Letire du 20 mai 1667. — 3. V. Goujet, t. XVII, p
4. Un des princes de notre littérature contemporaine écrivait, il y a vingt-cinq ans : " Le costume naturel de ma noble profession est un " habit râpé ; et la seule décoration qui soit bien convenable sur cet " habit-là : des trous au coude. Telles sont les vraies traditions de la lit- " térature. " {Lettres de L. Veuillot ci M""^ deFitray, 17 avril 1S60.)
chartreux s'amuse à établir une galerie d'écrivains " qui meurent de faim ". Il y met d'abord les étrangers; entre autres, le Tasse, réduit à emprunter un I écu, et à prier plaisamment sa chatte " de lui prêter " durant la nuit la lumière de ses yeux, non avendo " candela pej" iscrivere i suoi versi. " Vigneul-Marville arrive ensuite " aux savants auteurs " de France, qui ont souffert de cette incurable maladie. J'extrais un morceau de ses tristes documents :
" M. de Vaugelas, l'un des plus polis et des plus " honnêtes, hommes de son temps (mort en 1650), se " tenait caché comme un hibou dans un petit coin de " l'Hôtel de Soissons, pour éviter la juste persécution " de ses créanciers. Il mourut pauvre; son bien con- " sistait principalement dans ses beaux écrits, ne suffi- " sant pas pour payer ses dettes.
" M. Baudouin de l'Académie française (mort en
1650), homme de mérite, pressé par la faim, nous " a donné divers ouvrages, qui seraient plus accomplis " s'il avait eu de quoi dîner.
" La pauvreté chassa M. de l'Étoile de la ville à la " campagne, où ses rares talents s'étouffèrent à petit " bruit.
" M. Du Ryer (mort en 1658) traduisait les auteurs " à la hâte, pour tirer promptement du libraire Som- " maville une médiocre récompense, qui l'aidait à sub- " sister avec sa pauvre famille, dans un petit village " auprès de Paris. Un beau jour d'été, nous allâmes " plusieurs ensemble lui rendre visite. Il nous reçut " avec joie, nous parla de ses desseins et nous montra " ses ouvrages. Mais ce qui nous toucha, c'est que, " ne craignant pas de nous laisser voir sa pauvreté, il " voulut nous donner la collation. Nous nous ran- " geâmes dessous un arbre; on étendit une nappe sur
" l'herbe; sa femme apporta du lait, et lui des cerises, " de l'eau fraîche et du pain bis. Quoique ce régal " nous semblât très bon, nous ne pûmes dire adieu à " cet excellent homme, sans pleurer de le voir si mal- " traité de la fortune, surtout dans sa vieillesse et " accablé d'infirmités. M. Bayle dit dans son Diction- " naire, à l'article de M. du Ryer, que son libraire lui " achetait ses ouvrages à la feuille, les vers alexan- *' drins à loo sols le cent, et les petits à 50/ et qu'une " de ses filles traversait à pied le faubourg Saint- " Antoine et une partie de la ville, une fois par " semaine, pour aller porter à ce libraire l'ouvrage de " son père, et acheter ses provisions de l'argent qui " en provenait.
" On connaît ce livre De infortunio Litteratoriiin{^\ " où il y a bien plusieurs autres exemples de la misère '* des gens de lettres. Faut-il que le mérite soit si dé- " pourvu de la fortune ? et la fortune n'est-elle pas bien " injuste de n'accorder ses grâces qu'à des ignorants ? " Pauvre science, science, malheureuse ! que tes par- " tisans ont aujourd'hui peu de crédit ! Je ne sais com- " ment entendre ce qu'on dit de notre siècle ; par " honneur il est appelé le Règne des Sciences et des " y^r/i- /cependant quel cas fait-on des savants(^) ?... ' Laissons le bon conteur à ses doléances et prêtons l'oreille à d'autres plaintes. Boileau va nous apprendre ; tout à l'heure comment " les regards d'un astre favoj " rable " réparèrent un peu les oublis de la fortune.
Mais que d'oublis et d'oubliés !
\ Dans la premièremoitié du siècle, Maynard, l'illustre ] rimeur de Sonnets, écrivait à Malherbe :
I. " Tout le monde connaît le livre qui a pour titre De l'jfifcHci/é des " ^i^n'Hs de lettres ; mais il n'en a point encore paru qui traitât de leur bon- " heur. " {Hiietiana,vtrs le milieu.) — 2. Vign. Mar., 1. 1, p. 236 et suiv.
" ...Les vers ont perdu leur prix, " Et pour les excellents esprits " La faveur des Princes est morte !
" Malherbe, en cet âge brutal, " Pégase est un cheval, qui porte " Les grands hommes à l'hôpital. "
Malherbe lui-même ne roulait pas sur l'or; à preuve, ces autres vers du même Maynard :
" Malherbe a souvent dans les crottes " Laissé la semelle des bottes, " Qu'il portait, faute de souliers.
" Moi, pour payer ce que je mange, " Mes fourchettes et mes cuilliers " Retournent sur le Pont au Change. "
Boursault, qui cite ces vers de Maynard, raconte à la suite l'histoire d'
"Un auteur de théâtre, expert mais indigent " (Cela n'est pas une merveille), " Allant un jour, faute d'argent, " Vendre... les œuvres de Corneille. "
Puis il s'écrie : " Quelle injustice .'qu'un homme qui ' a du mérite et de l'honneur en soit réduit là ! et que ' je ne sais combien de gens, qui ont aussi peu d'hon- ' neur que de mérite, soient comme ce Roi à oreilles ' d'âne et convertissent en or tout ce qu'ils tou- ' chent{') ! " Ménage poussait les mêmes lamentations: ' M. de Segrais disait souvent que le siècle était ' di.çMç.xi\x prosaïque. Et cela est vrai. Les poètes n'ont ' point de crédit. Les Grands n'ont point d'égard pour ' eux aujourd'hui (^).
Un des rimeurs du xvii^ siècle qui se soient le plus joyeusement plaints de la disette régnant au Parnasse, c'est maître Adam. Il en rit en maint endroit de ses
I. Lettres, t. II, Lettre à M. Bernard. —2. Me'nag., t. II, p. 201.
Chevilles ; il s'emporte même jusqu'à cette imprécation contre les Neuf-Sœurs :
" Gredines du Mont Parnasse,
" Muses qui dans l'univers
" Faites porter la besace
" A tant de faiseurs de vers... ('). "
Le poète frondeur, Carpentier de Marigny, répondait aux plaisantes doléances du poète menuisier :
*' Le siècle a corrompu l'ordre de l'univers ; " C'est un pauvre métier que de faire des vers. " Que le docte travail jamais ne t'importune, " Aussi bien tu ne peux y faire ta fortune ; " Et crois que, sans railler, Pégase est un cheval " Qui mène les rimeurs en poste à l'hôpital... "
Le chevalier de Cailly, profondément convaincu de cette dernière vérité, demandait en vers la grâce de n'être pas un grand poète ; et cela même sous Louis XlVet Colbert:
" Ces grands poètes, dont la voix " Entonne dignement les louanges des Rois, " Presque tous à la fin meurentdans la disette. " Sans leur donner secours, on les plaint en tout lieu ;
" Faites-moi la grâce, mon Dieu,
" De n'être pas un grand poète if). "
Le même chevalier-poète tourne la chose d'une autre façon dans cette Épigramme :
" Des Madrigaux, sans que j'y pense,
" Il m'en vient en grande abondance ;
" Des Sonnets, il m'en vient aussi.
" Juste Ciel, que ma destinée
" Serait plaisante et fortunée
" Si l'argent me venait ainsi (f) ! "
I. Œuv. Éd. de 1806, p. 196. — 2. Ibid., p. 277. — 3. Pocs. du chcv. d'Aceilly^ Paris 1667. — Amsterd. 1708, p. 161. — 4. Ibid.
192 L'AKT POETIQUE.
Et encore, s'adressant aux Muses, donneuses de lauriers, mais non de pistoles :
*' De gloire seulement et d'espoir vous paissez
" Ces chantres que vous nourrissez,
" O doctes filles de mémoire.
" Mais pour des estomacs que travaille la faim, " Tout ce que l'univers a d'espoir et de gloire
" Ne vaut pas une once de pain ('). "
Scarron s'adressait ainsi à sa Muse, que la misère rendait honteuse :
" Demeurez donc en votre Mont
" Où toutes vos autres Sœurs sont
" Réduites à filer quenouilles,
" Et ne vivre que de grenouilles,
" Et de salades de cresson
" Tant jours de chair que de poisson (^). "
Madame Deshoulières oubliait ses moutons et ses ruisseaux, pour songer à l'indigence des faiseurs de vers. D'après elle, Apollon procurait jadis, '' au siècle "de Marot", autre chose que des lauriers. En cet heureux temps, le bel esprit " faisait bouillir le pot " ; et l'on pouvait payer son écot avec la monnaie de quelques rimes. Mais que ces jours sont loin, et que les temps sont changés :
" A prix d'argent, l'auteur comme le sot
" Boit sa chopine et mange son gigot ;
" Heureux encor d'en avoir suffisance !
" Maints ont le chef plus rempli que la panse (3). "
La Fontaine savait par expérience que le Permesse et le Pactole sont deux fleuves très distincts et que le Parnasse n'est pas une montagne du Pérou. Et il écrivait à M. de Vendôme :