PAYSAGE DU DIVAN
DE CHEIKH-IBRAHIM-IBN-MOHAMMED-EI-GOUtCHANl» (Bibliothèque khédiviale du Caire.)
de ces derniers, entourées d’un grand renom, servirent
longtemps de modèles à leurs élèves, à tel point que, devenus célèbres à leur tour, ceux-ci ne s’affranchirent jamais de certaines formules apprises, que, soit routine, soit mérite d’une difficulté vaincue, ils reproduisirent toujours.
Quelques années plus tard, un peintre d’origine indienne, Mani, venu à la cour de Chah-Abbas, renouvelle les procédés de la vieille école, tout en restant fidèlement attaché à sa donnée esthétique. Son œuvre décelle un tempérament délicat, sensible à la poésie pénétrante des tons jaunes des verdures automnales, de l’ensanglantement des soleils couchants, des brumes pâles flottant au creux des montagnes et de l’assombrissement des ciels chargés de nuages noirs.
Un album qu’il peignit en 98 5 ( 1 5 8 1 ) pour Sultan- Alî renferme une suite d’études inspirées tantôt des traditions religieuses, tantôt des poésies de Sa’adi. Elles ont une largeur d’exécution, une finesse de modelé, une transparence lumineuse, une légèreté de coloris, que jusqu’alors l’école persane, si l’on en excepte Bahzadé, n’avait pas atteintes. Pour la première fois aussi une perspective, sinon normale, au moins relative, remplace la convention en usage, les arrière-plans fuient et se dégradent ; tout ce qui s’y dessine s’efface et se confond.
Le chef-d’œuvre de Mani nous montre Adam-oua- Haoua, — Adam et Ève, — debout sous le pommier, alors que la colère divine a déjà déchaîné la tempête au ciel paradisiaque. L’originalité de l’artiste a fait bon marché de la tradition biblique. Son Adam et son Ève sont des Persans de race, parés de leurs plus beaux
atours. La correction du dessin, la dégradation des
adam et ève par m a n i. ( B i bliothèque khédiviale du Caire.)
ombres, la recherche même de l’expression des figures, n’en sont pas moins fort remarquables. Ève s’appuie
sur Adam en une attitude câline, sans autre souci que celui de l’heure présente. Adam, au contraire, tout en la protégeant doucement, regarde par-dessus son front l’espace et semble sonder dans son mystère jusqu’où ira le châtiment. Le ciel gris, blafard, livide, chargé de nuages rouges, violets, noirs, déchiré d’éclairs, rayé de pluie, a une profondeur admirablement indiquée. L’herbe se couche pâle sur la plaine ; l’eau s’amasse en flaques glauques et les arbres se tordent sous l’effort du vent.
Leïla, assise par un soir d’été au bord d’une rivière émaillée de nénuphars, respire la même tristesse. Le ciel, d’une pureté translucide, est irradié de rayons d’or. Des clartés rouges filtrent à travers les branches du bouquet d’arbres au feuillage sombre sous lequel elle s’abrite. Dans ce jour qui meurt, sa figure se détache insensible, le regard vague fixé au loin.
Des baigneuses au bord d’un torrent, des femmes qui se balancent sur une escarpolette, ont la même fermeté de chairs, la même mièvrerie d’attitude, la même élégance svelte, le même abandon indolent. Le costume est toujours détaillé avec une remarquable exactitude. Les femmes à l'escarpolette sont vêtues de pantalons rouges et jaunes brochés d’or, de robes transparentes et de voiles de gaze noire pailletée. Dans le fond du tableau , les carrosses qui les ont amenées les attendent; les bœufs dételés paissent et ruminent. La perspective est faussée, mais, du moins, tout cela s’estompe dans un éloignement vague et s’atténue sur l’horizon.
Cette école, fondée par Mani, arriva du jour au lendemain à son apogée; ses plus brillants représentants,
LES FEMMES A l’ ESCARPOLETTE PAR M A N I .
•Bibliothèque khédiviale du Caire.)
rimour, Shoudja-ed-Daoulah, Kapour, Chahour, Riza- Fariabih, Hassad-Oullah-ech-Chirazi, Ibrahim-Sani, Mahmoud-Hindy et Mirza-Khoudjouk d’Isphan tournèrent bien quelquefois au maniérisme, mais conservèrent une indépendance d’allure qu’on ne saurait trop admirer.
Timour peignit nombre de petits tableaux où s’agite tout un monde de personnages.
On peut louer sans réserve le naturel des attitudes et le mouvement. Certains évoquent le souvenir des paladins et des gentesdamesdes
Croisades. Ils ont la finesse de dessin de ceux de Mani, mais les plans sont moins bien observés et les coloris souvent criards.
Shoudja-ed-Daoulah, élève de Mani, — cette men-
COMPOSITION DU DIVAN DE CHEMS-ED- DIN-EI. - KHAOUAGHAH-HAFIZ PAR TIMOUR,
(Bibliothèque khédiviale du Caire.)
tion accompagne toujours son nom, — pouvait à bon droit se réclamer du maître. Il a sa légèreté de main, son amour des demi-teintes et sa sincérité d’exécution. Plusieurs dessins à la plume, rehaussés de sanguines et de dorures, sont de parfaits petits chefs-d’œuvre. On peut même dire qu’il fut, vers 1640, le chef d’une évolution artistique qui eut pour résultat d’introduire un peu plus tard dans la peinture persane quelque chose de l’école de Watteau, de Largillière et de Lancret. Son dessin moelleux, la tonalité de sa couleur claire, sa prédilection pour les gammes blanches et roses en font un artiste à part. Sa péri, son portrait du derviche Nour-Alî (page 3o 5), ainsi qu’un dessin représentant un héron en
chasse, ont été attribués à Mani 1A PÉRI> ÉcolE DE MANI. par suite d’une abréviation de (Bibliothèque khédiviale du Caire.) signature. Ils donnent une
juste idée de sa manière raffinée, le portrait surtout. La ressemblance y est fouillée avec une précision merveilleuse. Kapour fut, lui aussi, un habile portraitiste; son saltimbanque s’enlève tout de blanc vêtu sur un fond ivoire, les chairs roses modelées dans cette teinte pâle déjà chère à Shoudja-ed-Daoulah. Là encore le souci de la ressemblance ne fait aucun doute. L’obésité du personnage, la lourdeur du masque, la vulgarité astucieuse
des traits, sont très bien observés. Une autre étude de saltimbanque, vêtu d’une cotte de mailles, coiffé du casque et appuyé sur une masse d’armes, témoigne de la même acuité d’observation: la figure vit; et cette définition toute moderne de l’art, « peindre des gens ce qui dure, l’empreinte profonde du métier », est déjà par lui mise en pratique avec un talent étonnant.
Chabour, plus attiré vers la nature que vers l’individu, fut avant tout un paysagiste. Tantôt une scène de chasse lui sert de prétexte, tantôt une fête dans un jardin. L’impétuosité du mouvement, l’emportement de l’action le fascinent et le retiennent.
Les lancés de ses chasses à courre sont menés avec fougue (p. 264), les danses de ses ballerines, rythmées avec ardeur ; mais c’est toujours sur le paysage que son attention reste concentrée. Avec lui, la perspective avance à grands pas; les plans s’accusent sans trop d’exagération, l’air circule dans les arbres, la lumière est vaporeuse. Il est sensible surtout aux charmes des brumes automnales et des clartés blafardes des jours d’hiver.