‹ L'Art poétique de Boileau, commenté (volume 2)Chapitre 93 sur 150 · I.'aRT l'OÉTIQUE. — III. J · texte numérisé non relu

I.'aRT l'OÉTIQUE. — III. J

allé, comme Boileau, chercher les louanges de la poésie dans la Lettre aux Pisons? *' La poésie, dit-il, a " donné au monde les premières lois : c'est elle qui a " adouci les hommes farouches et sauvages, qui les a " rassemblés des forêts où ils étaient épars et er- " rants (')... "' Fénelon aurait dû s'en tenir à l'éloge qu'il fait auparavant de la divine poésie de l'Ecriture.

Ce qui me paraît plus étrange, c'est que Bernard Lamy, dans ses N^oiroelles Réflexions sur r Art poétique, livre de morale chrétienne beaucoup plus que de littérature, débute aussi par cette vieille fable de l'humanité farouche, errante à la façon des tigres, puis policée par les poètes. Oyez ces merveilles.

" Les peuples les plus sauvages ont été sensibles à " la douceur des vers; c'est pourquoi, lorsque les " hommesétaient encore disperséspar les forêts comme " des bêtes farouches, ceux qui les voulurent rassem- " bler et les faire vivre sous des lois dans une répu- " blique, se servirent de l'harmonie pour les persuader. " C'est ce qui a donné lieu à la fable qui nous raconte *' qu'Orphée, un des premiers poètes et législateurs " des Grecs, apprivoisa les lions et adoucit les tigres, " par les vers qu'il chantait sur le luth, et que le poète " Amphion obligea les rochers et les bois de se mou- " voir et de se ranger avec ordre, pour former une " nouvelle ville (')."

Encore un de ces thèmes convenus, admettant à peine quelques variantes. Mais ce qui étonne, c'est de lire ce beau préambule, en tête d'un ouvrage fort grave, où l'auteur proscrit la poésie et les romans, comme étant choses fort oiseuses et très perverses. On n'est pas plus inconséquent.

I. Lettre à PAcad., ch. v. — 2. Nouv. Réflex. etc., 1678, p. 2 et 3.

" De là sont nés ces bruits reçus dans l'univers,

" Qu'aux accents dont Orphée emplit les monts deThrace,

" Les tigres amollis dépouillaient leur audace ;

" Qu'aux accords d'Amphion les pierres se mouvaient ;

" Et sur les murs thébains en ordre s'élevaient,

" L'harmonie en naissant produisit ces miracles.

Il est assez curieux de voir que le champion du génie moderne, Perrault l'anti-pindarique, a, comme l'homérique Boileau, rimé ces fables, rajeunies soit des Grecs soit d'Horace. Mais Perrault prend le soin d'avertir que ce sont là des inventions de " la Grèce toujours " vaine :

" Si l'on ose l'en croire, un chantre de la Thrace " Forçait les animaux de le suivre à la trace, " Et même les forêts, jusqu'aux moindres buissons ; " Tant le charme était fort de ses douces chansons. " Un autre plus expert, non content que sa lyre " Fît marcher sur ses pas les rochers qu'elle attire, " Vit ces mêmes rochers de sa lyre enchantés " Se poser l'un sur l'autre et former des cités ('). "

Évidemment la palme de la traduction revient à

Boileau.

" Depuis, le Ciel en vers fit parler les oracles.

Ce vers, bien simple, et le suivant ont fourni à Desmarets le sujet d'un dithyrambe : " Le ciel en vers. " Quelle césure ! Et comment veut-il s'ériger en païen, " disant que le Ciel fit parler en vers les oracles } " Puisque ces oracles étaient de l'enfer et non du " Ciel!... Horace lui-même n'en eût pas dit autant (-)." Desmarets fait sagement de railler le paganisme poétique de Boileau. Mais ce système une fois admis,

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