de même que celui de la foi des Patriarches, s’absorbe; il veut la formule de cette croyance calme qu’a enseignée le Prophète, mais en même temps, livré à toutes les complexités de la méditation, il poursuit le mirage des fluctuations de sa pensée, et c’est alors que surgit l’architecture en plate-bande des mosquées d’Amrou, de Touloûn et d’El-Moezz, où les enchevêtrements des polygones et des entrelacs se superposent, étalant sur les murs leurs réseaux; où les images succèdent aux images, passent et repassent comme des apparitions.
Puis, au xive siècle, la voûte remplace l’architrave, toute l’architectonie concourt à donner corps au vertige qui emporte l’âme vers l’inconnu, au mystère dont cet inconnu est voilé. Les coupoles se suspendent aux alvéoles des stalactites, leur base s’étrangle, leur sommet se surélève; les lointains fuient dans la pénombre, et pour que la rêverie extatique s’y joue plus à son aise, cette voûte est elle-même un assemblage de rosaces sphériques; la polygonie gagne toutes les surfaces, la mosquée tout entière n’est qu’un ondoiement de lignes sans nombre, où des ordonnances cachées ramènent le regard par un dédale de transformations à des figures primaires, que rien ne saurait modifier. Dallages du sol, lambris des murs, intrados et extrados des voûtes, la mosquée n’est qu’une mosaïque immense, qui rappelle à l’homme le mouvement éternel des choses tournant dans un cercle dont elles ne peuvent sortir jamais. Toutes les parties du monument se rachètent; l’encorbellement exagère l’envolée des grandes lignes, et les minarets se dressentvers le ciel dans un irrésistible élan.
Rien de tout cela dans la mosque'e persane. Au début, elle adopte le style de la mosquée arabe, mais sans comprendre la philosophie des formes de cette dernière, et, dès cette heure, elle rejette la polygonie qui n’est pas en rapport avec le génie des races de l’Iran. Tout au plus peut-on signaler à Hamadan des rosaces à mailles sphériques, mêlées aux branches serpentines qui croissent sur les façades. Son sanctuaire est couronné d’un dôme, mais ce dôme n’accuse aucun effort de l’artiste vers le rendu d’une impression troublante, où le mystère occupe la plus large part. La stalactite est sinon bannie, du moins très rarement employée; elle est alors simple et ne s’allie à aucune combinaison d’entrelacs sphériques; c'est l’encorbellement du pendentif accusé sans détour aucun. La coupole est bien surélevée sur un tambour, mais ce tambour ne pyramide point à l’extérieur, et la base du dôme n’est point étranglée. Sa courbure peu aiguë lui laisse un aspect tranquille; le lointain de sa profondeur n’a rien de troublant. A l’extérieur, aucune convergence de lignes n’emporte l’édifice dans l’espace. Tout au contraire, l’horizontale règne en maitresse; les minarets n’ont point cette dégradation si heureuse des minarets bordjites, dont les angles se rachètent et dont les balcons en stalactites sont si découpés. C’est une colonne dépourvue d’élégance, surmontée d’un chapiteau campaniforme, qu’entoure une galerie circulaire et qu’un carrelage de faïence habille du premier placage venu. Décomposez la structure des coupoles séfis, l’analyse des éléments juxtaposés vous démontrera jusqu’à l’évidence combien peu les Perses ont été idéa-
listes. Pourquoi cette double voûte si singulière? Pourquoi cette dualité du sentiment cherché? Maintes raisons ont été invoquées par ceux qui ne veulent voir dans l’architecture d’un monument que des équations à présenter à l’appui de leur thèse. Stabilité, équilibre, résistance des forces, emploi des matériaux, etc. Il n’en est pas de même pourtant dans d’autres monuments où la coupole prend un développement tout aussi considérable. Non; la rêverie persane était douce et sereine; et le vertige lui faisait horreur. De même que celle du christianisme byzantin qui se plaisait sous les coupoles en plein cintre, où pas une échappée ne s’ouvrait à elle, elle était dépourvue de toute aspiration. Elle aimait les lignes calmes, les cadres harmonieux qui l’enfermaient terre à terre dans un coin d’éden. Pourtant, il faut le reconnaître, les Persans ont été plus que les Byzantins artistes. Si la courbe interne de leur coupole leur a donné cet horizon apaisé, où s’est reposée leur quiétude indolente, ils se sont rendu compte de ce que cette forme avait à l’extérieur de maussade et de disgracieux. Les architectes de Sainte-Sophie n’ont pas cherché si loin : ils ont mis leur voûte sur leur église; peu leur a importé qu’à l’extérieur elle fît vilain effet. Doués de plus de goût, les Persans ont tenté de modifier cette ligne. A la première voûte, ils en superposent une seconde plus élancée, une voûte dont la profondeur les eût effrayés, mais dont la silhouette leur donne encore cet horizon apaisé et heureux. Extradossée, la première coupole eût été écrasée et pénible; elle eût semblé peser sur la tête des fidèles agenouillés sous elle et les étouffer. J’ai
dit que l’Arabe avait été en proie à la délectation morose; le Persan, loin de s’y abandonner, veut des aspects riants; le thème de ses décors préférés en est la preuve indubitable. La polygonie en est exclue, et avec elle son symbolisme profond; les murs ont dépouillé ces incomparables panneaux d'entrelacs qui leur donnent comme des revêtements de frissons et de songes; ces frises de dentelle si idéalement belles, en dépit du dédain que certains hellénistes à l’esprit morose leur ont témoigné. A l’écheveau de pensées dévidées sur le rouet des polygones à côtes multiples, fait place un parterre fleuri, un « paradis », ainsi que les poètes appellent souvent les jardins. Du sol au faîte, des semis de médaillons mettent sur toutes les surfaces des guirlandes de roses, de tulipes, de jacinthes, d’œillets et d’anémones. Dans les mosquées arabes, le croyant se sent enveloppé de l’ombre de l’infini, de l’immuable; dans la mosquée persane, aucune sensation grave ne s’impose à lui. Il y trouve un asile discret, une halte fraîche placée sur la route de sa vie, et si jamais les Orientaux ont contracté quelque part l’habitude de dormir dans le sanctuaire, ce doit être dans celui-là. Les versets du Koran écrits au haut des murs n’ont plus leur rigueur de sentences implacables; ils ne rayonnent plus fulgurants, dorés, découpés à jour; mais, tracés en lettres fleuries, ils s’étalent comme autant de devises de félicité. Des bassins de marbre remplis d’eau limpide, des ombrages touffus, égaient les cours, ou la polychromie des faïences chante au soleil; ou l’ébrasement des portails s’ouvre sans mystère; où le maksourah est baigné d’un jour diffus. Non,
encore une fois, ces formes n’ont rien qui rappelle à l’âme les problèmes de l’au delà, rien qui la porte à la contemplation et à l’extase. On peut à volonté transposer cette architecture dans tel édifice que le caprice du souverain pourra imaginer : dans un palais, dans un pavillon de plaisance, dans la demeure d’une favorite. Non, la Perse n’a pas eu d’art religieux; l’atavisme de ses ancêtres a survécu à travers l’Islam. Elle a eu de beaux palais consacrés au culte; des mosquées, jamais.