‹ L'Art poétique de Boileau, commenté (volume 2)Chapitre 121 sur 150 · I. A/erc. Gai. 1673, t. III, p · texte numérisé non relu

I. A/erc. Gai. 1673, t. III, p

Desmarets souligne ainsi le second vers de Boileau : " Alcicie n'est que pour rimer ; car Alcide n'est point " le héros de l'Enéide. " J'ignore si Desmarets a fait une remarque plus sensée ; mais il ajoute une assertion, que les admirateurs outrés de Virgile trouveront peutêtre discutable : "Il n'a pas voulu mettre : Coiidttira " cet Éiiée, sachant bien que le caractère d' Enée est " méprisé de tous les lecteurs de l'Énéïde, et ne doit " pas être comparé à celui du Roi ('). " Si cette remarque est exacte, et je le crois, elle devient un bel hommage rendu au goût de Boileau.

VI Éncïde réclamée ou souhaitée par Boileau n'existe pas. Pradon, en 1684, reprochait à l'auteur de la Poétique de n'avoir pas essayé cette merveille :

" Ne se souvient-il plus qu'à notre grand Alcide " Il s'était engagé de faire une Ênéïde (^) ? "

Boileau s'était contenté de faire trembler le Rhin " poudreux " et ses Naïades :

" Le Rhin ireinhle et frémit, etc. (3)... "

Ce fut la seule poésie épique française dont tant de glorieuses campagnes furent honorées. Boileau avait voué au mépris nos faiseurs ^ Enéide s et à' I/iades nationales ; et le grand siècle n'eut point d'Homère. La Fontaine, au déclin de ce même siècle, était triste de voir que les Homères fissent défaut à nos Achilles passés ou futurs. Il disait au petit Duc de Bourgogne :

" Cependant j'ai lu dans les cieux

" Que bientôt vos faits glorieux

" Demanderont plusieurs Homères ;

" Et ce temps-ci n'en produit guères (■*). "

I. La d([f.du Pocme h/r.., p. 104. — 2. Le Triomphe de Pr. Ep. à Alcandre, p. 1 1 1. — 3. Ép. IV. — 4. Fab., L. XII., 8.

" Quelle savante lyre, au bruit de ses exploits,

Le Ynotsavant est un de ceux que Boileau affectionne en ce iv^ Chant :

Savant hâbleur ; Savantes leçons ; Savants auteurs ; Savante lyre ; Savant à bien faire.

" Fera marcher encor les rochers et les bois ",

" Chantera le Batave éperdu dans l'orage,

" Lui-même se noyant pour sortir du naufrage ?

" Après le passage du Rhin, le Roi s'était rendu " maître de presque toute la Hollande ; et Amsterdam " même se disposait à lui envoyer ses clefs. Les Hol- " landais, pour sauver le reste de leur pays, n'eurent " d'autre ressource que de le submerger entièrement, " en lâchant leurs écluses (^). " Boileau fait allusion au même stratagème, dans le iv^ chant du Lutrin :

" Le Danube s'émeut, le Tage s'épouvante, " Bruxelle attend le coup qui la doit foudroyer, " Et le Batave encore est prêt à se noyer. "

Coïncidence remarquable ! Le Mercure Galant s'est une fois encore rencontré ici avec Boileau, non seule ment pour l'idée, mais pour l'image et pour la rime. Le Meratre publiait les vers qui suivent, en 1673 :

" A ce torrent fougueux opposant un torrent,

" Ils cherchent leur salut au milieu du naufrage ;

" Et pour se dérober à ce grand conquérant,

" Veulent, dans ce commun orage,

" Par un stratagème nouveau, " Sauver la liberté dans une prison d'eau (^). "

I, Brossette. — 2. Merc. Gai., t. III, p. 100.

Fléchier avait rimé sur le même stratagème des

Bataves :

" Tu sais qu'ils inondent eux-mêmes

" Les sillons qu'ils avaient semés.

'* Ils évitent le fer, et l'onde les ravage ; " Ils augmentent leurs maux en croyant les guérir; " Ils cherchent leur salut dans leur propre naufrage, " Et périssent enfin, de crainte de périr ('). "

Deux ans avant la publication de la Poétique, le P. de la Rue avait conté en hexamètres virgiliens la rupture des écluses hollandaises. Corneille avait ainsi traduit ce passage : Qui pourrait " ne pas s'étonner ", à la pensée

" Des orageux reflux d'une mer écumeuse,

" Des trois canaux du Rhin, de l'Yssel, de la Meuse,

" De ce climat jadis si fatal aux Romains,

" Et qui défie encor tous les efforts humains,

" De ces flots suspendus, où l'art soutient des rives,

" Pour noyer les vainqueurs dans les plaines captives !"

Si Boileau a lu ces deux derniers alexandrins, il a dû en être jaloux. Boileau avait omis d'inviter les fabulistes au concert des chantres du Roi. Néanmoins cette caste de poètes célébra aussi les victoires de Louis sur les Bataves. Le P. Commire les chanta sous une allégorie latine intitulée : Sol et Ranœ, dont La Fontaine a fait une paraphrase dans ses fables (^). Le Soleil, c'est le Roi ; les Grenouilles, " reines des étangs ", se révoltant contre 1' " œil de la nature ", et coassant dans leurs " quatre méchants marais ". ce sont les Hollandais retranchés derrière leurs digues, et bravant Louis XIV, du fond de leur " république aquatique" (3).

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