‹ L'Art poétique de Boileau, commenté (volume 2)Chapitre 14 sur 150 · I. Bolœana, XXI.— 2. B. S.-P · texte numérisé non relu

I. Bolœana, XXI.— 2. B. S.-P

Molière, lorsque Molière venait de mourir à l'apogée de son art et de sa gloire. Ils se jetèrent sur cette critique comme sur une pâture.

Desmarets donna l'exemple:" Molière qu'il(Boileau) " avait nommé " rare et fameux esprit ", au commen- " cément de la Satire qu'il lui a dédiée, et qu'il accuse " maintenant de tant de bassesse, était bien plus mo- " déré et plus habile que lui; car il a si bien peint des " caractères ridicules, que chacun y était connu et s'y " connaissait, sans qu'il eût sujet de s'en plaindre, ' parce qu'il ne nommait personne ('). " — Desmarets fait ensuite apparaître à Boileau l'Ombre courroucée du grand comique; l'Ombre répète en vers ce que Desmarets vient de dire en prose :

" Tu m'adorais vivant ; maintenant quand je dors,

" Tu me lances les traits d'une âpre calomnie ;

" Du titre de bouffon tu noircis mon génie.

" Autrefois, à genoux, forcé de m'estimer,

" Tu t'adressais à moi pour t'apprendre à rimer ;

" Tu m'appelais alors ton juge, ton arbitre,

" Rare et fameux esprit! c'est le front de l'Épître.

" Sitôt que je suis mort, tu prétends me braver,

" Et sur moi, me blâmant, tu penses t'élever if). "

Pradon se pose à son tour en avocat de Molière et invective contre Despréaux :

" Tu ternis sa mémoire en l'immortalisant.

" Mais quoi ! s'il eût vécu, ta muse moins hardie

" Eût craint d'être l'objet de quelque Comédie.

" Si ta plume eût sur lui répandu son venin,

" 11 t'aurait su berner dans le sac de Scapin,

" Mais sitôt que la mort dans un drap l'enveloppe,

" Tu ne reconnais plus l'auteur du Misanthrope (3). "

La meilleure réponse aux plaintes de Desmarets et de Pradon est celle de Brossette : " Quelques censeurs

I. La défense du pohne hér., p. ici. — 2. Despr. et P Ombre de Mol. — La défense...^ p. 134. — 3. Nouv. remarques^ etc.. 1685, p. 24.

" ont trouvé à redire que notre auteur eût ici critiqué " Molière, après lui avoir donné de grands éloges en " d'autres endroits de ses poésies. (Sat. ii, Ep. vu.) " Mais en cela il n'a rien fait que de judicieux et de " très régulier. Dans les endroits où il a loué Molière, " il n'était pas obligé de faire le jugement ni la critique " de ses Comédies. Ainsi il l'a loué en général comme " un excellent poète comique. Mais dans son Art Poé- " tique, où il donne des préceptes fondés sur la raison " et autorisés par des exemples, il n'a pu se dispenser " de faire une critique sincère et exacte des auteurs, " en marquant précisément leurs défauts aussi bien que " leurs bonnes qualités. C'est pourquoi après avoir dit :

" Dans ce sac ridicule oîi Scapin s enveloppe, " il loue Molière, ajoutant :

"y^ 7ie reconnais plîis ratiteur du Misanthrope.

La remarque est juste ; Boileau, par ces deux vers, fait aussi bien l'éloge que la critique de Molière. Le Misanthrope est, à son avis ('), le point culminant de la Comédie et du génie de Molière ; il le dit, en blâmant la farce imitée de Tabarin. Ce n'est point dénigrer Molière ; c'est dicter à la postérité un jugement complet sur ce " rare et fameux esprit " (^).

" Le comique, ennemi des soupirs et des pleurs, " N'admet point en ses vers de tragiques douleurs;

Les commentateurs de X Art Poétique prennent ce précepte pour une condamnation anticipée de la " Co- " médie larmoyante", appelée aussi "Comédie sérieuse,

1. Ce ne serait point le nôtre. Les Feinines Savantes sont, à notre humble avis, le chef-d'œuvre de Molière, soit pour les caractères, soit pour le style, soit surtout pour la portée morale de la pièce.

2. Nous ne prétendons point fournir notre appoint au moHJrisme. Nous bornons nos citations à celles qui se rapportent aux jugements de Boileau sur Molière.

" Tragédie bourgeoise ". La Chaussée inaugura en France, quelque soixante ans après XAri Poétique, ce genre mitoyen, où la scène rit et pleure. Voltaire essaya de cette Comédie tragique, et Diderot s'en fît le législateur et modèle. Le meilleur disciple de Boileau, Gilbert,railla, comme l'eût fait le maître, la Muse comique travestie en

" Apôtre larmoyant delà philosophie (').

Il s'indigna contre les farces qu'on mariait avec un long sermon ; et mit au ban du goût classique un genre, où la Comédie à deux faces

" Pleure éternellement dans un drame risible (^). "

" Mais son emploi n'est pas d'aller, dans une place, " De mots sales et bas charmer la populace.

Vers léonins. — Boileau redira et développera la même pensée dans les huit derniers vers de ce même Chant m. Fénelon savait aussi que la Comédie triviale ne peut plaire aux " honnêtes gens " ; il condamnait ces " traits plaisants d'Aristophane ", qui " sentent la " farce faite exprès pour amuser et pour mener le " peuple (^). " Boileau n'a pas eu tort d'insister sur ce chapitre. Même en ce siècle si grand par tant de côtés, le style aristophanesque était trop souvent à la mode ; on le retrouve non seulement chez Tabarin et ses confrères, mais dans les pièces et les livres des petites gens de lettres de troisième ou quatrième ordre. Les seuls grands auteurs respectent le lecteur français ; hélas ! et l'un des plus grands, ce Molière luimême, ne les respecte pas toujours.

\.Le XVIP siècle. (Satire.) — 2. Ibid. — 3. Lettre à l'Acad. ch. VU.

L'ART POÉTIQUK.

" Il faut que ses acteurs badinent noblement ;

Le " noble badinage " était aussi pour La Bruyère la règle de la vraie Comédie : " Il peut y avoir, dit-il, un " ridicule si bas, si grossier, ou même si fade et si indif- " fércnt qu'il n'estni permis au poète d'y faire attention, " ni possible aux spectateurs de s'en divertir. Le " paysan ou l'ivrogne fournit quelques scènes àunfar- " ceur; il n'entre qu'à peine dans le vrai comique {'). " Molière était bien un peu de cet avis. Ce sont les gens de bonne société qu'il veut divertir avant tout ; là est la gloire ; là aussi la difficulté. Il l'avoue dans la Critique de r Ecole des Femmes : Sur la scène comique, " il faut plaisanter ; et c'est une étrange entreprise que " celle défaire x\x c:\its honnêtes gens. "

" Que son nœud bien formé se dénoue aisément ; " Que l'action, marchant où la raison la guide, ' ' Ne se perde jamais dans une scène vide ; " Que son style humble et doux se relève à propos ;

" Son style Jiwnble... " — " Humble, dit Desmarets, " ne vaut rien en ce lieu-là, pour dire bas ou simple, " Car l'humilité étant une vertu est autre chose que ce " qui est propre à la Comédie {-). "

Boileau condamne parce mot l'emphase et l'enflure, qui sont l'orgueil du langage. Il exige la simplicité qui est l'humilité de l'expression, et il veut que la Comédie soit comme l'Eglogue, " humble dans son style {^) ". Je comprends " humble " ; mais pourquoi " doux .^" On ne voit pas bien ce que c'est qu'un " doux'' style de Comédie.

I. Caract.^ ch. i. — 2. La Déf. du poème hér.^ p. loi. — 3. Ch. n.

CHANT ITT.

" Que ses discours, partout fertiles en bonsmots, " Soient pleins de passions finement maniées, " Et les scènes toujours l'une à l'autre liëes.

Ce dernier précepte regarde la Tragédie aussi bien que la comédie. Les faiseurs de poétiques du xvii'' siècle ont même pris à cœur de détailler les différentes liaisons des scènes entre elles. L'Abbé d'Aubignac traite de cette matière tout au long. Il serait fastidieux de reproduire toutes ses minutieuses remarques. Voici seulement un résumé de sa doctrine sur les "■scènes " liées ".

" J'ai reconnu, dit l'auteur de Zénobie, qu'il y a qua- " tre sortes de liaisons de scènes ; c'est à savoir, de ''présence, de recherche, de bruit et de temps.

" La liaison de /r</.5-^;2^<? est, quand en la scène sui- " vante il reste sur le théâtre quelque acteur de la " précédente ; ce qui se fait en trois façons, etc..

" La seconde liaison, de recherche, se fait, lorsque " l'acteur qui vient au théâtre cherche celui qui en " sort, etc.

" La liaison qui se fait par le brîiit est, lorsqu'au " bruit qui sest fait sur le théâtre, un acteur, qui vrai- " semblablement a pu l'ouïr, y vient pour en savoir la " cause, pour le faire cesser, ou pour quelque autre " cause, et qu'il n'y trouve plus personne, etc..

" Quant à la dernière, qui se fait par le temps, c'est "♦quand un acteur qui n'a rien à démêler avec ceux " qui sortent du théâtre, y vient aussitôt après ; mais " dans un moment si juste qu'il n'y pourrait vraisem- " blablement venir plus tôt ni plus tard ('). "

Corneille étudie aussi les liaisons de scène. Mais il ne leur applique pas tout à fait les mêmes dénominations.

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