Ibid. p
2. En fait de Tragédies ou Comédies " innocentes", Bossuet admet tout au plus, les pièces jouées " dans les collèges " par " une jeunesse " réglée, à qui ses maîtres proposent de tels exercices, pour leur aider à " former ou leur style ou leur action ", ou pour " leur donner quelque " honnête relâchement. " Bossuet cite en cet endroit la règle du Ratio stiidiorum des Jésuites, dont la " savante Compagnie s'est dévouée avec " tant de zèle et de succès à l'instruction de la jeunesse. " (V. Ibid p. 95.) — Dans la Description de la ville de Paris, Germain Brice fait ainsi mention du théâtre des Jésuites au collège Louis le Grand : " Ce qui fait " plus de bruit est la grande Tragédie que l'on représente au mois d'août, " sur un théâtre élevé exprès, qui occupe tout le fond de la cour. Ce sont " toujours des pensionnaires et des écoliers qui en sont les acteurs ; et " les ballets de la composition des plus fameux maîtres, que l'on danse " dans les intermèdes, en sont un des principaux ornements. A la fin de " la pièce, on fait la distribution des Prix aux écoliers qui les ont méri- " tés, sans aucun égard à la qualité; ce qui donne beaucoup d'émulation " à cette jeunesse, qui fait tous ses efforts, pour remporter, à la vue de " tant de personnes, des prix, dont le roi veut bien faire la dépense. " (V^. Éd., t. II, p. 141-2.)
d'un athlète jeune et le zèle d'un Ambroise, Fénelon entra en lice à son tour ; ce fut quelques mois seulement avant sa mort ('). Il serait banal de transcrire ici ce que tout le monde sait. L'opinion de l'académicien-archevêque est motivée à la fois par son goût de lettré et par son devoir de pasteur. Il désapprouve " cette mode du bel esprit qui fait mettre de l'amour " partout. " Il s'afflige de voir que " nos deux poètes " tragiques, qui méritent d'ailleurs les plus grands " éloges, ont été entraînés par le torrent. " Il souhaiterait que la Tragédie fût affranchie de " cet amour " volage et déréglé " et de ces " héros langoureux ". Il se réjouit de l'infériorité où notre scène semble réduite. " Loin de vouloir qu'on perfectionne de tels "spectacles, je ressens une véritable joie de ce qu'ils " sont chez nous imparfaits en leur genre. Nos poètes " les ont rendus languissants, fades et doucereux " comme les Romans. On n'y parle que de feux, de " chaînes et de tourments. On y veut mourir, en se " portant bien ". Il félicite Racine d'avoir essayé " une " Tragédie française d'Œdipe, suivant le goût de " Sophocle, sans y mêler aucune intrigue postiche " d'amour, et suivant la simplicité grecque ". Enfin il accuse Molière d'avoir donné " un tour gracieux au " vice ('). "
Trois ou quatre ans avant Fénelon, Frain du Tremblay lançait de terribles reproches contre Boileau
1. Massillon porta aussi sentence contre le théâtre, sur le même chef d'accusation. Il était presque tenté de croire que le théâtre était chose essentiellement mauvaise. C'est à quoi Boileau fait allusion dans sa lettre à Monchesnai: " Je vous soutiens, quoi qu'en dise le P. Massillon, " que le poème dramatique est une poésie indifterente de soi-même, et " qui n'est mauvaise que par le mauvais usage qu'on en fait. " (Lettre du 3 sept. 1707.)
2, Lettre à l'Acad., ch. VI et VIL
mourant. Les théories soutenues par Boileau en cet endroit de XAri Poétique révoltent l'académicien d'Anjou, qui appelle aussi le poète un " déserteur de " l'honneur "'. — " Que n'était-il au moins aussi sage " que les païens, qui n'ont jamais ni dit ni pensé que les " pièces de théâtre ne puissent réussir sans l'amour (')!"
Si l'on en croit le Bolceana, il fut un temps où Boileau lui-même eût vouJu bannir de la Tragédie les intrigues d'amour. " M. Despréaux disait que l'amour " est un caractère affecté à la Comédie, parce qu'au *' fond il n'y a rien de si ridicule que le caractère d'un " amant. Et, disait-il encore, les scènes doucereuses *' dérogent à la gravité magnifique de la Tragédie (^). " Monchesnai ne prête-t-il pas à Boileau ses propres sentiments .^ Je ne sais. Toujours est-il que cette thèse n'était pas étrange et inouïe au xvii<^ siècle. Boileau avait pu la lire dans un livre de son ami, le P. Rapin. . Après la publication du Traité de la Comédie et des spectacles par le prince de Conti, le P. Rapin proposa modestement ce remède, comme contrepoison aux ravages du théâtre: "Les anciens ne mêlaient la galan- " terie et l'amour que dans la Comédie. Car l'amour " est d'un caractère qui dégénère toujours de cet air " héroïque, dont la Tragédie ne se défait jamais...
*' Je n'ai pas assez de crédit pour m'opposer, de " mon chef, contre un usage établi... Je suis persuadé " que l'innocence du théâtre se conserverait bien " mieux selon l'idée de l'ancienne Tragédie, parce que " la nouvelle est devenue trop efféminée par la mollesse " des derniers siècles ; et le prince de Conti, qui a fait " éclater son zèle contre la Tragédie moderne, par " le traité qu'il en a fait, aurait peut-être permis l'an- " cienne qui n'a rien de dangereux {f).
I, Disc. IV, p. 260. — 2. Bol. XXXVI. — 3. Rjfl. etc., p. 12J!
Que reste-t-il à conclure de cet exposé ?
1° L'unanimité des plus nobles esprits du xyii^ siècle à proscrire les spectacles corrupteurs {').
2° Une excuse en faveur des principes de Boileau. Boileau ne songe pas à bannir totalement les intrigues d'amour de la scène ; mais il exiore " un auteur ver- " tueux " et " des vers innocents ". En un mot, il soutient que, de soi, les pièces dramatiques sont " indiffé- " rentes, comme le Sonnet et les Odes ('). " Ainsi pensait Fléchier, du moins pendant sa jeunesse : "Je " ne suis point de ceux qui sont ennemis jurés de la " Comédie, et qui s'emportent contre un divertisse- " ment qui peut être indifférent, lorsqu'il est dans la " bienséance {^).
En somme, Boileau est fort tolérant; mais il est, ou veut être, du parti " de la vertu " :
" Aimez donc la vertu; 7iourrissez-en votre aine. "
1. Les dames elles-mêmes en jugeaient parfois comme les moralistes et les prédicateurs. M"'^ de Lambert disait " qu'on reçoit au théâtre de " grandes leçons de vertu, et qu'on en remporte l'impression du vice ". Avis à sa fille. — Cf. La Motte, Œuv.,i. Y, p. 182.