Karabacek
2. Al. Gayet , l’Art arabe: Bibliothèque de l’enseignement des beaux-arts.
d’étoffe blanche, d’une extrême finesse, et le bougalemoun à reflets changeants. D’autres tissus destinés aux khalifes, sortent des métiers de Béhnesseh, de Damiette et de Dabik; et, d’autre part, un auteur connu, Hassanibn-Ibrahim-el-Masry, parle des ateliers d’Assiout où « l’on tisse les étoffes appelées hermenyt t dabiky moucellès ». Il serait superflu de classer à côté de ces produits fameux les tapisseries et les soieries de Damas, d’Alep et de Baghdad. Si nous nous reportons en Perse, nous ne voyons à mettre en parallèle avec ces centres fameux que Kaschan, réputé pour ses tapis tissus d’or, ses brocarts, ses velours et ses taffetas. Sa fondation remontait à Zobeïdab, femme de Haroun-er-Reschid. La ville fut plusieurs fois ruinée, mais la tradition de la tapisserie s’y conserva. En outre de Kaschan, Yakout cite encore Van comme célèbre pour ses tapis de hautelisse, et El-Moukaddrassy parle de Toun comme d’une ville renfermant un grand nombre d’ateliers de tissage, ou les ouvriers travaillaient la laine; mais là s’arrête la nomenclature des cités où l’art textile a fleuri jadis.
Il est à croire pourtant que, malgré cette absence de centres industriels, la tapisserie ne cessa pas une heure d’être prospère dans toute la Perse musulmane. Peutêtre, chaque village avait-il quelques métiers, comme il en est encore aujourd’hui, et cet éparpillement de la production artistique enlevait-il aux grandes villes leur importance; la question reste insoluble, la première manière de la tapisserie persane n’ayant laissé aucun spécimen. Quand les documents nous parviennent, elle a déjà subi cette même modification profonde, qui s'est accomplie dans l’art occidental du ixe an
xie siècle et qui a consisté à substituer le style arabescal à la représentation animée, la ligne abstraite au corps humain.
Quoique ce ne soit pas ici la place de rechercher l’origine de ce mouvement, encore est-il nécessaire d’en indiquer les causes, puisqu’elles se rattachent au principe meme de l’arabesque persane. Luxueuse et éclatante avant tout, la tapisserie fut toujours l’art par excellence des peuples en fête et des siècles voluptueux. De tout temps, elle a résumé l’idéal des nations qui n’eurent pas d’âme. Il lui faut la précision de la silhouette et le brillant des coloris. Elle ne comporte point d’arrière-plan, point de lointain, point de pénombre ; tout s’y dessine, s’y découpe, s’y meut en gammes de tons heurtés. C’est une fresque d’étoffe, mais une fresque sans lumière, ou la pensée se trouve remplacée par l’imitation.
En Grèce et chez tous les peuples oü s’infiltra l’hellénisme, elle arriva naturellement au plus haut degré de perfection qu’il lui soit donné d’atteindre. Procession de panathénées, jeux gymniques, danses du pæan et luttes de la palestre étaient pour elle d’excellents sujets, et toute l’étrange débauche d’animalisme qui fut la civilisation grecque s’y incarnait comme à plaisir.
L’Orient spiritualiste ne pouvait se résoudre à des représentations semblables. Mystique, il lui eût fallu disposer de la lumière, afin de rendre sensible l’interprétation de ses visions; obligé de s’en passer, il se confina d’abord dans la nature inanimée, les exubérances végétales, les envolées d’orbes immenses enlaçant sa pensée en d’inextricables détours. Il se complut
à peindre les mers, les montagnes, les fleuves, l’univers enfin, avec ce qu’il a d’inexplicable et d’infini.
Au ixe siècle, un courant de foi intense traverse le monde. Chrétiens ou Musulmans sont animés d’un même élan de piété qui les entraîne vers la contemplation. C’est l’instant où le christianisme rejette les ori-
tapisserie du xve siècle. (Musée des arts décoratifs.)
peaux du répertoire de Byzance, renonce enfin aux martyrs trop bien portants et aux saintes trop gaillardes des fresques à fond d’or, pour puiser dans l’interprétation des sentiments l’expression de sa tristesse et de sa ferveur. La tapisserie soudain se renouvelle ; les motifs ornementaux, sur ses panneaux, surgissent comme une évocation d’ombres fatidiques, vision d’images incréées, entrevues par le moine dans le rêve de ses méditations. A les regarder longtemps, l’esprit s’apeure. Mais
l’art PERSAN. jj
bientôt ce n’est pas assez de cette apparition fantastique, il faut encore que la philosophie des lignes retrace la complexité de l’extase dont elle est née. Alors, c’est dans le lacis des combinaisons géométriques que les figures se découpent, hiératiques, pleines d’un charme singulier, que n’ont pas encore senti ceux qui, vieillis dans le culte de la plastique, n’admirent de parti pris que les « corps florissants de belle pousse » des gladiateurs de l’antiquité grecque.
En Orient, le même courant conduisit l’Islam à une manifestation identique. Dans le khalifat, la tapisserie, qui avait adopté d’abord ces figurations de paysages et de plantes fleuries, s’appropria vite le thème des polygones et des entrelacs, de même que le céramiste et le sculpteur. Le chatoiement des soies, le scintillement des fils d’or et d’argent ne faisaient que mieux ressortir le tracé de l’assemblage. En Perse, l’affinité de la race conduisit l’artiste à des sujets tout différents.
Le Persan est moins enclin que l’Arabe à la contemplation méditative; il lui faut des horizons calmes et riants. La polygonie, si développée dans le khalifat, est absente de son architecture; l’arabesque même y renie son origine symbolique. C’est ce même style qui prévaut dans le tapis. Point de figures géométriques, mais des rinceaux souples, ou passent des chasses à courre; des médaillons fleuris, des parterres verdoyants, de longues branches serpentines; des oiseaux au plumage diapré et des gerbes de roses et d’œillets.
Les tapisseries des xme et xive siècles sont de haute lisse. Leur grain serré rappelle le reps, et le plus sou-
vent, elles sont entièrement tissues de soie et d’or. Les
GRAND TAPIS VELOUTE DU XVIe SIÈCLE.
(Musée des arts décoratifs.)
tons sont éteints; le bleu lapis, le vert émeraude, le rose cuivré et le gris jaune presque seuls employés. La
composition comprend un grand médaillon central ondulé, rempli de branches d'arabesques rayonnantes ou flamboyantes. Dans les angles, un coin semblable s'encastre. Le fond est entièrement voilé de grêles rinceaux ou de branches coupées; des oiseaux volètent au travers;
des léopards et des gazelles s’y jouent ; quelquefois même, des cavaliers y galopent, le faucon au poing. Au xve siècle, le tapis velouté est fort en faveur; son dessin a adopté à peu près la donnée de la tapisserie de haute lisse : le grand médaillon central avec coins et fond couvert. Les panneaux de tapisserie délaissent cette formule pour les forêts de lianes, disposées en lignes parallèles. L'orbe arabescal se change en rejets latéraux. Toute la gamme des bleus, des verts et des roses, amortis avec des rappels de rouges cuivrés et de bleus lapis sur fond tissu d’or, est tour à tour employée. Quelques tentures ont des figures humaines ou l’on reconnaît le type indien ou chinois. Au xvic siècle, la répétition indéfinie d’un motif initial est particulièrement recherchée. C’est habituellement une rosace, détermi-
TAPISSERIE DE LA FIN D U XVIe SI ÈCLE.
(Musée des arts décoratifs.)
née par Pentre-croisement de deux tiges ondulées. Les fleurs et les fruits dont elles sont chargées s’étalent librement sur elles ou se contournent dans leurs replis. L’or n’entre plus guère dans ces tapisseries que pour profiler le dessin. La
soie gagne toute la surface. Pendant ce temps, le tapis velouté conserve le même aspect. Une symétrie plus rigide se glisse dans l’agencement de ses arabesques. Les lianes redeviennent rythmiques. Là où la rêverie avait semé au hasard leurs branches, une végétation cultivée s’installe ; les spires d’un enroulement menu , de
TAPISSERIE DU XVIe SIÈCLE.
(Musée des arts décoratifs.)
, . (iviusee aes arts aecorauis. 1
nouveau s enlacent,
chargées d’imaginaires fleurs. Les animaux qui circulent au travers sont de même postés selon des lois fixes; ils se répètent aux quatre coins, exactement aux mêmes places, de même taille et de même couleur.
Cette symétrie s’impose, et les tapisseries les plus parfaites sont celles où elle est le plus observée. Un grand tapis du Musée des arts décoratifs porte au milieu une rosace remplie par une sorte de croix, autour de
laquelle plane une auréole d’arabesques flamboyantes. Le fond est rempli par un double faisceau de rinceaux affrontés, et, en bordure, des inscriptions courent dans
tapisserie dd xvne siècle. (Musée des arts décoratifs.)
une suite de cartouches ondulés. La nuance du fond est le bleu lapis; le médaillon oscille du jaune pâle au rouge aurore, avec quelques rehauts de vert et de bleu.