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C'est le cas de rappeler un fait connu. Lorsque Boileau mourut, il y eut foule à son convoi, et une commère émerveillée s'écria : Je ne savais pas qu'il eût tant d'amis. «
2. Ép. X, V. 82-87.— 3. Fontenelle, Hist. du Th./r.,^. 125-6.
Molière, en dépit de ses mélancolies, savait " conver- " ser et vivre". — " Molière récitait en comédien sur " le théâtre et hors du théâtre ; mais il parlait en hon- " nête homme, riait en honnête homme, avait tous les " sentiments d'un honnête homme ('). " Néanmoins Molière n'ignorait pas que les rimeurs ont, ou doivent avoir des distractions. Et quand son Chrysale gourmande les gens de service qui se mêlent de littérature, Molière n'oublie point de lui faire dire :
" L'un me brûle mon rôt, en lisant quelque histoire ; " L'autre rêve à des vers quand je demande à boire (-). "
Pour éviter ces inconvénients, pour rester " agréa- " hles et charmants " dans le commerce de la vie, comme dans leurs livres, les auteurs feront bien de méditer une page du chartreux Vigneul-Marville. Elle indique " les trois écueils, desquels les gens de lettres " se doivent garder ; qui sont :
" La Pédanterie, qui gâte les mœurs ;
" La Misanthropie, qui renverse l'esprit et corrompt " le goût ; et
" L Épuisement des esprits, qui engendre la tristesse " et cause l'épilepsie ou d'autres maladies {^). "
A ces conditions (garanties par plusieurs autres) les vrais hommes de lettres n'auront rien de commun avec les tristes gratteurs de papier du temps de Régnier,
lesquels,
"... Sans souliers, ceinture, ni cordon, " L'œil farouche et troublé, l'esprit à l'abandon, " Vous viennent accoster comme personnes ivres, " Et disent pour Bonjour : Monsieur, je fais des livres. "
Même du temps de Boileau, cette " sauvagerie " des lettrés se trahissait chez tel ou tel individu ; si toute-
• I. Bol. XX. — 2. Femm. sav., acte 1 1, se. 7. — 3. Me7., etc., 1. 1, p. 477-
foison s'en rapporte au vieux lettré Ménage. Pour traduire toute sa pensée sur ses confrères, le malin Ana'evin se servait d'un curieux souvenir: " Te ne " sais, dit-il, par quel malheur le génie pour les Lettres " et le génie du monde compatissent rarement ensem- " ble. Parmi ceux qui se consacrent à l'étude, peu sont " capables d'autre chose que d'étudier. La plupart " semblent n'être vivants que dans leurs ouvrages. " Pour être auteurs, ils cessent presque d'être hommes. " Ils ont l'âme pleine de grandes connaissances ; mais " quand il s'agit d'en tirer quelque utilité présente, ils " font voir combien il y a loin de la beauté des con- " templations à la vigueur de l'action et de la prati- " que. Semblables à cette fameuse galère de l'un des " Ptolémées, qui avait quarante rangs de rames, et " pouvait porter trois mille combattants sur le tillac, " sans compter quatre cents matelots et quatre mille " forçats qui lui étaient nécessaires ; mais dont la " masse se trouva si lourde, qu'il fut impossible de la " mettre en mer, et qu'elle ne servit jamais que de " montre (').
Ménage exagère un peu, pour embellir son amplification. Madame Deshoulières fait, je crois, de même pour le tableau qui suit :
" Dès que la Renommée aura semé le bruit
" Que vous savez toucher la lyre,
" Hommes, femmes, tout vous craindra,
" Hommes, femmes, tout vous fuira, " Parce qu'ils ne sauront en mille ans que vous dire.
" Ils ont là-dessus des travers
" Qui ne peuvent souffrir d'excuses :
" Ils pensent, quand on a commerce avec les Muses,
" Qu'on ne sait faire que des vers (^). "
I. Disc, sur les Œuv. de M. Sarrasin, 1663, p. 59. — 2. Poésies, p. 47-8.
Ces phrases outrées du savant et de la poétesse prouvent cependant que Boileau n'a pas rimé un conseil absolument oiseux :
" Que les vers 7ie soient pas votre éternel emploi, etc. "
" Travaillez pour la gloire, et qu'un sordide gain " Ne soit jamais l'objet d'un illustre écrivain.
" Jamais, premièrement, " Le'poète n'est point avare aucunement ('). "
Boileau était en mesure d'offrir, sans arrière-pensée, cette belle leçon de désintéressement aux gens qu'il rencontrait sur le chemin du Parnasse. Il n'avait pas besoin d'écrire pour vivre ; et il protestait par sa lettre à Colbert, " qu'il n'était point homme à tirer " tribut de ses ouvrages. " Louis Racine s'en porte garant: M. Despréaux,.., "jamais poète n'eut tant de " répugnance à donner ses ouvrages au public. Il s'y " vit forcé, lorsqu'on lui en montra une édition faite " furtivement et remplie de fautes. A cette vue, il " consentit à remettre son manuscrit et 7te voulut 7^ece~ " voir aiLcun profit du Libraire. Il donna en 1674, " avec la même générosité, ses Epîtres, son Art " Poétique, le Lutrin et le Traité du Sublime ("). "
Boileau eut l'enviable chance de pouvoir rimer uniquement pour son plaisir et pour la gloire. Mais tousses émules en bel esprit n'eurent point le même avantage. La Bruyère l'a constaté : " Tel tout d'un coup et sans " y avoir pensé la veille, prend du papier, une plume, " dit en soi-même : Je vais faire un livre, sans autre " talent pour écrire, que le besoin qu'il a de 50 pistoles." — La Bruyère, lui aussi, pouvait regarder de haut ces besoigneux, et donner gratis au Libraire le manuscrit de ses Caracth'es ; ce qu'il fit.