‹ L'Art poétique de Boileau, commentéChapitre 130 sur 255 · I. Bolœana. xxix · texte numérisé non relu

I. Bolœana. xxix

" estimé savant, il faut épuiser toutes les matières qui " se présentent. Ils veulent décrire tout; et s'imaginent " qu'ils seraient arrivés au plus haut point de la poésie, " s'ils n'avaient rien laissé à penser à ceux qui liront " leurs ouvrages. Entre autres effets, cela indispose ' ' le lecteur. Car, si on veut dire tout et épuiser les sujets, " non seulement on lui ôte un plaisir qui le charme et " qui l'attire, mais on fait naître dans son cœur une in- " dignation secrète, lui donnant sujet de croire qu'on " se défie de sa capacité ; et il n'y a guère d'esprit, si " humble qu'il puisse être, qui ne s'afflige, quand on " lui fait connaître sa petitesse ('). "

" Qui ne sait se borner ne sut jamais écrire.

Vers célèbre entre tous. La tempérance est aussi une vertu littéraire. Les esprits délicats du xviie siècle l'ont compris et dit. — C'est la pensée de Pascal sur l'éloquence : " qu'il n'y ait rien de trop, ni rien de " manque, " C'est celle de Fénelon : " Le goût exquis " craint le trop en tout,sans en excepter l'esprit même,.. " Il ne faut prendre, si je ne me trompe, que la fleur " de chaque objet et ne toucher jamais que ce qu'on " peut embellir (^).

Hélas ! combien de fois en littérature comme dans tout le reste, peut-on répéter avec le Bonhomme :

" Rien de trop est un point, " Dont on. parle sans cesse, et qu'on n'observe point (3). "

Ce fut un des mérites de Boileau, de La Fontaine et de tous les vrais esprits de leur siècle, d'avoir su se contenir.

Le vieux Balzac, qui d'ordinaire amplifie un peu trop

I. Enéide, Préf.,p. 17 et 18. — 2. Lettre à PAcad., ch. V. — 3. Fables L. IX, f. 10.

avait pourtant soupçonné, longtemps avant Boileau, le plus court chemin d'éviter l'abondance stérile : " Nous écririons moins, si nous méditions davantage. " Si nous nous conseillions avec le temps, il réduirait " nos excès à la médiocrité, outre les autres bons offices " qu'il nous rendrait.

" Cet homme, disait-on à Paris lorsque j'y étais, a " fait un grand livre, parce qu'il n'a pas eu le loisir d en " faire un petit ('). "

" Souvent la peur d'un mal nous conduit dans un pire :

" Un vers était trop faible et vous le rendez dur;

*' J'évite d'être long et je deviens obscur;

" L'un n'est point trop fardé, mais sa muse est trop nue;

" L'autre a peur de ramper, il se perd dans la nue.

Chacun de ces vers, sauf le second, est une imitation d'Horace :

" hi vitiuvi ducit adpae fuga . . . v. 31.

" B revis esse laboro,

" Obseurus fio ; sectantem laevia nervi

" Deficiunt, animique ; professîis grandia turget... v. 25 et seqq. " Aut dtim vitat htaiium nubes et inatiia captai. " v. 230.

Vauquelin avait traduit :

" Sous l'espèce du bien souvent on se déçoit;

" Qui fait que la plupart des poètes s'abuse.

" Car l'un, pour être bref, importunant la muse,

" Trop obscur il devient : à l'autre le coeur faut,

" Suivant un sujet bas : trop s'enflant, s'il est haut... (^) "

Les contemporains de Boileau redisent à l'envi ces apophthegmes renouvelés d'Horace et du bon sens.

1. Socrate chrétien. Disc. X^ — On a admiré le fameux Post-scriptum de Pascal à sa 16^ lettre (Proinnciales), avouant " qu'il ne l'a faite plus longue, que pour ce qu'il n'a pas eu le loisir de la faire plus courte. " Pascal, ce grand défenseur de la morale sévère, n'est-il pas de ceux qui prennent leur bien où ils le trouvent ?

Page 1