‹ L'Art poétique de Boileau, commenté (volume 2)Chapitre 97 sur 150 · La Bruyère, ch. XI · texte numérisé non relu

La Bruyère, ch. XI

" ne se faut pas plaindre d'un mal qui produit un bien. " La pauvreté a toujours été estimée la mère des Arts ; " c'est la faim et la nécessité qui aiguisent l'esprit pour " les belles inventions. Ceux qui écrivent pour le gain " doivent être fort exaltés par des considérations si " puissantes ('). " On prendrait cela pour un paradoxe ; mais tout n'est point paradoxe dans cette idée. Les grands seigneurs et les gros rentiers n'ont guère écrit d'œuvres immortelles. Quelques-uns, trois ou quatre, firent, je l'accorde, une belle exception à cette règle, dans le royaume des lettres. Mais depuis Horace, auquel " l'audacieuse indigence inspira des vers ' , depuis le Tasse, " qui n'avait pas de chandelle pour " écrire ses vers ", depuis Camoëns, Cervantes et Milton, trois pauvres, jusques à Corneille et à ce bon La Fontaine nourri et logé par ses amis, la pauvreté ne fut point trop fatale aux chefs-d'œuvre. Les cigales chantent, pendant que les fourmis thésaurisent. Si Molière avait été millionnaire, aurait-il eu le loisir et le courage d'écrire le Misanthrope ou les Femmes SavantesPSi Despréaux n'avait point passé son enfance dans " la poudre du greffe ", aurions-nous aujourd'hui l Art poétique ?

Les Muses affamées et les Pégases maigres font, suivant Boursault, beaucoup plus de besogne, même excellente, que les muses rentières et les Pégases engraissés ; " Quoique la plupart des Muses soient " mal attelées, elles ne laissent pas d'aller fort vite ; et " plus leur Pégase est maigre, plus le vent lui fait faire " de chemin. Il ressemble justement à ces chevaux de " fiacre qu'on trouve devant le Palais-Royal, qui, en " moins d'une heure et demie vont de Paris à Versailles; " au lieu que six chevaux pommelés, attelés au carrosse

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