‹ L'Art poétique de Boileau, commentéChapitre 147 sur 255 · Observations, etc. 2^ Éd · texte numérisé non relu

Observations, etc. 2^ Éd

*' La licence à rimer alors n'eut plus de frein;

" Elle alla si loin, dit Brossette, que l'on s'avisa de " mettre la Passion de Jésus-Christ en vers burles-

Cl "

" ques.

Probablement la bonne foi de Brossette aura été surprise par le titre d'une œuvre étrange publiée en 1649. Selon l'historien de l'Académie, le poète n'avait rien mis de burlesque dans ses vers ; mais le libraire leur donna ce titre : " La Passion de N.-S. J.-C. en " vers burlesques ", pour faire vendre sa pauvre marchandise. Il fallait que le burlesque " effronté " eût une vogue vraiment inouïe, pour autoriser un procédé, ou sacrilège, ou imbécile. Par ailleurs, il suffisait que ces vers fussent de huit pieds et non " héroïques ", pour mériter l'épithète décernée aux poésies grotesques (').

Voici comment Pellisson fait l'histoire de ce dévergondage et de cette " licence à rimer". — Ne semblait-il " pas, toutes ces années dernières, que nous jouassions ' à ce jeu où qui gagne perd ? Et la plupart ne pensaient- " ils pas que, pour écrire raisonnablement en ce genre, " il suffisait de dire des choses contre le bon sens et la " raison ? Chacun s'en croyait capable en l'un et en " l'autre sexe, depuis les dames et les seigneurs de la " cour, jusqu'aux femmes de chambre et aux valets.

" Cette fureur du burlesque, dont à la fin nous com- " mençons à guérir, était venue si avant que les libraires " ne voulaient rien qui ne portât ce nom ; que, par " ignorance, ou pour mieux débiter leur marchandise, " ils le donnaient aux choses les plus sérieuses du

I. Les vers burlesques sont, pour la plupart, de huit syllabes et en rimes plates.

" monde, pourvu seulement qu'elles fussent en petits " vers ('). "

Cette licence fut " effrénée " surtout pendant la Fronde et les cinq ou six années qui la précédèrent. " J^e parti de la Fronde n'était pas fondé en raison ; " mais on se divertissait et l'on y riait beaucoup ; et " tout s'y traitait en vers burlesques (^). " Les auteurs les plus respectables de la " belle antiquité ", depuis Homère jusqu'à Lucain, furent habillés en carnaval, tandis qu'on décochait sur le Mazarin toutes les badineries et menaces versifiées. Les satires, les vieux poèmes épiques, les gazettes,furent égayés suivant cette mode. Scarron qui dépassa tous ses émules, en audace, en esprit, et en succès, signale ce débordement et même il s'en désole. Au Livre vi^ de son Énéïde, Scarron, à la suite d'Enée, rencontre des rimeurs burlesques par centaines dans les champs du deuil, tout comme dans les rues de Paris. L'auteur du Typhon rougit de se voir en si nombreuse et si piteuse compagnie :

" Tout auprès, de pauvres poètes,

" Qui rarement ont des manchettes,

" Y récitent de pauvres vers ;

" On les regarde de travers,

** Et personne ne les écoute,

" Ce qui les fâche fort sans doute.

" En la noire habitation,

" Il en est plus d'un million.

" Comme à Paris, chose certaine,

" Chaque rue en a la centaine,

" De ceux qu'on appelle plaisants,

" Rimeurs burlesqties soi-disants,

" Du nombre desquels on me compte,

" Dont j'ai souvent un peu de honte. "

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