Préface des Caract
2. Se. X. — L'abbé de Marolles avait essayé une traduction de Virgile, en vers. Il en aurait fait presque deux cents " sfans pede in uno ". Les vers, disait-il un jour, ne me coûtent rien. Quelqu'un répliqua: " Ils vous " coûtent ce qu'ils valent. " La plaisanterie n'est pas neuve, mais juste.
l'art I-OÉTIQUE. 23
Mais, chose non moins curieuse, il paraît qu'on trouve dans une page de Pellisson cet alexandrin tout entier:
"y'a/wi? mieux un ruisseau qui, sur la molle arène ('). "
" Dans un pré plein de fleurs lentement se promène, " Qu'un torrent débordé qui, d'un cours orageux, " Roule, plein de gravier, sur un terrain fangeux.
Horace avait comparé Lucilius à ce torrent... " Lîdulentus erat ", — Ménage veut aussi que la poésie soit moins un torrent, tombant, comme celui de La Fontaine. " avec grand bruit et grand fracas (^), " qu'un ruisseau fleuri: Si quelqu'un s'imagine " que la " grande poésie ne consiste qu'à dire de grandes choses, " il se trompe. Elle doit souvent, je le confesse, se " précipiter comme un torrent, mais elle doit plus " souvent encore couler comme une paisible rivière (3)."
Pas trop " paisible ". Car alors, elle ressemblerait à celle de La Fontaine " image du sommeil... ", source du sommeil aussi. — Ces trois images du torrent, de la rivière et du ruisseau, je les rencontre sous la plume coulante du P. Bouhours. Il s'en sert, pour peindre les caractères distinctifs des trois langues et des trois littératures dérivées du Latin: " L'Espagnol, à mon " avis, ressemble à ces fleuves, dont les eaux sont " toujours grosses et agitées; qui ne demeurent guères " renfermés dans leur lit; qui se débordent souvent, et " dont les débordements font un grand bruit et un " grand fracas. L'Italien est semblable à ces ruis- " seaux, qui gazouillent agréablement parmi les " cailloux; qui serpentent dans des prairies pleines
I. V. Œuv. de Boil. Édit. de Ménard, t. I, p. 323. — 2. Liv. VHI fable 23. — 3. Disc, sur les Œuv. de Sarrasin, p. 20.
" de fleurs; qui s'enflent néanmoins quelquefois, jus- " qu'à inonder toute la campagne. Mais la langue " française est comme ces belles rivières, qui enri- " chissent tous les lieux par où elles passent; qui, " sans être ni lentes, ni rapides, roulent majestueuse- " ment leurs eaux, et ont un cours toujours égal ('). "
" Hâtez-vous lentement, et sans perdre courage,
Comme la Tortue du bon homme, qui " se hâtait " avec lenteur ", se moquant des bonds capricieux du Lièvre.
L'honnête Brossette souligne naïvement l'expression de Boileau : " hâtez-vous lenteinent " : " Ce mot " renferme un grand sens. Il était familier à l'empereur " Auguste, à l'empereur Titus, et à plusieurs autres " grands hommes : Imûdt Bpa^éoj:, festina lente. Voyez " les adages d'Érasme. "
Horace fournit à Boileau toutes ces maximes sur la correction lente, reprise maintes fois, sans découragement, durant de longs jours :
"... Carmen reprehendite^ qiiod non
" Multa aies et multa litura coetruit, atque
" Praeseclum decies non casHgavit ad ungueni\{^)
" Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage ;
Horace, au lieu du " métier " dit 1' " enchime "/ au lieu de tisser ses vers, il les forge. Cette correction essayée " vingt fois", Boileau la pratiquait pour son propre compte. Dès sa deuxième satire, il avait pris cette résolution héroïque :
1. Entretiens d'' Elis;, et d'Aristg, Entr. II, l68i, p. 69.'