‹ L'Art poétique de Boileau, commenté (volume 2)Chapitre 115 sur 150 · Mém., etc., Éd. cit., p. 19 et 20 et · texte numérisé non relu

Mém., etc., Éd. cit., p. 19 et 20 et

" été Corneille ; mais je suis sûr que sans Corneille, il " n'eût pas été Racine ('). "

Pradon, et pour cause, admirait exclusivement Corneille ; il s'écriait :

" Esprit du grand Corneille, anime notre veine, " Toi qui fus toujours seul le maître de la scène (') ! "

Malheureusement Corneille n'anima guère la veine "de Pradon.

M. de Callières qui, dans sa G7ierrc poéliqiie, se pose en pacificateur universel, avait offert cet arrangement, en le prêtant à un dieu : " Apollon déclare Corneille " et Racine les deux premiers poètes dramatiques des " modernes, l'ornement de leur siècle, égaux en mérite, " quoique d'un caractère différent. Il les égale à So- " phocle et à Euripide ; et il ordonne que désormais " Corneille soit appelé le Sophocle, et Racine l'Euri- " pide des Français ; et réciproquement qu'Euripide " et Sophocle soient appelés le Racine et le Corneille " des Grecs, pour marque de la parfaite égalité qu'il " trouve entre ces quatre excellents poètes (3). "

C'était à peu près la solution proposée, quelques mois auparavant par La Bruyère ; sauf que pour La Bruyère le Sophocle sera Corneille et l'Euripide, Racine (^). — Mais ces solutions à l'amiable ne décidèrent rien. La lutte entre les partisans des deux Tragiques continua ; et La Bruyère lui-même sembla pencher vers le tendre Racine (^). Il est vrai que le discours où il marquait cette inclination devait être lu en présence de Racine et de Despréaux. Quanta la bienveillance très visible de ce dernier pour le génie de son ami et disciple, elle émeut Pradon et le met en verve. Il s'écrie :

I. Disc, à Voce. (Tune scène de Mithrid. Éd. B. Jullien, p. 24. — 2. Œimres. Nouv. Éd., t. II, Épître à M-'-' la Datiphine. — 3. 1688, p. 283 et 284. — 4. Caract., Ch. I. — 5. V. Disc.de Récep.à PAcad. 1693

" Qu'on mette en un creuset Racine et tous ses vers

" Pour qui ses partisans ont tant crié merveille ;

" On n'en tirerait pas une once de Corneille.

" Si Boileau de Racine embrasse l'intérêt,

" A défendre Boileau Racine est toujours prêt.

" Ces rimeurs faux-filés l'un l'autre se chatouillent,

" Et de leur fade encens tour à tour se barbouillent ('). "

Chacun des deux rois de notre théâtre classique trouve encore, après deux siècles, de chauds partisans. Corneille n'a pas vieilli et Racine n'a pas plus passé de mode que le café.

Terminons cette discussion surle mérite de nos deux poètes par une idée bizarre, d'un Anglais, contemporain de Corneille et de Racine. Si la proposition qu'il émet est assez contestable, elle est à coup sûr très flatteuse pour leur génie. Elle se lit dans un ouvrage qui a pour titre : De rntilité du Théâtre, imprimé à Londres en 1698. L'auteur y prétend que les conquêtes delà France, pendant le règne de Louis XIV, sont dues aux sentiments chevaleresques excités et entretenus dans les âmes françaises, par Corneille et par Racine : " Mais, ajoute-t-il, depuis la décadence de la " poésie dramatique, c'est-à-dire depuis la mort de " Corneille et la vieillesse de Racine, la jeunesse fran- " çaise s'est avilie. Son courage s'est relâché et s'est '■' amolli, depuis qu'il n'est plus soutenu et grandi par " les passions héroïques de la Tragédie. La France " n'a conservé ce génie de supériorité, qui l'a faite si " triomphante, que grâce à la puissance de la poésie " tragique (^).

Tout n'est pas faux dans ce raisonnement d'Outre- Manche. La haute poésie, celle du Cid, à^ Horace, surtout

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