‹ L'Art poétique de Boileau, commenté (volume 2)Chapitre 35 sur 150 · Prem. Réfl. crit., etc. — 3. Lettre du 13 déc · texte numérisé non relu

Prem. Réfl. crit., etc. — 3. Lettre du 13 déc

à la fin embrasser un autre. Il a lu Yitruve {'), il a fréquenté M. le Vau et M. Ratabon, et s'est enfin jeté dans l'architecture, oh. l'on prétend qu'en peu d'années il a autant élevé de mauvais bâtiments, que étant médecin il avait ruiné de bonnes santés. " Ce nouvel architecte, qui veut aussi se mê/er de poésie {^), m'a pris en haine sur le peu d'estime que je faisais des ouvrages de son cher Ouinault. Sur cela il s'est déchaîné contre moi dans le monde. Je l'ai souffert quelque temps avec assez de modération; mais enfin la bile satirique n'a pu se contenir. Si bien que, dans le iv*" chant de ma Poétique, à quelque temps delà, j'ai inséré la métamorphose d'un médecin en architecte. Vous l'y avez peut-être vue ; elle finit ainsi :

■■ Notre assassin renonce à son art inhumain ; " Et désormais la règle et l'équerre à la main, " Laissant de Galien la science suspecte, '■ De méchant médecin devient bon architecte.

" Il n'avait pourtant pas sujet de s'offenser, puisque " je parle d'un médecin de Florence, et que d'ailleurs " il n'est pas le premier médecin qui dans Paris ait " quitté sa robe pour la truelle. Ajoutez que, si en " qualité de médecin il avait raison de se fâcher, vous " m'avouerez qu'en qualité d'architecte, il me devait " des remerciements. Il ne me remercia pas pourtant. " Au contraire, comme il a un frère (Charles) chez M. " Colbert, et qu'il est lui-même employé dans les bâti-

1. Ce fut par ordre du roi, que Claude Perrault traduisit le De architectura de \'itruve. Boileau connut cet ouvrage. Il cite même le Vitruve de Claude Perrault contre Charles Perrault, dans sa R:^Jlexion V<.

2. Claude avait eu le tort pardonnable de faire des vers Burlesques. Il avait aidé ses frères à traduire en rimes scarroniques le VP livre de l'Enéide, où se trouvent les fameux vers sur Xombre d'un cocher, qui, avec [ombre d'une brosse, frottait Nombre d'un carrosse. Cette parodie n'est point de Scarron, comme on l'a tant dit, mais des frères Perrault.

" ments du Roi, il cria fort hautement contre ma har- " diesse ; jusque-là que mes amis eurent peur que cela ■' ne me fît une affaire auprès de cet illustre ministre. " Je me rendis donc à leurs remontrances ; et pour " raccommoder toutes ces choses, je fis une réparation ' sincère au médecin, par l'Épigramme que vous allez " voir :

" Oui, j'ai dit dans mes vers qu'un célèbre assassin,

" Laissant de Galien la science infertile,

" D'ignorant médecin devint maçon habile.

" Mais de parler de vous je n'eus jamais dessein,

" Lubin, ma muse est trop correcte.

" Vous êtes, je l'avoue, ignorant médecin,

" Mais non pas habile architecte.

" Cependant regardez. Monseigneur, comme les " esprits des hommes sont faits ; cette réparation, bien " loin d'apaiser l'architecte, l'irrita encore davantage. " Il gronda, il se plaignit, il me menaça de me faire " ôter ma pension, A tout cela je répondis que je " craignais ses remèdes et non pas ses menaces. Le " dénouement de l'affaire est que j'ai touché ma pen- " sion, que l'architecte s'est brouillé auprès de M. Col- " bert ; et que, si Dieu ne regarde en pitié son peuple, " notre homme va se rejeter dans la médecine. "

Boileau, par une ligne de cette méchante narration, insinue que l'architecte "se mêla de poésie". Claude, en effet, au cours de ces débats, quitta un moment l'équerre pour la lyre. Il rima, probablement avec l'aide de son frère l'académicien, contre l'ingrat Despréaux, l'allégorie du Corbeau guéri par la cigogne, ou de \ Envieux parfait {'). La fable du médecin ne fait pas trop mauvaise figure auprès des Épigrammes de Boileau. En voici l'analyse et l'explication.

I. Citée, dans les Mémoires^ Contes et autres Œuvres de Charles Perrault, publiés par la bibliophile Jacob, 1842.

l'art po^■lIQlE. — m. 3

Le Corbeau,

" ... Un oiseau de brigandage, " Malencontreux, noir et vilain, "

c'est Despréaux. La Cigogne, obligeante comme celle de Phèdre et de La Fontaine, a sauvé les jours de l'oiseau noir, du " glouton envieux ", en lui tirant du gosier un os qui l'étranglait. Le Corbeau paie ce service par la calomnie et le dénigrement. La Cigogne bâtissait un nid superbe, un chef-d'œuvre de nid, un nid qui

eût été

" La digne demeure d'une aigle ! "

En d'autres termes, Claude Perrault travaillait aux bâtiments du roi, quand l'oiseau noir, guéri par la Cigogne, passa et vit le nid royal.

" Quoi donc ! dit-il avec furie,

" Je ne saurai que croasser,

" Que déchirer, mordre et pincer,

" Aux passants dire des injures

" Et les plus vilaines ordures ;

" Et la Cigogne en même tempr^,

" Portant bonheur à sa patrie,

" Et pieuse envers ses parents,

" Des gens de bien sera chérie,

" Saura garantir les maisons

" De tous venins, de tous poisons,

" Et de tout autre maléfice ;

" Guérira les maux les plus grands,

" Saura vaincre, en fait d'édifice,

*' Les maîtres les plus excellents !

" Non, non ! c'est se moquer des gens.

" C'est un vice, mais très grand vice,

" D'avoir ainsi tant de talents.

" Ah ! je veux en faire justice. "

Or, il y avait là

" Mille oiseaux de divers plumages ",

qui gazouillaient à l'envi l'éloge de la Cigogne et de

ce beau nid, digne palais d'un aigle. Malgré ce concert, le Corbeau tâche de noircir la réputation de l'oiseau bienfaisant :

" Il est vrai, repart l'envieux,

" Son architecture est divine.

" Ce qu'elle fait charme les yeux ;

" Mais elle ferait encor mieux

" D'abandonner la médecine, ,

" Car l'ignorante, tous les jours,

" Mille et mille gens assassine,

" Au lieu de leur donner secours. "

La Cigogne artiste était bonne personne. Elle se contenta de se défendre avec la modestie qui sied au mérite. Elle rappela comme quoi, par " deux fois " elle avait extrait un os de cette " gorge envenimée " ; puis elle finit son petit discours par ces deux vers de plainte :

" Mais quoi ! c'est un ingrat parfait : " D'un outrage il paie un bienfait. "

Par où l'on voit que le médecin, l'architecte, l'érudit, tournait passablement la plaisanterie. La querelle de Boileau avec la famille des Perrault n 'en resta pas là. Charles Perrault ayant prétendu, par devant l'Académie, dans son Pocine du siècle de Louis le Grand, que les sujets de Louis XIV avaient autant de génie et de goût que les contemporains de Périclès, Boileau menaça de faire un esclandre. Perrault ayant aggravé son cas par la publication du Parallèle des Anciens et des Modernes, où il apercevait des taches dans Homère et des ténèbres dans Pindare, Boileau n'y tint plus. Il riposta avec ses Réflexions sur Longin, puis avec son Ode sur la pinse de Naniur, accompagnée du Discours sur l'Ode. Charles Perrault répliqua à son tour par une Lettre en réponse au Discoîirs sur f Ode, où il venge la réputation de son frère Claude.

Boileau avait affirmé que Claude Perrault n'avait point fait " la façade du Louvre, ni l'Observatoire, ni " l'Arc de triomphe (').'" Charles revendiqua toutes ces gloires pour Claude. Mais il paracheva ce panégyrique fraternel dans ses Homme's illustres. Il affirma de nouveau que Claude avait élevé " la façade" du Louvre et il ajouta avec une pointe de malice: " Dans " la seule façade du devant du Louvre, il y a autant de " beauté d'architecture que dans aucun des édifices " des Anciens (^).

" Si je n'ai point parlé, dit-il plus loin, de son habi- " leté dans la médecine, qui était sa véritable profes- " sion, ce n'est pas que, studieux, sage, et de profonde " méditation comme il était, il n'y ait peut-être excellé " autant et plus que dans aucune autre connaissance; " mais c'est que, dès qu'il fut appelé à l'Académie des " Sciences, il ne l'exerça plus que pour sa famille, pour " ses. amis et pour les pauvres. Il mourut pour avoir " assisté à la dissection d'un chameau, mort apparem- '' ment d'une maladie contagieuse (^).

La querelle de l'auteur des Contes des Fées, et de l'auteur de V Art Poétique eut une issue heureuse. Pour parler comme Despréaux, " le dénouement fut " qu'ils se réconcilièrent. Despréaux a laissé comme monuments de cette réconciliation :

1° Une Epigramme :

" Tout le trouble poétique " A Paris s'en va cesser :

I. Paris est redevable à Claude Perrault d'un autre monument, beaucoup moins célèbre dans les fastes de l'architecture, mais grandement cher aujourd'hui à la piété catholique. Louis XIV fit bâtir sur les dessins de Perrault la chapelle de Notre-Dame-des- Victoires. Cette chapelle fut entreprise en 167.1, l'année même de V Art Poétique. (Cf Germain Brice, 5^ Ed. t. i, p. 170.) — 2. Page 67. — 3. Page 68.

" Perrault l'anti-pindarique " Et Despréaux l'homérique " Consentent de s'embrasser. " 2° Une longue lettre incomparablement supérieure à l'Épigramme.

30 Une correction, dans le m'' Chant du Lutrin. Jean Hainault eut le triste avantage de remplacer Perrault, pour rimer avec dépôt. Notons avec Brossette, que Pcrrmilt avait été mis là, pour remplacer Boursauit; Boursault ayant eu, lui aussi, la bonne fortune de devenir l'ami de Despréaux.

Pourquoi les noms de tous ces auteurs, Quinault y compris, rimaient-ils si commodément en mit et en ôt?

" Soyez plutôt maçon, si c'est votre talent

" Ouvrier estimé dans un art nécessaire,

" Qu'écrivain du commun et poète vulgaire.

Le premier de ces trois alexandrins est un proverbe, toujours cité, jamais compris de ceux auxquels il s'adresse. Il en est de ces belles maximes comme de la harangue de Phlégyas aux Enfers, et l'on peut dire de l'adage ce que Scarron dit de la harangue :

" Cette sentence est bonnne et belle; " Mais ici-bas de quoi sert-elle ? "

Cependant avec et après Boileau, on la fredonnait sur différents tons. La Bruyère conseillait d'autres métiers de manœuvres aux pauvres auteurs : " Prenez " une scie, sciez; ou bien tournez; ou faites une jante " de roue.

Gacon les exhortait à faire des cotrets, comme

Sganarelle faisait des fagots :

" Je pardonne à Mailly qui compose pour vivre " Le malheureux talent de faire un mauvais livre. " Encor vaudrait-il mieux qu'il pût gagner son pain " En Faiseur de cotrets, qu'en mauvais écrivain ('). "

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